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	<title>Droit constitutionnel</title>
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	<description>Un site d&#233;di&#233; &#224; la m&#233;moire du Doyen Louis Favoreu, par son dernier th&#233;sard</description>
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		<title>Cr&#233;ez votre blog juridique gratuit sur Blogs Juridiques . com</title>
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		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>Cr&#233;ez votre blog juridique gratuit sur Blogs Juridiques ! Pour la premi&#232;re fois : plateforme de blog juridique francophone Blogsjuridiques.com Ce site a pour but de favoriser l'enrichissement d'Internet juridique fran&#231;ais en m&#233;ttant a disposition des juristes / &#233;tudiants en droit un espace pour s'exprimer.Ce service est strictement r&#233;s&#233;rv&#233; aux juristes / &#233;tudiants en droit. Les blogs non juridiques seront supprim&#233;s sans avis pr&#233;alable. Nos logos provisoires (...)

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		<title>LA CYROP&#201;DIE (NOTICE SUR LA CYROP&#201;DIE)</title>
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		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>Cyrop&#233;die X&#201;NOPHON Traduction Pierre Chambry, 1958 Dans ses Nuits Attiques, XIV, 3, Aulu-Gelle nous apprend que les deux plus illustres disciples de Socrate, Platon et X&#233;nophon, n'avaient pas l'un pour l'autre les sentiments d'une sinc&#232;re amiti&#233;. La preuve en est, dit-il, &#171; que X&#233;nophon ayant lu les deux premiers livres, qui avaient paru d'abord, du c&#233;l&#232;bre ouvrage de Platon sur la meilleure constitution et le meilleur gouvernement, prit position contre lui et composa un tout autre plan (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cyrop&#233;die&lt;/p&gt; &lt;p&gt;X&#201;NOPHON&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Traduction Pierre Chambry, 1958&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;&quot; src=&quot;http://www.droitconstitutionnel.com/local/cache-vignettes/L315xH475/2251010054776955-e3f51.gif&quot; width='315' height='475' style='height:475px;width:315px;' /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ses Nuits Attiques, XIV, 3, Aulu-Gelle nous apprend que les deux plus illustres disciples de Socrate, Platon et X&#233;nophon, n'avaient pas l'un pour l'autre les sentiments d'une sinc&#232;re amiti&#233;. La preuve en est, dit-il, &#171; que X&#233;nophon ayant lu les deux premiers livres, qui avaient paru d'abord, du c&#233;l&#232;bre ouvrage de Platon sur la meilleure constitution et le meilleur gouvernement, prit position contre lui et composa un tout autre plan d'administration royale, intitul&#233; Cyrop&#233;die. &#187; Nous n'avons pas de raison s&#233;rieuse de r&#233;voquer en doute ce passage d'Aulu-Gelle, et il pourrait servir &#224; dater approximativement la Cyrop&#233;die, si nous avions la date exacte de la R&#233;publique, mais elle reste mati&#232;re &#224; conjectures. Pour la Cyrop&#233;die, il est certain que le chapitre final n'est pas ant&#233;rieur &#224; 362 av. J.-C. ; quant au corps de l'ouvrage, on le place entre 378 et 362 : il n'est gu&#232;re possible de pr&#233;ciser davantage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant au dessein d'opposer ses vues &#224; celles de Platon, il semble visible dans plusieurs ouvrages de X&#233;nophon.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A l'Apologie de Socrate et au Banquet s'opposent l'Apologie et le Banquet de X&#233;nophon, au communisme de la R&#233;publique, la vie familiale de l'&#201;conomique, &#224; la peinture du tyran dans la R&#233;publique, l'opuscule d'Hi&#233;ron, et en g&#233;n&#233;ral aux dialogues de Platon les M&#233;morables et beaucoup de passages diss&#233;min&#233;s dans les oeuvres de X&#233;nophon. Mais il n'y a pas d'ouvrage o&#249; cette opposition soit plus marqu&#233;e que dans la Cyrop&#233;die. X&#233;nophon et Platon, tous les deux disciples de Socrate, sont comme leur ma&#238;tre, des contempteurs de la d&#233;mocratie ath&#233;nienne, qui s'en remet &#224; la f&#232;ve du choix des magistrats ; mais leur id&#233;al, assez semblable sur certains points, diff&#232;re consid&#233;rablement sur d'autres. X&#233;nophon, attach&#233; &#224; la famille, ne pouvait consid&#233;rer le communisme de la R&#233;publique que comme une divagation pu&#233;rile ou perverse, et le gouvernement des philosophes devait d'autant moins lui plaire que cette id&#233;e du Bien sur laquelle ils doivent avoir constamment les yeux, Platon ne la d&#233;finissait point et que, bien qu'il la compar&#226;t au soleil, elle restait &#224; l'&#233;tat de n&#233;buleuse pour ses auditeurs. Cet id&#233;al lui parut certainement trop haut et trop vague, et il essaya d'en proposer un autre qu'il incarna dans la personne du conqu&#233;rant le plus c&#233;l&#232;bre qu'on e&#251;t vu jusque-l&#224;. Il le prend &#224; sa naissance et le conduit jusqu'&#224; sa mort. Nous le voyons agir et l'entendons parler ; sa vie tout enti&#232;re est un mod&#232;le et sa mort m&#234;me un enseignement. D&#232;s l'enfance il annonce ce qu'il sera plus tard. Les dieux lui ont donn&#233; de grandes qualit&#233;s, la beaut&#233; du corps, la bont&#233; de l'&#226;me et l'amour de l'&#233;tude et de la gloire au point d'endurer toutes les fatigues et d'affronter tous les dangers pour &#234;tre lou&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Que ne peut-on attendre d'un enfant ainsi dou&#233; ? Il suffit de lui donner une &#233;ducation appropri&#233;e pour en faire un h&#233;ros. X&#233;nophon, tout comme Platon, attache &#224; l'&#233;ducation une importance capitale. C'est elle, qui, &#224; leurs yeux, d&#233;cide du destin des individus et des peuples. Or l'&#233;ducation qui a paru la meilleure aux yeux de X&#233;nophon est l'&#233;ducation spartiate. Cyrus apprend &#224; l'&#233;cole de ses ma&#238;tres &#224; vivre de pain et d'eau et d'une botte de cresson. Il pratique tous les jeux et tous les exercices qui peuvent d&#233;velopper son corps, et il s'applique &#224; devenir, parmi ses camarades, le meilleur coureur, le meilleur cavalier, le meilleur acontiste. Quand il est en &#226;ge de commander, convaincu qu'on n'obtient une ob&#233;issance volontaire de ses subordonn&#233;s qu'en se montrant sup&#233;rieur &#224; eux, il donne l'exemple de l'endurance, du sang-froid, de la bravoure, il fait voir qu'il conna&#238;t &#224; fond la tactique et que, sans commettre lui-m&#234;me aucune faute, il sait profiter de celles des ennemis. Il est audacieux, mais &#224; bon escient ; il est m&#233;nager de ses hommes et ne les expose que lorsqu'il est s&#251;r d'avoir l'avantage. Enfin, et ceci est un trait tout &#224; fait grec, il sait parler et il ne tente aucune op&#233;ration qu'il n'en ait prouv&#233; l'utilit&#233; et montr&#233; les chances de succ&#232;s dans un discours &#224; ses officiers. La victoire gagn&#233;e, il traite les vaincus avec humanit&#233;, et, s'il a reconnu en eux des hommes de courage, il sait leur t&#233;moigner son admiration et les gagner &#224; son parti. C'est ainsi qu'il s'attache l'arm&#233;e des &#201;gyptiens, qui seuls s'&#233;taient bravement comport&#233;s dans la d&#233;b&#226;cle de l'arm&#233;e de Cr&#233;sus. Admirable dans le commandement, il l'est encore dans toutes les circonstances de la vie par sa temp&#233;rance, sa chastet&#233;, sa mod&#233;ration. Il est d'une telle g&#233;n&#233;rosit&#233; qu'il ne garde rien pour lui ; il aime rendre service et faire plaisir, car il aime &#234;tre aim&#233;, et il ne n&#233;glige rien pour gagner l'affection de ses sujets. Enfin, et ceci prime tout le reste aux yeux de X&#233;nophon, il est pieux, il ne fait rien sans consulter les dieux. Il n'oublie jamais de les prier et de les remercier, persuad&#233; que sans leur aide l'homme est incapable de se conduire et de r&#233;ussir dans ses entreprises.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tel est l'id&#233;al du chef tel que le con&#231;oit X&#233;nophon. Cet id&#233;al n'est point fond&#233;, comme celui de Platon, sur les principes d'une m&#233;taphysique profonde. Il s'est form&#233; de ses propres exp&#233;riences dans la Retraite des Dix-Mille et dans la guerre d'Asie o&#249; il accompagna Ag&#233;silas. Ag&#233;silas lui-m&#234;me lui a fourni beaucoup de traits ; d'autres sont emprunt&#233;s &#224; Cyrus le Jeune, et d'autres &#224; l'enseignement de Socrate. Quand Cyrus parle et moralise, il n'est que l'interpr&#232;te des id&#233;es morales que X&#233;nophon tient de son ma&#238;tre. Mais les qualit&#233;s qui ressortent le plus dans l'id&#233;al du chef selon X&#233;nophon sont les qualit&#233;s du grand capitaine. Le chef de l'&#201;tat est avant tout un chef d'arm&#233;e. Dans les cit&#233;s grecques toujours en guerre, le premier soin de l'homme d'&#201;tat est d'organiser la d&#233;fense contre l'ennemi et d'agrandir son propre territoire. C'est &#224; la classe des guerriers que va aussi l'attention de Platon : il consacre &#224; leur formation presque toute la premi&#232;re moiti&#233; de son ouvrage. Ce qui distingue ses vues de celles de X&#233;nophon, c'est d'abord qu'il associe les femmes &#224; la guerre, ce que X&#233;nophon se gardera bien de proposer, et c'est ensuite qu'il ne laisse pas le gouvernement entre les mains des guerriers, mais le remet uniquement &#224; ceux d'entre eux qui, v&#233;ritables philosophes, sont capables d'atteindre par la dialectique jusqu'&#224; l'id&#233;e du Bien. X&#233;nophon, homme de guerre plut&#244;t que philosophe, confie au contraire le gouvernement au chef de l'arm&#233;e qui a la force pour se faire ob&#233;ir. Le d&#233;faut capital de la cit&#233; grecque, c'est qu'elle est toujours divis&#233;e en deux partis, celui des pauvres et celui des riches. Platon cherche &#224; y ramener l'unit&#233; par le communisme des biens, des femmes et des enfants, qui, impos&#233; aux guerriers, doit supprimer toute jalousie &#224; leur &#233;gard. Le moyen de X&#233;nophon est plus simple et plus pratique, bien qu'il soit d'une application rare et difficile. C'est la volont&#233; du chef supr&#234;me qui &#233;tablira l'unit&#233;. L'&#201;tat est con&#231;u comme une arm&#233;e, et tout le talent politique de Cyrus consiste &#224; donner &#224; l'&#201;tat l'organisation en usage dans l'arm&#233;e. Quand il voulait mettre ses troupes en mouvement, il faisait conna&#238;tre ses ordres aux myriarques, qui les faisaient passer aux chiliarques, qui &#224; leur tour les transmettaient aux lochages, qui les faisaient parvenir par les officiers inf&#233;rieurs dans les rangs des soldats. C'est sur ce mod&#232;le que Cyrus, une fois vainqueur des peuples de l'Asie, organise son empire. Les grands de sa cour sont charg&#233;s de faire conna&#238;tre ses volont&#233;s ou de gouverner les provinces en son nom. Leur cour est &#233;tablie sur le mod&#232;le de la sienne, et ils se font ob&#233;ir comme lui, par l'interm&#233;diaire de leurs officiers, des peuples qu'ils ont &#224; gouverner. Pour que ses ordres parviennent plus vite jusqu'aux extr&#233;mit&#233;s de son immense empire, Cyrus institue un service des postes qui fonctionne jour et nuit, et pour s'assurer de l'ob&#233;issance exacte des gouverneurs de province, il a des espions de confiance, qu'on appelle les yeux du roi. On le voit, l'id&#233;al de X&#233;nophon, c'est un roi aussi absolu que possible, mais un roi intelligent et bon, sup&#233;rieur en tout &#224; ceux qu'il commande, et qui ne gouverne que pour le bien de ses sujets. Si &#233;lev&#233; que soit cet id&#233;al, il semble plus facile &#224; atteindre que celui de Platon ; il sera m&#234;me bient&#244;t r&#233;alis&#233; en partie par Alexandre, et plus tard par C&#233;sar et par Auguste ; mais la r&#233;alisation dure ce que dure le grand homme et p&#233;rit avec lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Que deviennent les peuples sous un tel gouvernement ? Il faut distinguer le sort des peuples vainqueurs et celui des peuples vaincus. Voici d'abord comment l'&#201;tat des vainqueurs, les Perses, est d&#233;peint par X&#233;nophon. Il se r&#233;duit, comme les &#201;tats grecs, &#224; une seule ville, la capitale. Dans cette ville il y a une grande place nomm&#233;e &#201;leuth&#232;re (place de la Libert&#233;), autour de laquelle sont b&#226;tis le palais du roi et les &#233;difices publics. Elle est divis&#233;e en quatre parties destin&#233;es aux enfants, aux adolescents, aux hommes faits, aux vieillards. Les enfants se rendent tr&#232;s jeunes &#224; l'endroit qui leur est r&#233;serv&#233;. Leurs ma&#238;tres leur inculquent la notion du juste et de l'injuste, leur apprennent &#224; &#234;tre reconnaissants, temp&#233;rants et ob&#233;issants, &#224; supporter la fatigue, la faim et la soif, &#224; tirer &#224; l'arc et &#224; lancer le javelot. Ils prennent leur repas en commun, et n'ont pour se nourrir que du pain, du cresson et de l'eau. A dix-sept ans, ils font partie de la classe des adultes ; ils passent leurs nuits autour des &#233;difices publics, et sont, le jour, aux ordres des magistrats. Ils accompagnent le roi &#224; la chasse, exercice qui d&#233;veloppe l'adresse et le courage, et qui est un excellent entra&#238;nement pour la guerre. Apr&#232;s dix ans de ces exercices, ils passent dans la classe des hommes faits, o&#249; ils restent vingt-cinq ans ; ils sont eux aussi aux ordres des magistrats et vont &#224; la guerre. Une fois entr&#233;s dans la derni&#232;re classe, ils sont dispens&#233;s du service militaire, ils nomment &#224; tous les emplois et jugent les affaires publiques et priv&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ici encore X&#233;nophon se rencontre avec Platon sur une foule de points o&#249; tous les deux ont pris Sparte pour mod&#232;le. C'est &#224; Sparte qu'il y a deux classes d'hommes, ceux qui sont assez riches pour se consacrer tout entiers au service de l'&#201;tat, les Spartiates, et ceux qui sont oblig&#233;s d'avoir un m&#233;tier pour vivre, et de nourrir les autres, les p&#233;ri&#232;ques et les hilotes. A Sparte encore, on enl&#232;ve de bonne heure les enfants &#224; leur famille pour les confier &#224; l'&#201;tat. On les forme &#224; l'ob&#233;issance, on les rend forts et courageux et on les endurcit aux privations pour les pr&#233;parer &#224; la guerre. Tous ceux qui peuvent vivre sans travailler sont vou&#233;s au m&#233;tier des armes et passent leur vie au service de leur pays.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand les conqu&#234;tes de Cyrus eurent ajout&#233; &#224; l'empire des Perses une foule de nations, les vainqueurs gard&#232;rent pour eux le syst&#232;me d'&#233;ducation qui leur avait si bien r&#233;ussi, et ils furent associ&#233;s par Cyrus au gouvernement de l'empire. Les vaincus furent trait&#233;s &#224; peu pr&#232;s comme les p&#233;ri&#232;ques &#224; Sparte. Oblig&#233;s de nourrir leurs vainqueurs, ils furent exclus de l'&#233;ducation r&#233;serv&#233;e aux Perses et &#224; leurs alli&#233;s, &#233;cart&#233;s du gouvernement, de l'administration et de l'arm&#233;e, et priv&#233;s de leur libert&#233;, en &#233;change de quoi Cyrus leur procura la paix, l'abondance et la justice.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On voit en quoi l'id&#233;al de la Cyrop&#233;die se distingue de l'id&#233;al de la R&#233;publique de Platon. Platon attend la cessation des maux de l'humanit&#233; de la philosophie qui &#233;clairera les hommes sur leur v&#233;ritable bien, qui est la justice ; X&#233;nophon, homme de guerre et homme pratique, l'attend d'une conqu&#234;te qui unifiera les peuples et d'un conqu&#233;rant dou&#233; de toutes les vertus. Aucun d'eux n'attend rien de bon du peuple, s'il ne se laisse gouverner par ceux qui sont meilleurs que lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pourquoi X&#233;nophon a-t-il choisi Cyrus et la monarchie des Perses pour repr&#233;senter son id&#233;al de gouvernement ? C'est sans doute parce que Cyrus &#233;tait le seul grand conqu&#233;rant dont le nom f&#251;t parvenu en Gr&#232;ce et que, son histoire &#224; demi-l&#233;gendaire &#233;tant mal connue des Grecs, il pensait avoir le droit de la modifier selon ses vues. Et de fait il a donn&#233; bien des entorses &#224; la v&#233;rit&#233; historique, telle que nous pouvons la conna&#238;tre. Tout d'abord il donne Cyrus pour un fils des dieux, un descendant de Zeus par Pers&#233;e. Il est visible qu'il voulait assurer &#224; son h&#233;ros le prestige d'une origine divine ; c'est ainsi que les Grecs voyaient dans les h&#233;ros des rejetons des dieux. Ct&#233;sias nous dit au contraire que Cyrus appartenait &#224; la tribu sauvage des Mardes. H&#233;rodote, entre quatre versions, choisit la plus vraisemblable et dit qu'il descendait des Ach&#233;m&#233;nides, famille perse de Pasargades. Ct&#233;sias d&#233;niait &#224; Cyrus toute parent&#233; avec Astyage. H&#233;rodote adopte au contraire la version qui pr&#233;sentait Cyrus comme un petit-fils d'Astyage. X&#233;nophon la compl&#232;te en cr&#233;ant de toutes pi&#232;ces le personnage de Cyaxare fils d'Astyage, prince dont l'incapacit&#233; contraste avec le g&#233;nie de Cyrus. L'avantage de cette cr&#233;ation, c'est que Cyrus h&#233;ritera justement du royaume des M&#232;des, qu'il re&#231;oit en dot avec la main de la fille de Cyaxare : un prince ainsi parfait ne pouvait, comme le raconte l'histoire, faire la guerre &#224; son grand-p&#232;re et le d&#233;poser. Ma&#238;tre des Perses et des M&#232;des, Cyrus, d'apr&#232;s X&#233;nophon, marche contre les Assyriens et Cr&#233;sus ligu&#233;s contre lui : en r&#233;alit&#233;, c'est &#224; Cr&#233;sus seul qu'il eut d'abord affaire. D'apr&#232;s H&#233;rodote, Cr&#233;sus fut mis sur un b&#251;cher pour &#234;tre sacrifi&#233; &#224; la col&#232;re du vainqueur, et ne fut sauv&#233; que par l'intervention d'Apollon. X&#233;nophon a supprim&#233; cette l&#233;gende, en contradiction avec la mod&#233;ration et la douceur de son h&#233;ros. Il n'a garde non plus de rapporter, comme H&#233;rodote, la sotte col&#232;re de Cyrus contre le Gynde qui a emport&#233; un de ses chevaux blancs, et qu'il punit en mettant son lit &#224; sec. Contrairement &#224; la chronologie, X&#233;nophon ramasse ensemble les grands &#233;v&#233;nements de la carri&#232;re du conqu&#233;rant. Il omet toutes les exp&#233;ditions qu'il fit en Orient, et, apr&#232;s la d&#233;faite de Cr&#233;sus, le fait marcher sur Babylone, qu'il prend par un trait de g&#233;nie, en d&#233;tournant l'Euphrate. Il est vrai que c'est aussi la version d'H&#233;rodote ; mais une inscription cun&#233;iforme, dont il est impossible de r&#233;cuser le t&#233;moignage nous apprend que Cyrus entra dans Babylone sans combat, le roi Naboun&#226;h&#238;d ayant &#233;t&#233; abandonn&#233; et trahi par les pr&#234;tres et par la noblesse. La Cyrop&#233;die attribue &#224; Cyrus la conqu&#234;te de l'&#201;gypte : ce fut l'oeuvre de son fils Cambyse. Ct&#233;sias fait mourir Cyrus dans une exp&#233;dition contre les Derbices, H&#233;rodote le fait mourir dans une exp&#233;dition contre les Massag&#232;tes. A cette mort violente, juste punition de ses injustes conqu&#234;tes, X&#233;nophon a substitu&#233; une mort paisible et th&#233;&#226;trale. Au moment o&#249; il va s'&#233;teindre de vieillesse, Cyrus, entour&#233; de tous les siens, disserte sur l'immortalit&#233;, comme Socrate dans le Ph&#233;don. Ici, comme au reste dans toute la Cyrop&#233;die, Cyrus n'a rien d'oriental : c'est un Grec cultiv&#233;, c'est m&#234;me un vrai disciple de Socrate. Le long chapitre 6 du livre I, o&#249; Cyrus &#233;coute les le&#231;ons de son p&#232;re sur l'art de commander une arm&#233;e, semble &#234;tre le d&#233;veloppement des le&#231;ons que Socrate fait &#224; divers auditeurs dans les quatre premiers chapitres du livre III des M&#233;morables. Non content de faire parler Socrate par la bouche de Cambyse, il le fait para&#238;tre lui-m&#234;me dans l'entourage de Cyrus ; le sage pr&#233;cepteur de Tigrane, fils du roi d'Arm&#233;nie, que celui-ci fait mettre &#224; mort, sous pr&#233;texte qu'il lui a vol&#233; l'affection de son fils, n'est autre que le ma&#238;tre v&#233;n&#233;r&#233; de X&#233;nophon, si injustement condamn&#233; &#224; la cigu&#235; par les Ath&#233;niens.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les m&#234;mes libert&#233;s qu'il prend avec l'histoire, X&#233;nophon les prend aussi avec la g&#233;ographie. Il assigne &#224; des peuplades des emplacements o&#249; elles n'ont jamais r&#233;sid&#233;. Les Hyrcaniens habitaient la c&#244;te orientale et m&#233;ridionale de la mer Caspienne, les Saces &#233;taient &#233;tablis &#224; l'est de la Bactriane : les uns et les autres deviennent dans la Cyrop&#233;die voisins des Babyloniens. Les Cadusiens qui habitaient au nord de la M&#233;die, entre la mer Caspienne et le Pont, se trouvent aussi transpos&#233;s dans le voisinage des Assyriens et s&#233;par&#233;s de la M&#233;die.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les moeurs des Perses ne sont pas d&#233;crites avec plus d'exactitude que le caract&#232;re du vrai Cyrus : ce sont les moeurs d'Ath&#232;nes et de Sparte que l'on retrouve dans la Cyrop&#233;die. Ne parlons pas des dieux, Zeus, Hestia et les autres. C'&#233;tait l'usage chez les historiens de donner les noms des dieux grecs aux divinit&#233;s barbares avec lesquelles on pouvait les identifier. Zeus est Ormuzd et Hestia le feu divin. Mais, pour nous borner &#224; quelques traits, l'habitude de se coucher &#224; table, les trois libations dans un repas, le mot d'ordre &#224; l'arm&#233;e, l'ordre de marche pendant la nuit, la place de la cavalerie, l'holocauste ne sont pas des usages perses, mais hell&#233;niques. Ce sont surtout les usages de Sparte que X&#233;nophon attribue aux Perses dans l'&#233;ducation, la politique et la guerre. Ce sont les Spartiates, et non les Perses qui honorent les vieillards, qui ne se piquent de rien et ne d&#233;tournent pas les yeux de devant eux, qui pratiquent les repas en commun, qui marchent au combat v&#234;tus de rouge, la couronne en t&#234;te, qui placent des officiers au premier rang : ce sont leurs mouvements tactiques que Cyrus enseigne &#224; ses troupes ; les inspecteurs et conseillers dont il parle, IV, 5, 17, ressemblent aux &#233;phores, et les homotimes aux dmoioi de Lac&#233;d&#233;mone.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La Cyrop&#233;die n'est donc pas une oeuvre d'histoire, comme le bon Rollin et d'autres l'ont pens&#233;. Ils auraient d&#251; en croire Cic&#233;ron qui, dans une lettre &#224; son fr&#232;re Quintus, la juge ainsi : &#171; La Cyrop&#233;die n'est pas un livre &#233;crit selon la v&#233;rit&#233; de l'histoire, mais &#224; l'image d'un gouvernement juste. &#187; Nous avons d&#233;j&#224; dit que pour donner la vie &#224; ses id&#233;es, X&#233;nophon les avait incorpor&#233;es dans Cyrus, et que pour le montrer en action, il avait refait &#224; sa fa&#231;on l'histoire de ses campagnes et de ses conqu&#234;tes. Il aboutit ainsi &#224; faire une oeuvre d'un genre nouveau, le roman historique, dont il est le cr&#233;ateur. Il y avait en effet dans cet esprit si pratique et si sens&#233; une veine de romanesque et de grandes qualit&#233;s d'artiste. Il avait le don de faire vivre des caract&#232;res et d'imaginer des contes. Le plus parfait des caract&#232;res de la Cyrop&#233;die est naturellement celui de Cyrus que nous avons d&#233;j&#224; d&#233;crit. Le plus vivant, apr&#232;s celui de Cyrus, est celui de son oncle Cyaxare, roi pusillanime, col&#233;rique, ami du vin et des femmes, incapable, et jaloux de son neveu. Parmi les rois ennemis de Cyrus, Cr&#233;sus offre le curieux exemple d'un prince d&#233;tr&#244;n&#233;, qui, par sa r&#233;signation philosophique et la sagesse de ses conseils, devient l'ami de son vainqueur ; le roi d'Assyrie au contraire est un tyran furieux que le moindre d&#233;pit pousse aux cruaut&#233;s les plus atroces. Autour de Cyrus, X&#233;nophon n'a mis que des gens sympathiques ; c'est d'abord Chrysantas, l'homme de bon conseil, qui sait deviner et pr&#233;venir les d&#233;sirs du ma&#238;tre ; c'est le pl&#233;b&#233;ien Ph&#233;raulas dont l'intelligence, l'activit&#233;, l'ob&#233;issance ont gagn&#233; le coeur de Cyrus ; c'est Hystaspe, jaloux de la faveur de Chrysantas ; c'est Gobryas, le p&#232;re infortun&#233; qui br&#251;le de venger sur le roi d'Assyrie la mort de son fils ; c'est Gadatas, la malheureuse victime du roi d'Assyrie, qui s'attache avec reconnaissance &#224; son vengeur Cyrus ; c'est enfin le vaillant Abradatas et sa femme Panth&#233;e. Panth&#233;e est une des cr&#233;ations les plus heureuses de X&#233;nophon. Elle rappelle l'Andromaque d'Hom&#232;re par sa tendresse pour son mari ; mais elle en diff&#232;re par un courage tout spartiate. Tandis qu'Andromaque supplie son &#233;poux de ne point s'exposer &#224; la mort, Panth&#233;e conjure le sien de se montrer digne de Cyrus ; mais en d&#233;pit de son courage, elle reste femme, et touchante : elle suit le char de son mari, qu'elle couvre de baisers, jusqu'&#224; ce qu'il se retourne et lui dise de se retirer. Tous ces caract&#232;res ont un d&#233;faut : c'est qu'ils sont des esquisses plut&#244;t que des portraits. On les distingue les uns des autres par quelque trait dessin&#233; avec finesse ; mais le fond du personnage n'appara&#238;t pas. Cyrus lui-m&#234;me, &#224; qui X&#233;nophon attribue tant de vertus, est un caract&#232;re incomplet, parce que les inclinations secr&#232;tes de son coeur nous restent cach&#233;es. On voit tr&#232;s bien le h&#233;ros, pas assez l'homme. Il lui manque quelques imperfections pour le rapprocher du lecteur, et r&#233;veiller son attention.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui pla&#238;t le plus dans la Cyrop&#233;die ce sont les beaux r&#233;cits de bataille, de ruses de guerre, de chasse, de malheurs et de cruaut&#233;s, de r&#233;cr&#233;ations et de tendresses familiales. Il y a quelque chose d'&#233;pique dans le r&#233;cit de la premi&#232;re bataille o&#249; le jeune Cyrus, comme un chien courageux qui court sur un sanglier, se pr&#233;cipite sur l'ennemi, en appelant &#224; grands cris Cyaxare. Tous les r&#233;cits de bataille sont d'une lumineuse clart&#233; : on y sent l'homme de guerre qui a vu commander Ag&#233;silas et qui a command&#233; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un g&#233;n&#233;ral incapable d'inventer des stratag&#232;mes, dit X&#233;nophon, doit renoncer &#224; la guerre. Il en a rapport&#233;, &#224; titre d'exemples, quelques-uns qui excitent un vif int&#233;r&#234;t, par exemple l'exp&#233;dition secr&#232;te contre le roi d'Arm&#233;nie, et le l&#233;gendaire d&#233;tournement de l'Euphrate, qu'H&#233;rodote avait d&#233;j&#224; fait conna&#238;tre. La premi&#232;re chasse de Cyrus est aussi un morceau d'une grande beaut&#233; : le plaisir qu'il y prend, l'ardeur t&#233;m&#233;raire qu'il y d&#233;ploie annoncent le guerrier qu'il sera d&#232;s la premi&#232;re bataille. En nous racontant la chasse o&#249; le roi d'Assyrie perce de sa main le fils de Gobryas, dont le seul tort est d'avoir tu&#233; deux b&#234;tes qu'il a manqu&#233;es, lui, le roi, et la sc&#232;ne de cour o&#249; il fait ch&#226;trer Gadatas, coupable d'avoir plu &#224; une de ses concubines, X&#233;nophon a su exciter en nous la plus vive piti&#233; pour les victimes et la col&#232;re et l'indignation contre l'abominable tyran. Mais les r&#233;cits les plus c&#233;l&#232;bres sont ceux du s&#233;jour de Cyrus enfant &#224; la cour d'Astyage et des malheurs d'Abradatas et de Panth&#233;e. Le tendre p&#232;re de famille qu'&#233;tait X&#233;nophon a peint avec bonheur le babil du jeune Cyrus qui r&#233;v&#232;le sous sa candeur tant de finesse et de raison. Sa frugalit&#233;, sa g&#233;n&#233;rosit&#233;, sa jalousie contre l'&#233;chanson Sacas sont exprim&#233;es en des sc&#232;nes charmantes o&#249; l'enseignement moral, dissimul&#233; sous l'agr&#233;ment des entretiens, fait une impression d'autant plus profonde qu'il sort de la bouche na&#239;ve d'un enfant. Quant &#224; l'&#233;pisode de Panth&#233;e et d'Abradatas, le mari et la femme qui s'aiment si tendrement, mais qui tous deux font passer l'honneur avant la passion, il est en tout point digne de l'&#233;pop&#233;e, et la sc&#232;ne des adieux dans X&#233;nophon ne p&#226;lit point devant celle de l'Iliade, o&#249; Andromaque adresse &#224; son mari qui va mourir de si touchantes supplications.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'o&#249; vient cependant qu'avec tant de belles peintures et de si beaux r&#233;cits, la Cyrop&#233;die ne laisse pas d'&#234;tre froide ? C'est qu'apr&#232;s chacun des &#233;pisodes l'action s'interrompt pour faire place &#224; l'enseignement, et que l'esprit, partag&#233; entre les sentiments qui &#233;meuvent l'imagination et les dissertations qui s'adressent &#224; la raison, s'impatiente de ces perp&#233;tuelles interruptions qui lui g&#226;tent son plaisir. C'est un d&#233;faut inh&#233;rent au roman didactique et F&#233;nelon, malgr&#233; sa brillante imagination, n'y a pas plus &#233;chapp&#233; que X&#233;nophon. Mais &#171; une morale nue apporte de l'ennui &#187;, et bien des gens pr&#233;f&#232;rent qu'elle soit par&#233;e de quelque agr&#233;ment. En tout cas, la haute valeur de la Cyrop&#233;die n'est pas &#224; d&#233;montrer. Elle a &#233;t&#233; chez les Romains un des livres les plus admir&#233;s. Scipion l'Africain, le destructeur de Carthage, l'avait toujours en main, dit Cic&#233;ron. Elle est en effet le br&#233;viaire du g&#233;n&#233;ral d'arm&#233;e : toute la science de la guerre y a &#233;t&#233; condens&#233;e par un homme d'une intelligence sup&#233;rieure et d'une exp&#233;rience consomm&#233;e, et, tant que l'humanit&#233; sera expos&#233;e &#224; la guerre, et elle le sera tant que l'orgueil et la jalousie, la col&#232;re et la rancune et cent autres vices resteront inh&#233;rents &#224; la nature humaine, la Cyrop&#233;die devra &#234;tre lue par tous ceux qui sont appel&#233;s &#224; commander et &#224; gouverner les peuples.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le dernier chapitre de la Cyrop&#233;die est un objet de controverse. C'est une sorte d'appendice qui ne s'harmonise pas avec le dessein de l'ouvrage. Le but de la Cyrop&#233;die est de montrer l'excellence des institutions de Cyrus, dont beaucoup durent encore au temps de l'auteur ; le but de l'&#233;pilogue est au contraire de faire voir que la d&#233;cadence de l'empire perse commen&#231;a aussit&#244;t apr&#232;s la mort de Cyrus et que, si quelques-unes de ses institutions ont subsist&#233;, l'esprit original s'en est retir&#233;. La Cyrop&#233;die est favorable aux Perses et &#224; Cyrus ; l'&#233;pilogue leur est tout &#224; fait hostile. Plusieurs passages sont m&#234;me en contradiction avec le reste de l'ouvrage. Cependant la langue et le style sont les m&#234;mes dans les deux. Que penser de cet &#233;pilogue ? Est-il authentique ? La plupart des savants y voient l'oeuvre d'un faussaire, qui &#233;tait familier avec la pens&#233;e et la langue de X&#233;nophon. On a suppos&#233; aussi qu'une personne qui touchait de pr&#232;s X&#233;nophon, un neveu peut-&#234;tre, avait compos&#233; cet &#233;pilogue, et publi&#233; la Cyrop&#233;die seulement apr&#232;s la mort de l'auteur. D'autres attribuent l'&#233;pilogue &#224; X&#233;nophon lui-m&#234;me, et supposent qu'il le rattacha &#224; son ouvrage, apr&#232;s un long intervalle, comme il le fit pour l'&#201;tat des Lac&#233;d&#233;moniens, o&#249; il ajouta une sorte de palinodie, qui fut intercal&#233;e au XIVe chapitre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet &#233;pilogue ne peut pas avoir &#233;t&#233; &#233;crit avant l'ann&#233;e 362/1 avant J.-C., car les faits mentionn&#233;s au paragraphe 4 se rapportent &#224; cette ann&#233;e-l&#224;. Combien d'ann&#233;es le s&#233;parent de la composition du corps de l'ouvrage, nous n'avons pas, je l'ai d&#233;j&#224; dit, de point de rep&#232;re pour le d&#233;terminer avec quelque pr&#233;cision.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Notre traduction de la Cyrop&#233;die a &#233;t&#233; faite sur le texte de Hertlein (Berlin, Weidmann). Nous l'avons confront&#233;e avec l'&#233;l&#233;gante traduction de Gail, revue (&#224; peine) par Pessonneaux (Charpentier 1873) et la traduction plus n&#233;glig&#233;e de Talbot (Hachette, 1893), ainsi qu'avec la traduction anglaise de Miller (Londres, Heinemann, 1814), plus exacte que les traductions fran&#231;aises, mais moins &#233;l&#233;gante. Gr&#226;ce aux am&#233;liorations dont le texte a &#233;t&#233; l'objet, et aux progr&#232;s de l'ex&#233;g&#232;se chez les divers &#233;diteurs de la Cyrop&#233;die, nous croyons avoir &#233;limin&#233; un nombre imposant de contre-sens et de faux sens que les traducteurs fran&#231;ais se sont fid&#232;lement transmis depuis Larcher jusqu'&#224; Talbot. Si notre traduction n'a pas d'autre avantage sur celles de nos devanciers, elle a au moins, si l'amour-propre ne nous abuse pas, le m&#233;rite d'&#234;tre plus exacte et plus pr&#232;s du texte de l'auteur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE PREMIER</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; Enfance de Cyrus : son s&#233;jour chez son grand-p&#232;re Astyage, roi des M&#232;des. Son retour chez les Perses. Il prend le commandement d'une arm&#233;e de 31.000 hommes pour secourir les M&#232;des attaqu&#233;s par les Assyriens. Son p&#232;re l'accompagne jusqu'&#224; la fronti&#232;re et l'instruit dans ses divers devoirs de g&#233;n&#233;ral. CHAPITRE PREMIER L'exemple de Cyrus nous apprendra &#224; gouverner les hommes. Il m'est parfois arriv&#233; de consid&#233;rer combien de d&#233;mocraties ont &#233;t&#233; renvers&#233;es par des partisans de quelque autre r&#233;gime (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; Enfance de Cyrus : son s&#233;jour chez son grand-p&#232;re Astyage, roi des M&#232;des. Son retour chez les Perses. Il prend le commandement d'une arm&#233;e de 31.000 hommes pour secourir les M&#232;des attaqu&#233;s par les Assyriens. Son p&#232;re l'accompagne jusqu'&#224; la fronti&#232;re et l'instruit dans ses divers devoirs de g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'exemple de Cyrus nous apprendra &#224; gouverner les hommes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il m'est parfois arriv&#233; de consid&#233;rer combien de d&#233;mocraties ont &#233;t&#233; renvers&#233;es par des partisans de quelque autre r&#233;gime que le r&#233;gime d&#233;mocratique, combien aussi de monarchies et d'oligarchies ont &#233;t&#233; d&#233;truites jusqu'&#224; pr&#233;sent par les factions populaires, et, parmi ceux qui ont essay&#233; d'usurper la tyrannie, combien ou ont &#233;t&#233; renvers&#233;s presque aussit&#244;t ou sont admir&#233;s comme des sages et des favoris de la fortune, pour peu qu'ils aient conserv&#233; le pouvoir. J'ai cru remarquer aussi que, dans beaucoup de maisons particuli&#232;res, compos&#233;es, les unes de nombreux domestiques, les autres d'un tr&#232;s petit nombre de serviteurs, les ma&#238;tres &#233;taient tout &#224; fait impuissants &#224; se faire ob&#233;ir m&#234;me de ce petit nombre. J'ai remarqu&#233; encore que les bouviers aussi ont autorit&#233; sur les boeufs, les &#233;leveurs de chevaux sur les chevaux, et que tous ceux qu'on appelle pasteurs sont justement regard&#233;s comme les ma&#238;tres des b&#234;tes dont ils ont la surveillance. Or il m'a sembl&#233; que tous ces troupeaux ob&#233;issent plus volontiers &#224; leurs pasteurs que les hommes &#224; leurs gouvernants. Les troupeaux en effet suivent le chemin o&#249; le berger les dirige ; ils paissent dans les pacages o&#249; il les met, respectent ceux dont il les &#233;carte ; en outre ils le laissent user suivant son bon plaisir des produits qu'ils fournissent. Et je n'ai jamais vu qu'un troupeau ait conspir&#233; contre son pasteur pour lui refuser l'ob&#233;issance ou l'emp&#234;cher de jouir de ses produits : et, si les b&#234;tes sont m&#233;chantes, c'est envers tous les &#233;trangers plut&#244;t qu'envers ceux qui les commandent et vivent &#224; leurs d&#233;pens, tandis que les hommes ne conspirent contre personne plus volontiers que contre ceux qui laissent voir l'ambition de les commander. Ces consid&#233;rations m'ont amen&#233; &#224; conclure qu'il n'est pas pour l'homme d'animal plus difficile &#224; gouverner que l'homme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais quand j'eus fait r&#233;flexion que Cyrus, un Perse, s'&#233;tait fait ob&#233;ir d'un nombre immense d'hommes, de villes et de nations, je fus contraint de changer d'avis et de reconna&#238;tre que ce n'est pas une t&#226;che impossible ni difficile que celle de gouverner les hommes, pourvu qu'on s'y prenne avec adresse. Et en effet Cyrus, nous le savons, &#233;tait ob&#233;i volontairement par des peuples &#233;loign&#233;s, les uns de plusieurs jours de marche, les autres de plusieurs mois, de peuples m&#234;mes qui ne l'avaient jamais vu, ou qui &#233;taient assur&#233;s de ne le voir jamais, et cependant ils se soumettaient tous sans contrainte &#224; son autorit&#233;. A ce point de vue, Cyrus a surpass&#233; de beaucoup tous les autres rois, tant ceux qui ont h&#233;rit&#233; le tr&#244;ne de leurs p&#232;res que ceux qui l'ont gagn&#233; par eux-m&#234;mes. Le roi des Scythes par exemple, malgr&#233; le nombre de ses sujets, ne pourrait &#233;tendre son empire sur aucune autre nation, trop content de garder le gouvernement de la sienne, de m&#234;me que le roi des Thraces se contente de la Thrace, celui des Illyriens, de l'Illyrie[1], et il en est de m&#234;me des autres nations que nous connaissons. Du moins les nations qui habitent l'Europe passent pour &#234;tre encore maintenant autonomes et ind&#233;pendantes les unes des autres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, qui avait trouv&#233; les nations de l'Asie ind&#233;pendantes elles aussi, se mit en campagne avec une petite arm&#233;e de Perses, et, second&#233; par les M&#232;des et les Hyrcaniens[2] qui le suivirent volontairement, il soumit les Syriens[3], les Assyriens[4], les Arabes[5], les Cappadociens[6], les habitants des deux Phrygies[7], les Lydiens[8], les Cares[9], les Ph&#233;niciens[10], les Babyloniens[11] ; il ma&#238;trisa les habitants de la Bactriane[12], des Indes[13], de la Cilicie[14] et aussi les Saces[15], les Paphlagoniens[16], les Magadides[17] et une foule de peuplades dont les noms m&#234;mes sont ignor&#233;s ; il asservit encore les Grecs d'Asie, et, descendant sur la mer, Cypre[18] et l'&#201;gypte[19]. Et ces nations qu'il soumit &#224; son autorit&#233; ne parlaient pas sa langue et ne se comprenaient point entre elles, et n&#233;anmoins il &#233;tendit si loin son empire par la terreur de son nom que tout trembla devant lui et que personne n'entreprit rien contre lui ; il leur inspira au contraire &#224; tous un tel d&#233;sir de lui plaire qu'ils ne demandaient qu'&#224; &#234;tre gouvern&#233;s toujours selon sa volont&#233;. Il soumit &#224; sa loi tant de peuplades que ce serait un travail de les traverser en partant de la capitale, quelle que soit la direction que l'on prenne, orient, occident, nord ou midi. Pour nous, le jugeant digne d'admiration, nous avons recherch&#233; quels avantages dus &#224; sa naissance, &#224; son caract&#232;re, &#224; son &#233;ducation lui ont assur&#233; une telle sup&#233;riorit&#233; dans le commandement des hommes. Nous allons donc essayer de raconter tout ce que nous en avons appris et croyons avoir d&#233;couvert sur sa personne.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Origine et qualit&#233;s de Cyrus. L'&#233;ducation chez les Perses. Ils sont divis&#233;s en quatre classes : les enfants, les &#233;ph&#232;bes, les hommes faits, les anciens. Occupations et fonctions de chaque classe.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le p&#232;re de Cyrus &#233;tait, dit-on, Cambyse, roi des Perses, qui &#233;tait de la race des Pers&#233;ides, lesquels doivent leur nom &#224; Pers&#233;e[20], et l'on s'accorde &#224; dire qu'il eut pour m&#232;re Mandane ; et cette Mandane &#233;tait fille d'Astyage qui fut roi des M&#232;des. Si l'on en croit la tradition et les chants encore en usage aujourd'hui chez les Barbares, Cyrus tenait de la nature une figure d'une remarquable beaut&#233;, une &#226;me pleine d'humanit&#233;, tr&#232;s z&#233;l&#233;e pour la science et si passionn&#233;e pour l'honneur qu'il endurait tous les travaux et s'exposait &#224; tous les dangers pour m&#233;riter des louanges. Telles &#233;taient les qualit&#233;s morales et physiques que lui pr&#234;te encore aujourd'hui la tradition.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il fut &#233;lev&#233; selon les lois perses, et ces lois, semble-t-il, commencent &#224; s'occuper du bien public avant le moment o&#249; l'on s'en occupe dans la plupart des &#201;tats. La plupart des &#201;tats, en effet, laissent les particuliers &#233;lever leurs enfants comme ils l'entendent, et ceux-ci, devenus adultes, vivre comme il leur pla&#238;t ; on leur commande ensuite de ne point d&#233;rober, de ne point piller, de ne pas forcer les maisons, de ne pas frapper quelqu'un injustement, de ne pas commettre d'adult&#232;re, de ne pas d&#233;sob&#233;ir au chef, et toutes les autres prescriptions du m&#234;me genre, et ils ont fix&#233; un ch&#226;timent pour ceux qui transgresseraient un de ces pr&#233;ceptes. Mais les lois perses veillent d'avance &#224; donner avant tout aux citoyens des inclinations qui les emp&#234;chent de se porter &#224; aucun acte m&#233;chant ou honteux. Voici comment elles y pourvoient.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Perses ont une place, nomm&#233;e &#201;leuth&#232;re, o&#249; s'&#233;l&#232;vent le palais du roi et les autres monuments publics. On en tient &#233;loign&#233;s les marchandises et les marchands avec leurs cris et leurs grossi&#232;ret&#233;s, et on les rel&#232;gue ailleurs, pour que ce tumulte ne trouble pas le bon ordre de l'&#233;ducation. Cette place qui s'&#233;tend autour des monuments publics est divis&#233;e en quatre parties, l'une r&#233;serv&#233;e aux enfants, l'autre aux &#233;ph&#232;bes, une autre aux hommes faits, la derni&#232;re pour ceux qui ont pass&#233; l'&#226;ge de porter les armes. Conform&#233;ment &#224; la loi, chacun de ces groupes se rend au quartier qui lui est assign&#233; ; les enfants au point du jour, ainsi que les hommes faits ; les vieillards, quand bon leur semble, sauf aux jours fix&#233;s o&#249; leur pr&#233;sence est n&#233;cessaire ; quant aux &#233;ph&#232;bes, ils couchent m&#234;me autour des palais avec leurs armes l&#233;g&#232;res, &#224; l'exception de ceux qui sont mari&#233;s ; leur pr&#233;sence n'est point requise, &#224; moins qu'on ne les ait avertis au pr&#233;alable ; mais il n'est pas bien port&#233; d'&#234;tre fr&#233;quemment absent. Chacune de ces classes a douze chefs ; car les Perses sont divis&#233;s en douze tribus. Les enfants sont gouvern&#233;s par des vieillards choisis parmi ceux qui semblent propres &#224; leur donner la meilleure &#233;ducation ; les &#233;ph&#232;bes par ceux des hommes faits qui semblent capables d'en faire les meilleurs citoyens ; les hommes faits par ceux qui semblent pouvoir leur inspirer la plus exacte ob&#233;issance aux prescriptions et aux ordres du pouvoir supr&#234;me. Pour les vieillards, on choisit de m&#234;me des chefs pour veiller &#224; ce qu'ils remplissent, eux aussi, leur devoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je vais exposer maintenant les occupations auxquelles chaque &#226;ge est assujetti pour mieux faire voir comment ils s'y prennent afin de former d'excellents citoyens. Les enfants, &#224; l'&#233;cole, passent leur temps &#224; apprendre la justice[21], et ils disent qu'ils y vont pour cela, comme chez nous l'on y va pour apprendre ses lettres. Leurs gouverneurs emploient la plus grande partie du jour &#224; les juger ; car les enfants, aussi bien que les hommes, s'accusent entre eux de larcin, de rapine, de violence, de fourberie, de calomnies et d'autres fautes naturelles &#224; leur &#226;ge. Ceux que l'on reconna&#238;t coupables de l'une de ces fautes sont ch&#226;ti&#233;s ; on punit aussi ceux dont les accusations se trouvent &#234;tre injustes. On juge m&#234;me un crime qui suscite parmi les hommes les haines les plus violentes, et contre lequel il n'y a aucun recours en justice, l'ingratitude ; et quand on trouve quelqu'un qui est en &#233;tat de payer de retour un bienfaiteur et qui ne le fait pas, on le ch&#226;tie s&#233;v&#232;rement, lui aussi, parce qu'on pense que les ingrats sont capables de n&#233;gliger d'abord les dieux, ensuite leurs parents, leur patrie et leurs amis. La compagne la plus ordinaire de l'ingratitude semble &#234;tre l'impudence, et l'impudence para&#238;t &#234;tre le guide le plus s&#251;r pour mener &#224; tous les vices.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On enseigne encore aux enfants la temp&#233;rance, et ce qui contribue grandement &#224; leur inculquer cette vertu, c'est qu'ils la voient tous les jours pratiquer par leurs a&#238;n&#233;s. On leur enseigne aussi l'ob&#233;issance aux chefs et ce qui contribue grandement aussi &#224; les y habituer, c'est qu'ils voient leurs a&#238;n&#233;s enti&#232;rement soumis &#224; leurs sup&#233;rieurs. On leur enseigne encore &#224; ma&#238;triser la faim et la soif, et ce qui contribue grandement &#224; les rendre temp&#233;rants, c'est qu'ils voient que les vieillards ne vont pas prendre leur repas avant que les surveillants les y envoient ; c'est aussi que les enfants ne mangent pas chez leur m&#232;re, mais pr&#232;s de leurs ma&#238;tres, quand les surveillants leur en ont donn&#233; le signal. Ils apportent de la maison, comme nourriture, du pain, comme assaisonnement, du cresson, et pour boire, s'ils ont soif, une tasse avec laquelle ils puisent &#224; la rivi&#232;re. En outre ils apprennent &#224; manier l'arc et le javelot. Jusqu'&#224; l'&#226;ge de seize ou dix-sept ans, les enfants pratiquent ces exercices ; puis ils passent dans la classe des &#233;ph&#232;bes ; et les &#233;ph&#232;bes, &#224; leur tour, sont soumis au r&#233;gime que voici.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant dix ans, apr&#232;s qu'ils ont quitt&#233; la classe des enfants, ils passent la nuit, comme je l'ai dit plus haut, autour des &#233;difices publics, &#224; la fois pour veiller sur la ville et pour garder la temp&#233;rance ; car c'est &#224; cet &#226;ge qu'on a le plus besoin d'&#234;tre surveill&#233;. Le jour aussi, ils se tiennent &#224; la disposition de leurs chefs, au cas o&#249; la r&#233;publique aurait besoin de leurs services. Quand cela est n&#233;cessaire, ils restent tous autour des &#233;difices publics ; mais lorsque le roi sort pour chasser, il emm&#232;ne la moiti&#233; de la garde, et il va chasser plusieurs fois par mois. Ceux qui l'accompagnent doivent avoir un arc et un carquois, en outre un coutelas dans son fourreau, ou une hache, et, en plus, un bouclier d'osier et deux javelots, pour lancer l'un, et garder l'autre &#224; la main, afin de s'en servir en cas de besoin. Si les Perses font de la chasse un exercice public, si le roi, comme en guerre, se met &#224; leur t&#234;te, s'il chasse lui-m&#234;me et veille &#224; ce que ses sujets chassent, c'est qu'ils ne voient pas de meilleure pr&#233;paration &#224; la guerre que cet exercice. Il habitue en effet &#224; se lever au point du jour, &#224; endurer le froid et la chaleur ; il entra&#238;ne &#224; la marche et &#224; la course ; il force &#224; lancer la fl&#232;che ou le javelot contre les b&#234;tes sauvages, partout o&#249; elles se pr&#233;sentent. Il ne peut manquer non plus de stimuler souvent le courage, lorsqu'un animal vaillant fait t&#234;te ; il faut le frapper, s'il vient au-devant de vous, et se mettre en garde contre ses &#233;lans. Aussi, parmi les pratiques de la guerre, serait-il difficile d'en trouver une qui manque &#224; la chasse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils sortent pour chasser, ils emportent un d&#233;jeuner naturellement plus copieux que celui des enfants, mais semblable de tous points. Pendant la chasse, ils ne d&#233;jeunent pas ; mais s'ils doivent rester &#224; l'aff&#251;t du gibier, ou s'ils veulent pour tout autre motif, prolonger la chasse, alors ils d&#238;nent de leur d&#233;jeuner, et, le lendemain, ils chassent encore jusqu'au d&#238;ner. Ils ne comptent ces deux jours que pour un seul, parce qu'ils ne d&#233;pensent que les vivres d'un jour. Ils en usent ainsi pour s'habituer &#224; je&#251;ner, si la guerre leur en fait une n&#233;cessit&#233;. Comme viande, ils n'ont, malgr&#233; leur &#226;ge, que ce qu'ils prennent &#224; la chasse ; sinon, ils se contentent de leur cresson. Et si l'on pense qu'ils mangent sans plaisir, quand ils n'ont que du cresson avec leur pain, ou qu'ils boivent sans plaisir, quand ils boivent de l'eau, qu'on se rappelle comme il est agr&#233;able, quand on a faim, de manger du pain d'orge ou de bl&#233;, et, quand on a soif, de boire de l'eau.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De leur c&#244;t&#233;, les tribus qui demeurent en ville passent leur temps &#224; pratiquer tous les exercices qu'ils ont appris dans leur enfance, &#224; tirer de l'arc ou &#224; lancer le javelot, et ils apportent toujours &#224; ces jeux une grande &#233;mulation. Il y a aussi des concours publics o&#249; l'on propose des prix. La tribu o&#249; se trouve le plus grand nombre d'hommes les plus adroits, les plus courageux, les plus ob&#233;issants obtient les louanges des citoyens, qui honorent non seulement le chef actuel, mais encore celui qui les a dress&#233;s dans leur enfance. Ceux des &#233;ph&#232;bes qui restent sont employ&#233;s par les magistrats &#224; monter la garde, s'il le faut, &#224; rechercher les malfaiteurs, &#224; poursuivre les voleurs, et &#224; tous les travaux o&#249; il faut faire preuve de force ou de rapidit&#233;. Telles sont les occupations des &#233;ph&#232;bes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils ont pass&#233; leurs dix ans, ils entrent dans la classe des hommes faits, et d&#232;s lors ils passent encore vingt-cinq ann&#233;es de la mani&#232;re suivante. Tout d'abord, comme les &#233;ph&#232;bes, ils se tiennent &#224; la disposition des magistrats dans toutes les circonstances o&#249; l'int&#233;r&#234;t public r&#233;clame des hommes d&#233;j&#224; r&#233;fl&#233;chis et encore vigoureux. S'il faut partir en guerre, ceux qui ont &#233;t&#233; ainsi &#233;lev&#233;s ne portent ni arc, ni javelot, mais des armes faites pour le corps &#224; corps, une cuirasse sur la poitrine, un bouclier d'osier au bras gauche, comme on le voit sur les peintures repr&#233;sentant les Perses, et &#224; la main droite un coutelas ou une &#233;p&#233;e. Tous les magistrats sont choisis parmi eux, &#224; l'exception des ma&#238;tres des enfants.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils ont accompli leurs vingt-cinq ann&#233;es, ils peuvent avoir cinquante ans ou un peu plus ; ils entrent alors dans la classe de ceux qu'on appelle les anciens, et qui le sont en effet. Ces anciens ne vont plus &#224; la guerre hors de leur pays ; ils restent &#224; la ville, o&#249; ils jugent tous les diff&#233;rends publics et priv&#233;s. Ce sont eux qui prononcent les arr&#234;ts de mort, ce sont eux qui choisissent tous les magistrats. Si l'un des &#233;ph&#232;bes ou des hommes faits a commis quelque manquement aux lois, tous les chefs de tribu ou le premier venu le d&#233;noncent ; les anciens, apr&#232;s avoir entendu la cause, l'excluent de sa classe ; l'homme ainsi frapp&#233; demeure pour le reste de sa vie priv&#233; de ses droits de citoyen.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour donner une id&#233;e plus claire de la constitution g&#233;n&#233;rale des Perses, je vais remonter un peu en arri&#232;re ; ce que j'en ai d&#233;j&#224; dit me permet de le faire tr&#232;s bri&#232;vement. On dit que les Perses sont environ cent vingt mille ; aucun d'eux n'est exclu par la loi des honneurs et des charges. Il est permis &#224; tous les Perses d'envoyer leurs enfants aux &#233;coles communes de justice ; mais il n'y a que ceux qui peuvent nourrir leurs enfants sans travailler qui les y envoient ; ceux qui ne le peuvent, ne les envoient pas. Les enfants instruits dans les &#233;coles publiques peuvent passer leur jeunesse dans la classe des &#233;ph&#232;bes ; ceux qui n'y ont pas &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s n'y sont pas admis. Ceux qui, chez les &#233;ph&#232;bes, n'ont pas cess&#233; de pratiquer les exercices command&#233;s par la loi peuvent &#234;tre incorpor&#233;s dans la classe des hommes faits, et avoir part aux dignit&#233;s et aux honneurs ; mais ceux qui n'ont pas fini leur temps dans la classe des &#233;ph&#232;bes n'entrent point dans la classe des hommes faits. A leur tour, ceux qui, chez les hommes faits, ont accompli tout leur temps sans encourir aucun reproche, sont admis dans la classe des anciens, classe qui se compose de tous ceux qui ont franchi toutes les &#233;tapes de la vertu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Telle est la constitution par laquelle les Perses pensent atteindre au plus haut point de perfection. Aujourd'hui encore il reste quelques t&#233;moignages de la frugalit&#233; de leur r&#233;gime et de la fa&#231;on dont ils &#233;laboraient leurs aliments par l'exercice. Aujourd'hui encore, c'est, pour un Perse, une ind&#233;cence de cracher, de se moucher, de laisser entendre qu'on est gonfl&#233; de flatuosit&#233;s, c'en est encore une de se faire voir quand on va uriner ou satisfaire quelque autre besoin semblable : toutes choses qu'ils ne pourraient faire sans la pratique de la frugalit&#233; et des exercices qui consument les humeurs ou en d&#233;tournent le cours. Voil&#224; ce que j'avais &#224; dire des Perses en g&#233;n&#233;ral ; quant &#224; celui qui est l'objet de mon ouvrage, Cyrus, je vais parler de ses actions, en commen&#231;ant par son enfance.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus &#224; la cour d'Astyage. Ses entretiens avec son grand-p&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus fut &#233;lev&#233; jusqu'&#224; douze ans et m&#234;me un peu plus suivant ces coutumes, et il se montra sup&#233;rieur &#224; tous ceux de son &#226;ge et par sa rapidit&#233; &#224; saisir ce qu'il avait &#224; apprendre et par l'adresse et l'&#233;nergie qu'il apportait &#224; tout ce qu'il faisait. Il avait cet &#226;ge, quand Astyage manda sa fille et son petit-fils. Il d&#233;sirait le voir, parce qu'il avait entendu parler de sa beaut&#233; et de ses qualit&#233;s. Mandane se rendit donc aupr&#232;s de son p&#232;re avec Cyrus, son fils. D&#232;s qu'elle fut arriv&#233;e et que Cyrus eut appris qu'Astyage &#233;tait le p&#232;re de sa m&#232;re, comme un enfant affectueux, il l'embrassa comme s'il avait &#233;t&#233; de longue date nourri dans sa maison et comme s'il l'aimait depuis longtemps. En le voyant par&#233;, avec des yeux peints, un visage fard&#233; et des cheveux postiches, selon l'usage des M&#232;des, car tout cela est &#224; la mode en M&#233;die, ainsi que les tuniques de pourpre, les robes &#224; manches, les colliers autour du cou et les bracelets aux poignets, tandis que, dans la Perse proprement dite, encore aujourd'hui les habits sont plus simples et le r&#233;gime de vie beaucoup plus frugal ; en voyant, dis-je, son grand-p&#232;re ainsi par&#233;, il le regarda et dit : &#171; Ma m&#232;re, comme mon grand-p&#232;re est beau ! &#187; Sa m&#232;re lui demandant lequel des deux, de son p&#232;re ou de son grand-p&#232;re, lui paraissait le plus beau : &#171; Ma m&#232;re, r&#233;pondit-il, mon p&#232;re est de beaucoup le plus beau de tous les Perses, mais de tous les M&#232;des que j'ai aper&#231;us en chemin ou &#224; la cour, c'est mon grand-p&#232;re qui est de beaucoup le plus beau. &#187; Astyage l'embrassant &#224; son tour, le rev&#234;tit d'une belle robe, l'honora et le para de colliers et de bracelets, et, chaque fois qu'il sortait, il l'emmenait partout sur un cheval &#224; frein d'or, comme le cheval qu'il montait lui-m&#234;me. Cyrus, comme un enfant qui aimait le beau et les honneurs, prenait plaisir &#224; sa robe[22] et d&#233;bordait de joie d'apprendre &#224; monter &#224; cheval. Chez les Perses, en effet, il est difficile d'&#233;lever des chevaux et de chevaucher dans un pays de montagne ; aussi &#233;tait-il tr&#232;s rare m&#234;me d'y voir un cheval.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Astyage d&#238;nant un jour avec sa fille et Cyrus, et voulant rendre le d&#238;ner le plus agr&#233;able possible &#224; l'enfant, afin qu'il regrett&#226;t moins la maison paternelle, lui fit servir des hors-d'oeuvre, des sauces et des mets de toute esp&#232;ce. Cyrus, dit-on, s'&#233;cria : &#171; Grand-p&#232;re, quelle peine tu te donnes pendant le d&#238;ner, s'il faut que tu allonges les mains vers tous ces plats et que tu go&#251;tes ces mets de toute esp&#232;ce ! &#8212; Eh quoi ! dit Astyage, ne trouves-tu pas ce d&#238;ner beaucoup plus beau que ceux que l'on fait en Perse ? &#187; Alors Cyrus, dit-on, lui r&#233;pondit : &#171; Nous avons une voie bien plus simple et plus courte que vous pour nous rassasier. Chez nous, le pain et la viande y suffisent ; et vous, qui tendez au m&#234;me but, m&#234;me avec une foule de d&#233;tours et en vous &#233;garant dans tous les sens, c'est &#224; peine encore si vous arrivez au point o&#249; nous sommes arriv&#233;s depuis longtemps. &#8212; Mais, mon enfant, repartit Astyage, nous ne sommes pas f&#226;ch&#233;s de nous &#233;garer de la sorte. Go&#251;te, ajouta-t-il, et tu verras quel plaisir on peut y prendre. &#8212; Mais toi-m&#234;me, grand-p&#232;re, r&#233;pliqua Cyrus, je vois que tu as ces mets en d&#233;go&#251;t. &#8212; A quel signe connais-tu cela ? demanda Astyage. &#8212; C'est que, dit Cyrus, je vois que, quand tu as touch&#233; le pain, tu ne t'essuies pas les mains, mais que, quand tu as touch&#233; un de ces plats, tu les nettoies aussit&#244;t &#224; des serviettes, comme si tu &#233;tais contrari&#233; de les avoir pleines de sauce. &#8212; Si telle est ton id&#233;e, mon enfant, poursuivit Astyage, r&#233;gale-toi au moins de viandes, afin d'&#234;tre un jeune homme quand tu retourneras chez toi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout en disant ces mots, il lui faisait servir beaucoup de plats de venaison et d'autres viandes. En voyant tous ces plats, Cyrus s'&#233;cria : &#171; Me donnes-tu, grand-p&#232;re, toutes ces viandes, avec la permission d'en faire ce que bon me semblera ? &#8212; Oui, par Zeus, mon enfant, dit-il, je te les donne. &#187; Alors Cyrus, prenant morceau par morceau, les distribua aux serviteurs de son grand-p&#232;re, disant &#224; chacun d'eux : &#171; Voil&#224; pour toi, parce que tu mets beaucoup de z&#232;le &#224; m'apprendre &#224; monter &#224; cheval ; pour toi, parce que tu m'as donn&#233; un javelot &#8212; car je l'ai enfin, ce javelot &#8212; ; pour toi, parce que tu sers bien mon grand-p&#232;re ; pour toi, parce que tu honores ma m&#232;re, &#187; et ainsi de suite jusqu'&#224; ce qu'il e&#251;t distribu&#233; toutes les viandes qu'il avait re&#231;ues. &#171; Mais, dit Astyage, &#224; Sacas, mon &#233;chanson, que j'honore particuli&#232;rement, tu ne lui donnes rien ? &#187; Sacas &#233;tait un bel homme qui avait pour charge d'introduire chez Astyage ceux qui voulaient lui parler, et d'&#233;conduire ceux qu'il ne croyait pas &#224; propos de laisser entrer. Cyrus demanda brusquement, en enfant qui ne craint pas encore d'&#234;tre indiscret : &#171; Et pourquoi, grand-p&#232;re, as-tu tant de consid&#233;ration pour cet homme ? &#8212; Ne vois-tu pas, r&#233;pondit Astyage en plaisantant, avec quelle dext&#233;rit&#233; et quelle gr&#226;ce il sert &#224; boire ? &#187; Les &#233;chansons des rois de ce pays, en effet, remplissent leur fonction avec &#233;l&#233;gance, versent avec propret&#233;, pr&#233;sentent la coupe en la tenant avec trois doigts et la remettent aux mains du buveur de la fa&#231;on la plus commode &#224; saisir. &#171; Ordonne, grand-p&#232;re, dit Cyrus, que Sacas me donne &#224; moi aussi la coupe, pour que j'acqui&#232;re tes bonnes gr&#226;ces en te versant &#224; boire avec adresse, si je le puis. &#187; Astyage ordonna de la lui donner. Cyrus la prit, la rin&#231;a soigneusement, comme il le voyait faire &#224; Sacas, puis se donnant un air grave et d&#233;cent, il apporta la coupe et la tendit &#224; son grand-p&#232;re, ce qui fit beaucoup rire sa m&#232;re et Astyage. Lui-m&#234;me, &#233;clatant de rire, sauta au cou de son grand-p&#232;re, l'embrassa et dit : &#171; Sacas, tu es un homme perdu. Je t'enl&#232;verai ta charge ; je serai, en tout, un meilleur &#233;chanson que toi, et surtout je ne boirai pas le vin moi-m&#234;me. &#187; Car les &#233;chansons des rois, quand ils pr&#233;sentent la coupe, y puisent avec le cyathe un peu de vin qu'ils versent dans leur main gauche et qu'ils avalent, pour que, s'ils y versaient du poison, leur trahison ne leur serv&#238;t &#224; rien. Alors Astyage, continuant de plaisanter : &#171; Et pourquoi, Cyrus, demanda-t-il, tout en imitant Sacas, n'as-tu pas aval&#233; de vin ? &#8212; C'est que, par Zeus, r&#233;pondit l'enfant, j'ai craint qu'on n'e&#251;t m&#234;l&#233; du poison dans le crat&#232;re. Car le jour o&#249; tu traitas tes amis pour f&#234;ter ton anniversaire, j'ai fort bien compris que Sacas vous avait vers&#233; du poison. &#8212; Comment t'es-tu aper&#231;u de cela, mon enfant ? &#8212; C'est que, par Zeus, je vous voyais tous chancelant d'esprit comme de corps. Tout d'abord ce que vous ne laissez pas faire &#224; nous autres enfants, vous le faisiez vous-m&#234;mes : vous criiez tous &#224; la fois, vous ne vous compreniez pas du tout les uns les autres, vous chantiez, et m&#234;me tr&#232;s ridiculement, et, sans &#233;couter le chanteur, vous juriez que vous chantiez &#224; merveille. Chacun de vous vantait sa force. Puis, chaque fois que vous vous leviez pour danser, loin de pouvoir danser en mesure, vous n'&#233;tiez m&#234;me pas capables de vous tenir debout. Vous aviez tout &#224; fait oubli&#233;, toi, que tu &#233;tais roi, eux qu'ils &#233;taient tes sujets. C'est alors et pour la premi&#232;re fois que j'ai compris que la libert&#233; de parler &#233;tait justement ce que vous faisiez l&#224; ; en tout cas, jamais vous ne vous taisiez. &#8212; Ton p&#232;re, mon enfant, demanda Astyage, ne s'enivre-t-il jamais en buvant ? &#8212; Non, par Zeus, dit-il. &#8212; Comment fait-il donc ? &#8212; Il cesse d'avoir soif, et c'est tout le mal qui en r&#233;sulte pour lui. Et la raison, je crois, grand-p&#232;re, c'est qu'il n'a pas de Sacas pour lui verser &#224; boire. &#187; A son tour sa m&#232;re lui demanda : &#171; Pourquoi donc, mon fils, fais-tu ainsi la guerre &#224; Sacas ? &#8212; C'est que je le hais, r&#233;pondit Cyrus. Souvent, quand j'accours pour voir mon grand-p&#232;re, ce sc&#233;l&#233;rat m'en emp&#234;che. Mais je t'en supplie, grand-p&#232;re, laisse-moi le commander pendant trois jours. &#8212; Et comment le commanderais-tu ? &#8212; Je me tiendrais comme lui sur le seuil, et, quand il voudrait entrer pour le d&#233;jeuner, je lui dirais qu'il n'est pas encore possible de se mettre &#224; table, car le roi tient audience ; quand il viendrait pour d&#238;ner, je lui dirais : le roi est au bain ; quand la faim le presserait, je lui dirais : le roi est chez les femmes ; bref, je le ferais enrager comme il me fait enrager en m'&#233;cartant de toi. &#187; C'est ainsi qu'il les &#233;gayait pendant les repas ; dans le cours de la journ&#233;e, s'il s'apercevait que son grand-p&#232;re ou le fr&#232;re de sa m&#232;re avait besoin de quelque chose, il e&#251;t &#233;t&#233; difficile de le devancer pour les satisfaire ; car il prenait un plaisir extr&#234;me &#224; leur &#234;tre agr&#233;able en tout ce qu'il pouvait.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme Mandane faisait ses pr&#233;paratifs pour s'en retourner chez son mari, Astyage la pria de lui laisser Cyrus. &#171; Je serais heureuse, lui r&#233;pondit-elle, de te complaire en toutes choses ; mais il me serait p&#233;nible de laisser l'enfant malgr&#233; lui. &#187; Astyage dit alors &#224; Cyrus : &#171; Mon enfant, si tu restes pr&#232;s de moi, tout d'abord Sacas n'aura plus le droit de te refuser l'entr&#233;e, et, toutes les fois que tu voudras me voir, tu en seras le ma&#238;tre, et, plus tu me feras de visites, plus je t'en saurai gr&#233;. Ensuite je mettrai &#224; ta disposition non seulement mes chevaux, mais encore tous les autres que tu voudras, et quand tu me quitteras, tu emm&#232;neras ceux qu'il te plaira. Puis, &#224; d&#238;ner, pour arriver &#224; ce que tu regardes comme la juste mesure, tu prendras la route que tu voudras. Ensuite je te donne toutes les b&#234;tes sauvages qui sont en ce moment dans mon parc, et j'y en rassemblerai d'autres de toute esp&#232;ce ; et, d&#232;s que tu sauras monter &#224; cheval, tu les chasseras et tu les abattras, comme font les grandes personnes, &#224; coups de fl&#232;che et de javelot. Je te donnerai aussi des compagnons de jeu, et, tout ce que tu demanderas, tu n'auras qu'&#224; le dire pour l'avoir. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Astyage eut fini de parler, Mandane demanda &#224; Cyrus s'il voulait rester ou partir. L'enfant n'h&#233;sita pas et r&#233;pondit aussit&#244;t qu'il voulait rester. &#171; Pourquoi ? reprit sa m&#232;re. &#8212; C'est que chez nous, ma m&#232;re, dit-il, je suis et passe pour &#234;tre le plus fort de mes camarades &#224; l'arc et au javelot ; ici, je vois que je suis, en &#233;quitation, inf&#233;rieur &#224; ceux de mon &#226;ge ; et sache bien, ma m&#232;re, ajouta-t-il, que cela me chagrine beaucoup. Si tu me laisses ici et que j'apprenne &#224; monter &#224; cheval, je crois qu'&#224; mon retour en Perse, je surpasserai facilement ceux de chez nous qui excellent dans les exercices &#224; pied ; mais quand je reviendrai en M&#233;die, je m'efforcerai, devenu le meilleur parmi les bons cavaliers, de servir mon grand-p&#232;re &#224; la guerre. &#187; Sa m&#232;re lui dit : &#171; Et la justice, mon fils, comment l'apprendras-tu ici, puisque tes ma&#238;tres sont l&#224;-bas ? &#8212; Mais ma m&#232;re, r&#233;pondit Cyrus, je la connais dans ses moindres d&#233;tails. &#8212; Qui t'en assure ? dit Mandane. &#8212; C'est que, r&#233;pliqua Cyrus, mon ma&#238;tre, se rendant compte que je connaissais &#224; fond la justice, m'a nomm&#233; juge de mes camarades. Cependant, avoua-t-il, il y eut un jour un diff&#233;rend pour lequel je fus battu comme ayant mal jug&#233;. Voici quelle &#233;tait l'affaire. Un enfant grand qui avait une tunique courte avait d&#233;pouill&#233; un enfant petit qui avait une tunique longue, lui avait mis la sienne, et avait lui-m&#234;me rev&#234;tu l'autre. Juge de la contestation, je d&#233;cidai qu'il &#233;tait pr&#233;f&#233;rable pour l'un et pour l'autre que chacun e&#251;t la tunique qui convenait &#224; sa taille. Ce fut justement pourquoi le ma&#238;tre me battit, me disant que, lorsque j'aurais &#224; juger de la convenance, je devrais faire ainsi, mais puisqu'il fallait &#233;tablir &#224; qui des deux appartenait la tunique, ce qu'il fallait examiner, disait-il, c'&#233;tait qui en &#233;tait le juste possesseur, celui qui l'avait prise par force, ou celui qui l'avait faite ou achet&#233;e. Ensuite il ajouta que ce qui &#233;tait conforme aux lois &#233;tait juste ; que tout ce qui n'y &#233;tait pas conforme &#233;tait violence ; aussi voulait-il qu'un juge suiv&#238;t toujours la loi en d&#233;posant son suffrage. C'est ainsi, ma m&#232;re, que je connais d&#233;j&#224; tr&#232;s exactement ce qui est juste ; d'ailleurs, ajouta-t-il, si j'ai encore besoin de quelque le&#231;on, mon grand-p&#232;re que voici me la donnera. &#8212; Mais, r&#233;pondit sa m&#232;re, les m&#234;mes choses ne sont pas r&#233;put&#233;es justes chez ton grand-p&#232;re et chez les Perses. Ton grand-p&#232;re, en effet, s'est rendu ma&#238;tre absolu de tout ce qui est en M&#233;die, tandis qu'en Perse la justice consiste dans l'&#233;galit&#233; des droits. Ton p&#232;re, le premier, ne fait que ce que l'&#201;tat lui ordonne, et ne re&#231;oit que ce que l'&#201;tat lui alloue, et la mesure, pour lui, ce n'est pas son caprice, mais la loi. Tu pourrais bien p&#233;rir sous le fouet, quand tu seras de retour, si tu rapportes des le&#231;ons de ton grand-p&#232;re, au lieu des maximes royales, ces maximes tyranniques qui veulent qu'un seul poss&#232;de plus que tous. &#8212; Mais, ma m&#232;re, r&#233;pliqua Cyrus, ton p&#232;re est plus habile que personne pour apprendre &#224; poss&#233;der moins que plus. Ne vois-tu pas, ajouta-t-il, qu'il a appris &#224; tous les M&#232;des &#224; poss&#233;der moins que lui ? Rassure-toi donc : quand ton p&#232;re me renverra, il ne m'aura point appris, ni &#224; moi ni &#224; personne, &#224; d&#233;sirer plus que les autres. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Moyens par lesquels Cyrus se concilia l'amiti&#233; des M&#232;des. Son attachement pour Astyage. Sa premi&#232;re chasse. Guerre entre les Assyriens et les M&#232;des : exploits de Cyrus. Il est rappel&#233; par Cambyse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le babil de Cyrus abondait en propos de ce genre. Enfin sa m&#232;re partit en le laissant en M&#233;die o&#249; il acheva son &#233;ducation. Il eut t&#244;t fait, en se m&#234;lant aux enfants de son &#226;ge, de gagner leur amiti&#233; ; il eut t&#244;t fait aussi de s'attacher leurs p&#232;res, en allant chez eux et en laissant voir qu'il aimait leurs fils, si bien que, s'ils avaient quelque faveur &#224; demander au roi, ils disaient &#224; leurs fils de prier Cyrus de la leur obtenir. Cyrus, de son c&#244;t&#233;, quoi que les enfants lui demandassent, par bont&#233; et par amour-propre, n'avait rien de plus &#224; coeur que de les satisfaire. De son c&#244;t&#233;, Astyage, quoi que lui demand&#226;t Cyrus, ne savait pas r&#233;sister &#224; l'envie de lui faire plaisir. Car Astyage &#233;tant tomb&#233; malade, son petit-fils ne l'avait pas quitt&#233; un moment et n'avait pas cess&#233; de pleurer, montrant ainsi &#224; tous combien il avait peur de perdre son grand-p&#232;re. La nuit, Astyage avait-il besoin de quelque chose, Cyrus s'en apercevait le premier et, plus prompt que les autres, sautait &#224; bas de son lit pour lui servir ce qu'il jugeait lui &#234;tre agr&#233;able. Ce d&#233;vouement lui avait enti&#232;rement conquis Astyage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Peut-&#234;tre Cyrus &#233;tait-il un peu trop bavard. Ce d&#233;faut venait &#224; la fois de son &#233;ducation, parce que son ma&#238;tre le for&#231;ait &#224; lui rendre compte de ses actes et &#224; recueillir le t&#233;moignage de ses camarades, quand il jugeait leurs diff&#233;rends, et de sa curiosit&#233; qui le poussait toujours &#224; questionner ceux avec qui il se trouvait sur mille choses qu'il d&#233;sirait conna&#238;tre exactement. &#201;tait-il questionn&#233; &#224; son tour, son esprit vif lui fournissait aussit&#244;t la r&#233;plique : tout cela l'avait rendu grand parleur. Mais comme chez les enfants qui ont grandi trop vite on remarque toutefois un air de jeunesse qui r&#233;v&#232;le leur petit nombre d'ann&#233;es, ainsi le babil de Cyrus laissait entrevoir, non point la pr&#233;somption, mais une sorte de simplicit&#233; et d'affection ; aussi aimait-on mieux l'entendre parler encore davantage que de le voir silencieux. Mais quand le temps lui eut donn&#233;, avec la taille, l'&#226;ge de la pubert&#233;, d&#232;s lors il devint plus bref dans ses discours, et parla d'un ton plus paisible ; il devint si timide qu'il rougissait, quand il se trouvait en pr&#233;sence de personnes plus &#226;g&#233;es que lui, et la fougue, qui pr&#233;cipite les jeunes chiens dans les jambes de tout le monde, perdit chez lui de sa vivacit&#233;. Mais en devenant plus calme, il devint tout &#224; fait aimable envers ses compagnons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et en effet, dans les exercices o&#249; les jeunes gens du m&#234;me &#226;ge rivalisent souvent entre eux, il ne choisissait point, pour les provoquer, ceux o&#249; il &#233;tait le plus fort, mais il les d&#233;fiait dans ceux o&#249; il se savait inf&#233;rieur, affirmant qu'il y r&#233;ussirait mieux qu'eux ; et il &#233;tait le premier &#224; sauter &#224; cheval et &#224; lutter &#224; l'arc et au javelot du haut de sa monture, quoiqu'il n'e&#251;t pas encore l'assiette bien solide, et il &#233;tait aussi le premier &#224; rire de lui-m&#234;me, quand il &#233;tait battu. Mais comme ses &#233;checs ne le rebutaient pas des exercices o&#249; il avait l'inf&#233;riorit&#233;, et qu'au contraire il essayait opini&#226;trement d'y mieux r&#233;ussir la fois suivante, en peu de temps il arriva &#224; &#233;galer ses compagnons dans l'&#233;quitation ; en peu de temps il les surpassa, tant il y mettait d'ardeur ; en peu de temps il eut abattu tous les fauves du parc, en les poursuivant, les frappant, les tuant, au point qu'Astyage ne pouvait plus lui en procurer. Cyrus voyant que, malgr&#233; sa bonne volont&#233;, son grand-p&#232;re ne pouvait plus gu&#232;re lui fournir d'animaux vivants, lui dit : &#171; Grand-p&#232;re, pourquoi te donnes-tu tant de peine &#224; m'en chercher ? Tu n'as qu'&#224; me laisser aller &#224; la chasse avec mon oncle ; toutes les b&#234;tes que je verrai, je croirai qu'elles sont &#233;lev&#233;es pour moi. &#187; Il d&#233;sirait vivement sortir pour aller chasser et n'osait cependant insister, comme lorsqu'il &#233;tait enfant, et m&#234;me il mettait plus de discr&#233;tion dans ses visites. Lui qui reprochait &#224; Sacas de ne pas le laisser entrer chez son grand-p&#232;re, &#233;tait &#224; pr&#233;sent un autre Sacas pour lui-m&#234;me, car il ne se pr&#233;sentait plus qu'il n'e&#251;t vu que le moment &#233;tait favorable, et il priait instamment Sacas de l'avertir quand il &#233;tait &#224; propos, ou non, d'entrer, si bien que Sacas avait maintenant, comme les autres, une extr&#234;me affection pour lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Astyage apprit le violent d&#233;sir que Cyrus avait de chasser dehors, il le laissa aller avec son oncle et le fit escorter de gardiens &#224; cheval d'un &#226;ge m&#251;r, pour l'&#233;carter des passages difficiles et le garantir de l'attaque des b&#234;tes f&#233;roces. Cyrus alors se h&#226;ta de demander &#224; ceux qui le suivaient quelles &#233;taient les b&#234;tes dont il ne fallait pas s'approcher, et celles que l'on pouvait poursuivre hardiment. Ils lui dirent qu'il en avait co&#251;t&#233; la vie &#224; plus d'un chasseur pour s'&#234;tre approch&#233; de trop pr&#232;s des ours, des sangliers, des lions, des panth&#232;res, mais que les cerfs, les chevreuils, les brebis sauvages et les onagres &#233;taient inoffensifs. Et ils ajout&#232;rent qu'il fallait se garder des lieux dangereux non moins que des fauves ; car un grand nombre de cavaliers &#233;taient tomb&#233;s dans des pr&#233;cipices avec leurs montures.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus &#233;coutait avec attention tous ces d&#233;tails, quand un cerf bondit hors du fourr&#233;. En le voyant, il oublia tous les conseils qu'il venait d'entendre et poursuivit la b&#234;te, sans voir autre chose que le chemin par o&#249; elle fuyait. Or il advint, je ne sais comment, qu'en sautant un obstacle son cheval s'abattit sur les genoux et peu s'en fallut qu'il ne d&#233;sar&#231;onn&#226;t son cavalier ; cependant Cyrus se maintint, quoique &#224; grand-peine, et le cheval se releva. Arriv&#233; dans la plaine, il lan&#231;a son javelot et abattit le cerf, qui &#233;tait une b&#234;te magnifique et de grande taille. Il &#233;tait au comble de la joie ; mais ses gardes, l'ayant rejoint, le bl&#226;m&#232;rent, lui montr&#232;rent le danger auquel il s'&#233;tait expos&#233; et d&#233;clar&#232;rent qu'ils en parleraient au roi. Cyrus, descendu de cheval, les &#233;coutait, immobile, et il avait le coeur chagrin. Mais ayant entendu un cri, il sauta sur son cheval, comme un poss&#233;d&#233;, et voyant un sanglier qui venait droit &#224; lui, courut &#224; sa rencontre, et brandit son javelot avec une telle adresse qu'il atteignit le monstre au front et l'abattit du coup. Mais alors son oncle, voyant sa t&#233;m&#233;rit&#233;, le r&#233;primanda. En d&#233;pit de ses remontrances, Cyrus le pria de lui permettre d'emporter et d'offrir &#224; son grand-p&#232;re les b&#234;tes qu'il venait de prendre. Son oncle, dit-on, lui r&#233;pondit : &#171; Mais s'il apprend que tu as poursuivi ces b&#234;tes sauvages, ce n'est pas seulement toi qu'il bl&#226;mera, mais moi aussi qui t'ai laiss&#233; faire. &#8212; Qu'il me fasse fouetter, s'il le d&#233;sire, r&#233;pliqua Cyrus, pourvu que je lui fasse ce pr&#233;sent. Et toi, mon oncle, ajouta-t-il, tu peux me punir comme tu voudras, mais accorde-moi cette faveur. &#187; Cyaxare &#224; la fin dit : &#171; Fais &#224; ta t&#234;te ; aussi bien on dirait que tu es d&#233;j&#224; notre roi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors Cyrus emporta les b&#234;tes et les offrit &#224; son grand-p&#232;re, en lui disant que c'&#233;tait pour lui qu'il les avait chass&#233;es. Il ne lui pr&#233;senta pas les javelots, mais il les pla&#231;a tout sanglants dans un endroit o&#249; il pensait que son grand-p&#232;re les verrait. Astyage lui dit : &#171; Mon enfant, je re&#231;ois tes pr&#233;sents avec plaisir ; mais je n'ai pas besoin de ce gibier, si tu dois pour cela risquer ta vie. &#8212; Eh bien ! si tu n'en as pas besoin, dit Cyrus, je t'en supplie, grand-p&#232;re, abandonne-le moi, pour que je le partage &#224; mes compagnons. &#8212; Eh bien ! mon enfant, r&#233;pondit Astyage, prends ces b&#234;tes et partage-les &#224; qui tu voudras, et ajoutes-y tout ce qu'il te plaira. &#187; Cyrus prit les b&#234;tes, les enleva et les partagea entre ses camarades, en leur disant : &#171; Mes amis, &#224; quelles bagatelles nous nous amusions, quand nous chassions les b&#234;tes du parc ! C'est pour moi comme si l'on chassait des animaux encha&#238;n&#233;s. Ils &#233;taient enferm&#233;s dans un espace exigu ; ils &#233;taient maigres et galeux, les uns boiteux, les autres mutil&#233;s. Mais ceux qui vivent dans les montagnes et dans les prairies, comme ils m'ont paru beaux et grands et gras ! Les cerfs, comme s'ils avaient des ailes, bondissaient vers le ciel, les sangliers, comme le font, dit-on, les braves, fon&#231;aient &#224; l'attaque ; leur masse offrait tant de prise qu'on ne pouvait m&#234;me pas les manquer ; aussi, ajouta-t-il, ces b&#234;tes me semblent plus belles m&#234;mes mortes, que celles qui sont enferm&#233;es vivantes dans le pare. Mais, poursuivit-il, est-ce que vos p&#232;res vous laisseraient vous aussi aller &#224; la chasse ? &#8212; Facilement, dirent-ils, si Astyage l'ordonnait. &#8212; Mais, reprit Cyrus, qui parlera en notre faveur &#224; Astyage ? &#8212; Qui donc, r&#233;pliqu&#232;rent-ils, est plus capable que toi de le persuader ? &#8212; Par Zeus, dit-il, je ne sais quel homme je suis devenu ; car je ne suis m&#234;me plus capable de parler &#224; mon grand-p&#232;re et je ne peux plus le regarder en face. Pour peu que mon embarras augmente, ajouta-t-il, j'ai bien peur de devenir absolument sot et stupide ; et pourtant, dans mon enfance, je passais pour un terrible bavard. &#8212; Voil&#224; qui est f&#226;cheux, r&#233;pondirent les enfants, si tu ne peux m&#234;me plus, en cas de besoin, interc&#233;der en notre faveur, et s'il nous faut demander &#224; un autre un service qui d&#233;pend de toi. &#187; Ce propos piqua au vif Cyrus ; il se retira sans mot dire et s'exhortant lui-m&#234;me &#224; plus d'audace, il entra chez Astyage, apr&#232;s avoir arr&#234;t&#233; comment il parlerait &#224; son grand-p&#232;re pour l'indisposer le moins possible et obtenir pour lui et les enfants l'objet de leurs d&#233;sirs. Il commen&#231;a ainsi : &#171; Dis-moi, grand-p&#232;re, si l'un de tes serviteurs s'enfuyait et que tu le reprisses, comment le traiterais-tu ? &#8212; Il n'y a qu'une mani&#232;re de le traiter : je le forcerais &#224; travailler charg&#233; de cha&#238;nes. &#8212; Et s'il revenait de lui-m&#234;me, demanda Cyrus, que ferais-tu ? &#8212; Que pourrais-je faire, sinon le fouetter, r&#233;pondit Astyage, pour qu'il ne recommen&#231;&#226;t plus ? Ensuite je le traiterais comme auparavant. &#8212; Pr&#233;pare donc, c'est le moment, r&#233;pliqua Cyrus, des verges pour me fouetter, car j'ai dessein de m'enfuir de chez toi en emmenant mes camarades &#224; la chasse. &#8212; Tu as bien fait, dit Astyage, de me pr&#233;venir ; car je te d&#233;fends de bouger d'ici. Il serait beau, ajouta-t-il, si, pour quelques mis&#233;rables morceaux de viande, je laissais se perdre le fils de ma fille. &#187; Cyrus ob&#233;it &#224; l'injonction, et resta ; mais, l'air triste et morose, il passait ses journ&#233;es sans rien dire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant Astyage, le voyant violemment afflig&#233;, se r&#233;solut &#224; lui complaire et &#224; l'emmener &#224; la chasse. Il r&#233;unit, outre les enfants, un grand nombre de pi&#233;tons et de cavaliers, fit rabattre le gibier sur les terrains propres &#224; la cavalerie, et fit une grande chasse o&#249; il prit part lui-m&#234;me avec un appareil royal. Il voulait d&#233;fendre &#224; ses gens de lancer un trait avant que Cyrus f&#251;t rassasi&#233; de la chasse ; mais l'enfant s'opposa &#224; cette interdiction : Si tu veux, grand-p&#232;re, dit-il, que je prenne plaisir &#224; cette chasse, permets &#224; tous mes camarades de chasser et de rivaliser &#224; qui fera le mieux. &#187; Astyage y consentit, et, s'&#233;tant arr&#234;t&#233;, il regardait les chasseurs attaquer &#224; l'envie les b&#234;tes fauves, rivaliser entre eux, poursuivre le gibier et lancer le javelot. Il &#233;tait content de voir Cyrus qui ne pouvait s'emp&#234;cher de crier de plaisir et qui, semblable &#224; un chien de bonne race, poussait des cris, quand il approchait d'un fauve, et appelait chacun par son nom. Il se plaisait &#224; le voir railler tel de ses camarades ou f&#233;liciter tel autre, sans en &#234;tre jaloux. A la fin, Astyage se retira avec un abondant gibier. Il avait pris tellement de plaisir &#224; cette chasse qu'&#224; l'avenir, toutes les fois qu'il le put, il sortit toujours avec Cyrus, accompagn&#233; d'une nombreuse escorte et emmenant les enfants pour faire plaisir &#224; son petit-fils. C'est ainsi que Cyrus passait la plus grande partie de son temps, divertissant et obligeant tout le monde sans nuire &#224; personne.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il &#233;tait arriv&#233; &#224; l'&#226;ge de quinze ou seize ans, quand le fils du roi d'Assyrie, sur le point de se marier, eut l'id&#233;e d'aller lui-m&#234;me prendre du gibier pour le jour de ses noces. Ayant entendu dire que sur les fronti&#232;res de son pays et de celui des M&#232;des, il y avait beaucoup de fauves qu'on n'avait point chass&#233;s &#224; cause de la guerre, il forma le projet de s'y rendre. Pour chasser en toute s&#233;curit&#233;, il prit avec lui un fort contingent de cavaliers et de peltastes qui devaient lui d&#233;busquer les b&#234;tes et les lancer dans les terres labourables et accessibles &#224; la cavalerie. Arriv&#233; &#224; l'endroit o&#249; se trouvaient les forteresses et les garnisons assyriennes, il y d&#238;na, pensant se mettre en chasse le lendemain de bonne heure. Le soir &#233;tant venu, des fantassins et des cavaliers arriv&#232;rent de la ville pour relever la garde. Le prince se crut &#224; la t&#234;te d'une grande arm&#233;e : outre les deux gardes qui se trouvaient r&#233;unies, il &#233;tait venu lui-m&#234;me avec beaucoup de cavaliers et de fantassins. Il crut qu'il n'avait rien de mieux &#224; faire que de piller la M&#233;die, que cet exploit lui ferait plus d'honneur que la chasse et lui fournirait une grande abondance de victimes. En cons&#233;quence, il se leva de grand matin et, laissant son infanterie mass&#233;e sur la fronti&#232;re, il s'avan&#231;a avec sa cavalerie vers les forts des M&#232;des, devant lesquels il s'arr&#234;ta, conservant aupr&#232;s de lui la plupart et les meilleurs de ses cavaliers pour emp&#234;cher les garnisons m&#232;des d'attaquer ses coureurs ; puis r&#233;partissant par tribus ceux qui &#233;taient propres &#224; faire la course, il les lan&#231;a dans toutes les directions, avec ordre d'enlever tout ce qu'ils rencontreraient et de le pousser de son c&#244;t&#233;. Et ils ex&#233;cut&#232;rent ses ordres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A l'annonce que l'ennemi &#233;tait sur ses terres, Astyage vole lui-m&#234;me au secours de ses fronti&#232;res avec ce qu'il avait de troupes pr&#232;s de lui ; il se fait suivre de son fils avec les cavaliers pr&#233;sents, et il ordonne au reste de l'arm&#233;e d'accourir. Lorsqu'ils virent qu'un grand nombre d'Assyriens &#233;taient rang&#233;s en bataille et que leur cavalerie restait immobile, les M&#232;des eux aussi s'arr&#234;t&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant Cyrus, voyant les autres partir en masse, part aussi. Il avait rev&#234;tu ses armes pour la premi&#232;re fois, bonheur inesp&#233;r&#233; qu'il avait vivement souhait&#233;. Elles &#233;taient fort belles et parfaitement ajust&#233;es ; car son grand-p&#232;re les lui avait fait faire &#224; sa taille. S'&#233;tant ainsi arm&#233;, il rejoignit &#224; cheval Astyage, qui, surpris et ne sachant qui lui avait donn&#233; l'ordre de venir, lui permit cependant de rester &#224; ses c&#244;t&#233;s. Cyrus, voyant en face de lui beaucoup de cavaliers, demanda : &#171; Ces gens-l&#224;, grand-p&#232;re, qui sont immobiles sur leurs chevaux, sontils des ennemis ? &#8212; Oui, r&#233;pondit Astyage, ce sont des ennemis. &#8212; Et ceux-l&#224; qui courent ? &#8212; Aussi. &#8212; Par Zeus, grand-p&#232;re, s'&#233;cria Cyrus, ce sont de pi&#232;tres soldats &#224; cheval sur de pi&#232;tres montures qui pillent nos biens ; il faut avec quelques-uns des n&#244;tres leur donner la chasse. &#8212; Mais ne vois-tu pas, mon enfant, dit Astyage, cette masse de cavaliers immobiles et rang&#233;s en bataille ; si nous chargeons les coureurs, ils nous couperont &#224; leur tour ; car nous ne sommes pas encore en force. &#8212; Mais si tu demeures ici, reprit Cyrus, et recueilles nos renforts, ils auront peur et ne bougeront pas ; et les pillards l&#226;cheront leur butin, d&#232;s qu'ils verront quelques escadrons les charger. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Astyage trouva cette id&#233;e heureuse. Plein d'admiration pour l'intelligence et la vivacit&#233; d'esprit de Cyrus, il ordonna &#224; son fils de prendre un d&#233;tachement de cavaliers et de foncer sur les pillards. &#171; De mon c&#244;t&#233;, dit-il, si ces gens-ci font un mouvement vers toi, je les chargerai et les forcerai &#224; tourner sur moi leur attention. &#187; Cyaxare prit donc des chevaux et des hommes solides et chargea. Cyrus voyant l'escadron s'&#233;branler, s'&#233;lan&#231;a lui aussi et prenant la t&#234;te il menait le train rapidement ; Cyaxare le suivit, et les autres ne rest&#232;rent pas en arri&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En les voyant s'approcher, les pillards l&#226;ch&#232;rent aussit&#244;t leur butin et s'enfuirent. Mais Cyrus et ses compagnons leur coup&#232;rent la retraite, et firent main basse, Cyrus tout le premier, sur ceux qu'ils rencontr&#232;rent ; pour ceux qui avaient r&#233;ussi &#224; passer, ils les poursuivirent sans rel&#226;che, jusqu'&#224; ce qu'ils en eurent pris quelques-uns. De m&#234;me qu'un chien de race encore inexp&#233;riment&#233; s'&#233;lance inconsid&#233;r&#233;ment contre un sanglier, de m&#234;me Cyrus s'&#233;lan&#231;ait, ne cherchant qu'&#224; frapper ceux qu'il atteignait, sans rien voir au del&#224;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais quand les ennemis virent le danger des leurs, le gros de leur cavalerie s'&#233;branla dans l'espoir d'arr&#234;ter la poursuite, d&#232;s qu'on les verrait s'avancer. L'ardeur de Cyrus n'en fut pas ralentie ; dans l'exc&#232;s de sa joie, il appelait son oncle et continuait la poursuite, et les ennemis fuyaient vivement, &#233;tant vivement press&#233;s par lui. Cependant Cyaxare le suivait de pr&#232;s, sans doute par crainte des reproches de son p&#232;re, et les autres le suivaient aussi ; car l'occasion les rendait plus ardents &#224; la poursuite, m&#234;me ceux qui n'&#233;taient pas tr&#232;s vaillants en face des ennemis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais quand Astyage vit que les siens se lan&#231;aient dans une poursuite impr&#233;voyante et que les ennemis marchaient en masse et en ordre &#224; leur rencontre, il craignit que son fils et Cyrus ne se heurtassent en d&#233;sordre &#224; des troupes pr&#233;par&#233;es &#224; les recevoir, et aussit&#244;t il marcha sur les ennemis. Ceux-ci, voyant les M&#232;des s'&#233;branler, s'arr&#234;t&#232;rent, les uns brandissant leurs javelots, les autres tendant leurs arcs ; ils pensaient que les M&#232;des s'arr&#234;teraient &#224; la port&#233;e du trait, comme ils faisaient le plus souvent ; et en effet, les combattants, si pr&#232;s qu'ils s'approchassent, ne s'avan&#231;aient pas plus loin et ils escarmouchaient souvent jusqu'au soir. Mais quand les Assyriens virent que leurs coureurs fuyaient en se repliant sur eux et que Cyrus et les siens les serraient de pr&#232;s et qu'Astyage avec ses cavaliers se trouvait d&#233;j&#224; &#224; la port&#233;e du trait, ils tourn&#232;rent le dos et s'enfuirent pour &#233;chapper &#224; cette poursuite si pressante et si violente. Les M&#232;des firent beaucoup de prisonniers ; ils frappaient tout ce qu'ils pouvaient atteindre, chevaux et cavaliers, et tuaient ceux qui tombaient ; ils ne s'arr&#234;t&#232;rent que quand ils furent parvenus devant l'infanterie assyrienne. L&#224; cependant, ils s'arr&#234;t&#232;rent, dans la crainte de tomber dans une embuscade plus redoutable. D&#232;s lors Astyage ramena ses troupes en arri&#232;re ; il triomphait de la victoire de sa cavalerie, mais il ne savait que dire &#224; Cyrus ; car s'il se rendait compte que le succ&#232;s &#233;tait d&#251; &#224; Cyrus, sa folle audace ne lui avait pas &#233;chapp&#233; non plus. Tandis que les autres, en effet, s'en retournaient chez eux, Cyrus, seul, parcourait &#224; cheval le champ de bataille et contemplait les morts et les gens envoy&#233;s pour l'en arracher eurent grand-peine &#224; l'amener &#224; Astyage ; il se tenait derri&#232;re eux, car il voyait le visage de son grand-p&#232;re assombri, parce qu'il avait ainsi regard&#233; les morts. Voil&#224; ce qui se passa chez les M&#232;des. Le nom de Cyrus &#233;tait dans toutes les bouches ; il &#233;tait l'objet des conversations et des chants. Astyage, qui auparavant le consid&#233;rait, eut d&#232;s lors pour lui une admiration sans bornes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La nouvelle des exploits de son fils remplit de joie Cambyse. En apprenant qu'il accomplissait d&#233;j&#224; des prouesses d'homme fait, il le rappela pour achever son &#233;ducation suivant les coutumes des Perses. On dit qu'alors Cyrus d&#233;clara qu'il voulait partir, pour ne pas contrarier son p&#232;re et encourir le bl&#226;me de ses concitoyens. Astyage pensa qu'il ne pouvait se dispenser de le laisser aller. Il le renvoya en lui donnant les chevaux qu'il d&#233;sirait et beaucoup d'autres objets d'&#233;quipement ; car il l'aimait et fondait sur lui de grandes esp&#233;rances, persuad&#233; que, quand il serait homme, il saurait aider ses amis et faire du mal &#224; ses ennemis. A son d&#233;part, enfants, camarades, hommes, vieillards et Astyage lui-m&#234;me lui firent la conduite &#224; cheval, et l'on pr&#233;tend que pas un seul d'entre eux ne s'en retourna sans pleurer. On dit que Cyrus lui-m&#234;me pleura beaucoup en prenant cong&#233; d'eux, qu'il distribua &#224; ses camarades un grand nombre des pr&#233;sents qu'il tenait d'Astyage, enfin qu'il se d&#233;pouilla de sa robe m&#233;dique pour la donner &#224; l'un d'eux, comme gage de son affection particuli&#232;re. Ceux qui avaient re&#231;u et accept&#233; ces pr&#233;sents les rapport&#232;rent, dit-on, &#224; Astyage. Astyage, les ayant re&#231;us, les renvoya &#224; Cyrus. Celui-ci les retourna chez les M&#232;des, en disant : &#171; Si tu veux, grand-p&#232;re, que je revienne chez toi sans rougir, laisse &#224; chacun le pr&#233;sent que je lui ai fait. &#187; Astyage se rendit au voeu de son petit-fils.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut que je rapporte ici une histoire d'amour. On pr&#233;tend qu'au moment du d&#233;part de Cyrus et de la s&#233;paration r&#233;ciproque, ses parents prirent cong&#233; de lui en le baisant sur la bouche, suivant une coutume qui subsiste encore aujourd'hui chez les Perses. Or un M&#232;de tr&#232;s distingu&#233;, frapp&#233; depuis longtemps de la beaut&#233; de Cyrus, voyant les parents &#233;changer leurs baisers, se tint en arri&#232;re, puis, quand ils se furent &#233;loign&#233;s, il s'approcha &#224; son tour de Cyrus et lui dit : &#171; Suis-je le seul de tes parents, Cyrus, que tu m&#233;connaisses ? &#8212; H&#233; quoi ! dit Cyrus, serais-tu, toi aussi, mon parent ? &#8212; Certainement, dit le M&#232;de. &#8212; Voil&#224; donc pourquoi, dit Cyrus, tu fixais les yeux sur moi ; car je crois avoir souvent remarqu&#233; que tu me regardais. &#8212; C'est que je voulais toujours t'approcher, et, par tous les dieux, je n'osais pas. &#8212; Tu avais tort, dit Cyrus, puisque tu es mon parent &#187;, et en m&#234;me temps il s'avan&#231;a pour l'embrasser. Apr&#232;s ce baiser, le M&#232;de demanda : &#171; Est-ce que chez les Perses aussi, c'est la coutume d'embrasser ainsi ses parents ? &#8212; Oui, r&#233;pondit Cyrus, lorsqu'on se revoit apr&#232;s une absence ou qu'on se quitte. &#8212; Voici donc l'occasion, reprit le M&#232;de, de m'embrasser de nouveau ; car, comme tu le vois, je m'en retourne. &#187; Cyrus l'embrassa de nouveau, le cong&#233;dia et se mit lui-m&#234;me en route. Et il n'avait pas mis une grande distance entre eux, quand le M&#232;de revint sur son cheval couvert de sueur. A sa vue, Cyrus lui demanda : &#171; As-tu donc oubli&#233; une des choses que tu avais &#224; me dire ? &#8212; Non, par Zeus, dit-il ; mais je reviens apr&#232;s une absence. &#187; Et Cyrus de r&#233;pondre : &#171; Oui, par Zeus, mais une courte absence. &#8212; Comment, courte ! dit le M&#232;de. Ne sais-tu pas, Cyrus, ajouta-t-il, qu'un clin d'oeil sans voir un gar&#231;on tel que toi me para&#238;t d'une bien longue dur&#233;e ? &#187; L&#224;-dessus, Cyrus, qui avait pleur&#233; jusque-l&#224;, se mit &#224; rire et lui dit en le quittant de prendre courage, que dans peu de temps il serait de retour, et qu'il pourrait le regarder sans cligner les yeux, s'il le voulait.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE V&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus en Perse. Ligue form&#233;e par le roi de Babylone contre les M&#232;des. Cyaxare, successeur d'Astyage, appelle Cyrus &#224; son secours. Discours de Cyrus &#224; ses officiers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De retour en Perse, Cyrus passa, dit-on, encore une ann&#233;e dans la classe des enfants. Tout d'abord ses camarades le plaisant&#232;rent sur la mollesse que les M&#232;des avaient d&#251; lui enseigner ; mais quand ils le virent manger et boire comme eux avec plaisir, quand ils s'aper&#231;urent qu'au cours des festins donn&#233;s &#224; l'occasion d'une f&#234;te, loin de trouver sa portion trop modique, il en donnait aux autres, et que d'ailleurs il les surpassait en tout, d&#232;s lors ils se sentirent tout petits devant lui, bien qu'il f&#251;t de leur &#226;ge. Quand il eut pass&#233; par cette &#233;ducation, il entra alors dans la classe des &#233;ph&#232;bes o&#249; il se distingua de m&#234;me par son application aux exercices obligatoires, par son endurance, par son respect pour les anciens et sa soumission aux magistrats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant, chez les M&#232;des, Astyage mourut. Cyaxare, son fils, fr&#232;re de la m&#232;re de Cyrus, devint roi des M&#232;des. A ce moment, le roi d'Assyrie qui avait soumis tous les Syriens, nation consid&#233;rable, et assujetti le roi d'Arabie, qui tenait d&#233;j&#224; sous sa domination les Hyrcaniens et assi&#233;geait la ville de Bactres[23], se persuada que, s'il affaiblissait les M&#232;des, il se rendrait facilement ma&#238;tre de tous les pays circonvoisins ; car, de toutes les nations voisines, la M&#233;die lui semblait la plus puissante. Il envoie donc des ambassadeurs &#224; tous les peuples qui lui &#233;taient soumis, ainsi qu'&#224; Cr&#233;sus, roi de Lydie, au roi de Cappadoce, aux deux Phrygies, aux Paphlagoniens, aux Indiens, aux Cariens et aux Ciliciens. Il d&#233;nigrait les M&#232;des et les Perses, les repr&#233;sentant comme des nations puissantes et fortes, &#233;troitement unies et li&#233;es par des mariages r&#233;ciproques, capables, si on ne les pr&#233;venait et ne les affaiblissait, de soumettre les autres peuples, en les attaquant l'un apr&#232;s l'autre. Ces peuples firent alliance avec lui, les uns, entra&#238;n&#233;s par ces consid&#233;rations, les autres, s&#233;duits par des pr&#233;sents et de l'argent ; car les moyens de ce genre ne lui manquaient pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyaxare, fils d'Astyage, eut vent des desseins et des armements des coalis&#233;s, il fit de son c&#244;t&#233; tous les pr&#233;paratifs qu'il put faire, et d&#233;puta des ambassadeurs en Perse, &#224; la fois aupr&#232;s du gouvernement et aupr&#232;s de Cambyse, mari de sa soeur et roi des Perses. Il en d&#233;p&#234;cha d'autres aupr&#232;s de Cyrus, le priant de faire tous ses efforts pour avoir le commandement des troupes que pourrait envoyer le gouvernement perse ; car d&#233;j&#224; Cyrus avait accompli ses dix ann&#233;es dans la classe des &#233;ph&#232;bes et &#233;tait entr&#233; dans celle des hommes faits. Aussi les vieillards assembl&#233;s pour d&#233;lib&#233;rer le choisirent-ils, avec son aveu, comme chef de l'arm&#233;e envoy&#233;e en M&#233;die. Ils le charg&#232;rent aussi de choisir parmi les homotimes deux cents hommes, qui choisiraient &#224; leur tour chacun quatre autres homotimes, ce qui les portait au nombre de mille. Enfin &#224; chacun de ces mille homotimes ils ordonn&#232;rent aussi de choisir dans le peuple perse dix peltastes, dix frondeurs, dix archers, ce qui faisait dix mille peltastes, dix mille frondeurs, dix mille archers, sans parler des mille homotimes. Tel fut l'effectif de l'arm&#233;e confi&#233;e &#224; Cyrus[24]. Aussit&#244;t qu'il eut &#233;t&#233; nomm&#233;, il songea d'abord aux dieux. Il sacrifia sous d'heureux auspices, puis il choisit ses deux cents homotimes, et, quand chacun de ceux-ci eut choisi &#224; son tour les quatre qu'il avait &#224; choisir, il les r&#233;unit et pour la premi&#232;re fois il leur parla ainsi : &#171; Mes amis, si je vous ai choisis, ce n'est pas parce que je vous en ai jug&#233;s dignes aujourd'hui seulement, c'est parce que, depuis votre enfance, je vous vois ex&#233;cuter avec z&#232;le ce que l'&#201;tat estime honn&#234;te, et vous abstenir absolument de ce qu'il regarde comme honteux. Pour quelles raisons je me suis charg&#233; volontiers de ce commandement et pourquoi je vous ai convoqu&#233;s, c'est ce que je vais vous exposer. Je sais que nos anc&#234;tres nous valaient en tout point, et qu'en tout cas ils n'ont jamais cess&#233; de pratiquer ce qu'on regarde comme la vertu. Mais ce qu'avec tout leur m&#233;rite ils ont gagn&#233; de bon, soit pour l'&#201;tat des Perses, soit pour eux-m&#234;mes, c'est ce que je ne puis plus d&#233;couvrir. Et pourtant, selon moi, on ne pratique aucune vertu, si les bons ne doivent rien poss&#233;der de plus que les m&#233;chants ; mais ceux qui se privent d'un plaisir pr&#233;sent ne le font pas dans le dessein de n'en go&#251;ter jamais aucun ; c'est au contraire afin de se pr&#233;parer, par cette privation, des jouissances bien plus vives pour un autre temps. Ceux qui s'appliquent &#224; devenir de bons orateurs ne s'exercent pas pour haranguer sans cesse ; mais ils esp&#232;rent qu'en persuadant les hommes par leur &#233;loquence, ils obtiendront une foule de biens consid&#233;rables ; de m&#234;me ceux qui s'exercent &#224; la guerre ne se livrent pas &#224; de p&#233;nibles exercices pour combattre sans rel&#226;che, mais ils se flattent qu'une fois exp&#233;riment&#233;s dans les travaux guerriers, ils procureront &#224; eux-m&#234;mes et &#224; leur patrie de grandes richesses, une grande f&#233;licit&#233; et de grands honneurs. Si quelques-uns, ayant pratiqu&#233; ces travaux, se voient devenir vieux et impuissants avant d'en recueillir le fruit, ils ressemblent, &#224; mon avis, &#224; un laboureur qui s'est appliqu&#233; &#224; devenir habile, qui sait semer, qui sait planter, et qui, au lieu de r&#233;colter, ne ramasse pas ses fruits et les laisse couler en terre ; et si un athl&#232;te, qui apr&#232;s un long entra&#238;nement s'est mis en &#233;tat de m&#233;riter le prix, s'abstient toujours de concourir, lui non plus, me semble-t-il, n'&#233;chappe pas au reproche de folie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Mais nous, camarades, ne nous exposons pas &#224; cette incons&#233;quence, et, puisque nous avons conscience que nous avons commenc&#233; d&#232;s notre enfance &#224; nous entra&#238;ner aux belles actions, courons &#224; l'ennemi, qui, je le sais parfaitement, est trop peu aguerri pour tenir contre nous. Car on n'est pas encore un bon soldat pour savoir tirer de l'arc, lancer un javelot, monter &#224; cheval, si, quand par hasard il faut peiner, on est inf&#233;rieur &#224; la t&#226;che ; or en fait de peine, nos ennemis ne sont que des novices. On n'est pas bon soldat si, quand il faut veiller, on se laisse vaincre par le sommeil, et ici encore nos ennemis ne sont que des novices. On ne l'est pas non plus, si tout en r&#233;sistant aux travaux, on n'a pas appris comment il faut traiter les alli&#233;s et les ennemis ; or il est clair que ces gens-l&#224; ignorent cette science importante. Vous, au contraire, vous pourriez certainement user de la nuit comme les autres usent du jour ; vous &#234;tes convaincus que le travail m&#232;ne &#224; une vie heureuse ; la faim vous sert d'assaisonnement ; vous supportez le r&#233;gime de l'eau plus facilement que les lions ; vous avez amass&#233; dans vos &#226;mes le bien le plus beau pour des guerriers : vous aimez la louange plus que tout au monde. Or les hommes sensibles &#224; la louange doivent par l&#224;-m&#234;me affronter avec plaisir toutes les fatigues et tous les dangers. Si, en vous tenant ce langage, j'avais de vous une autre opinion, je me tromperais moi-m&#234;me ; car si votre conduite ne r&#233;pond pas &#224; mes paroles, c'est moi qui en aurai l'endosse. Mais j'en ai pour garants mon exp&#233;rience, votre attachement pour moi et la folie de nos ennemis : je ne serai pas d&#233;&#231;u de ces bonnes esp&#233;rances. Marchons donc avec confiance, puisque nous n'avons pas &#224; craindre qu'on nous prenne pour des usurpateurs du bien d'autrui ; car les ennemis qui s'avancent &#224; pr&#233;sent nous attaquent injustement et nos amis nous appellent &#224; leur secours : or qu'y a-t-il de plus juste que de repousser un agresseur, de plus beau que de secourir un alli&#233; ? Mais vous avez encore, selon moi, un autre motif de confiance : c'est que je n'ai pas n&#233;glig&#233; les dieux avant de partir ; vous qui avez v&#233;cu longtemps avec moi, vous savez, en effet, que non seulement dans les entreprises importantes, mais encore dans les petites, je commence toujours par implorer les dieux. A quoi bon en dire davantage ? ajouta-t-il en terminant. Choisissez et prenez avec vous vos hommes, achevez vos pr&#233;paratifs et partez pour la M&#233;die. Pour moi, apr&#232;s &#234;tre retourn&#233; chez mon p&#232;re, je partirai le premier pour me renseigner le plus vite possible sur les ennemis et faire les pr&#233;paratifs n&#233;cessaires, afin qu'avec l'aide de Dieu nous combattions glorieusement. &#187; Les homotimes ex&#233;cut&#232;rent ses ordres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE VI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Entretien de Cambyse et de Cyrus sur les devoirs d'un g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, &#233;tant rentr&#233; au logis, invoqua la Vesta de son foyer, le Zeus de ses p&#232;res et les autres divinit&#233;s. Il partit ensuite pour l'exp&#233;dition, tandis que son p&#232;re lui faisait la conduite. Quand ils furent hors du palais, on dit qu'il se produisit des &#233;clairs et des tonnerres de favorable augure, apr&#232;s lesquels ils continu&#232;rent leur chemin sans chercher d'autres pr&#233;sages, persuad&#233;s qu'aucun ne pourrait d&#233;truire les signes du plus grand des dieux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis qu'ils s'avan&#231;aient, Cambyse tint ce discours &#224; Cyrus : &#171; Mon fils, tu pars avec la faveur et la bienveillance des dieux ; c'est ce que montrent et les sacrifices et ces signes c&#233;lestes, tu le reconnais toi-m&#234;me ; car je t'ai fait instruire expr&#232;s dans ces mati&#232;res, afin que tu n'aies pas besoin d'interpr&#232;tes pour comprendre les conseils des dieux, afin qu'au contraire, examinant toi-m&#234;me ce qu'on peut voir, &#233;coutant ce qu'on peut entendre, tu en comprennes la signification et ne sois pas &#224; la merci des devins qui voudraient te tromper en interpr&#233;tant faussement les signes envoy&#233;s par les dieux, afin encore que si jamais les devins te manquaient, tu ne sois pas embarrass&#233; pour expliquer les signes divins, mais que, discernant par la mantique les avis des dieux, tu puisses t'y conformer. &#8212; Je peux t'assurer, mon p&#232;re, dit Cyrus, que, suivant tes recommandations, je mets toujours tous les soins possibles &#224; obtenir que les dieux nous soient propices et consentent &#224; nous conseiller. Je me souviens en effet de t'avoir entendu dire qu'on obtient naturellement davantage des dieux, comme des hommes, quand on n'attend pas pour les flatter d'&#234;tre dans l'embarras, mais qu'on se souvient d'eux surtout dans la plus grande prosp&#233;rit&#233;. Tu pr&#233;tendais qu'il fallait en user de m&#234;me avec ses amis. &#8212; Et &#224; pr&#233;sent, justement parce que tu n'as pas cess&#233; de leur rendre des soins, reprit Cambyse, ne vas-tu pas plus volontiers prier les dieux, et n'as-tu pas plus d'espoir d'obtenir ce que tu demanderas, parce que tu crois &#234;tre s&#251;r de ne les avoir jamais n&#233;glig&#233;s ? &#8212; C'est vrai, mon p&#232;re, je consid&#232;re les dieux comme des amis pour moi. &#8212; Et ne te souvient-il plus, mon fils, reprit-il, d'une chose dont nous &#233;tions un jour tomb&#233;s d'accord ? C'est que les dieux, ayant accord&#233; &#224; l'homme instruit de mieux r&#233;ussir que l'ignorant, &#224; l'homme actif d'abattre plus de besogne que l'indolent, &#224; l'homme soigneux de mener une vie plus s&#251;re que le n&#233;gligent, nous en concluions qu'il ne faut demander les biens aux dieux que lorsqu'on a acquis ces qualit&#233;s qu'ils exigent de nous. &#8212; Oui, par Zeus, dit Cyrus, je me souviens de t'avoir entendu dire cela, et je ne pouvais que me rendre &#224; tes raisons ; car je t'ai toujours ou&#239; dire qu'il n'est pas m&#234;me permis de demander aux dieux d'&#234;tre vainqueur dans un combat &#233;questre, quand on n'a pas appris &#224; monter &#224; cheval, ni, quand on ignore le maniement de l'arc, de vaincre &#224; l'arc d'habiles archers, ni, quand on ne sait pas manoeuvrer un vaisseau, de pouvoir le sauver en manoeuvrant, ni, quand on n'a pas sem&#233; de bl&#233;, d'obtenir une belle r&#233;colte, ni, quand on ne se garde pas &#224; la guerre, d'&#233;chapper &#224; la mort. Tout cela, en effet, est contraire &#224; l'ordre &#233;tabli par les dieux. Quand on fait des pri&#232;res contraires aux lois divines, il est naturel, disais-tu, qu'on n'obtienne rien des dieux, comme il est naturel qu'on n'obtienne rien des hommes, quand on fait des demandes contraires aux lois.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Mais as-tu oubli&#233;, mon enfant, ce que nous disions ensemble, que c'est pour un particulier un assez bel &#233;loge, s'il peut &#224; force d'application devenir lui-m&#234;me un v&#233;ritable honn&#234;te homme et assurer &#224; lui et &#224; sa famille les ressources n&#233;cessaires &#224; la vie ? C'&#233;tait d&#233;j&#224; beaucoup &#224; nos yeux ; mais de savoir s'occuper d'autres hommes, de leur procurer abondamment tout ce qui leur est n&#233;cessaire et de les rendre tels qu'ils doivent &#234;tre, voil&#224; qui nous paraissait admirable. &#8212; Par Zeus, mon p&#232;re, r&#233;pondit Cyrus, je me rappelle bien te l'avoir entendu dire aussi, et je partageais ton avis, que l'art de commander est une chose extraordinaire, et je me confirme encore aujourd'hui dans cette pens&#233;e, quand je porte mon attention sur l'art de commander en lui-m&#234;me. Mais quand, observant d'autres nations, je consid&#232;re quels chefs elles gardent &#224; leur t&#234;te et quels adversaires nous allons trouver devant nous, je pense que ce serait une grande honte de redouter de tels hommes et de ne pas consentir &#224; marcher contre eux. Je vois que tous ces gens-l&#224;, &#224; commencer par nos amis qui sont ici, pensent que la sup&#233;riorit&#233; du chef sur ses sujets doit consister en ce qu'il fait des repas plus somptueux, qu'il a chez lui une plus grande quantit&#233; d'or, qu'il dort plus longtemps, qu'il prend en tout moins de peine que ses subordonn&#233;s. Selon moi, au contraire, ajouta Cyrus, le chef doit l'emporter sur ses sujets, non par la mollesse de sa vie, mais par sa pr&#233;voyance et son amour du travail.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Mais, mon enfant, dit Cambyse, il est des cas o&#249; ce n'est pas contre les hommes qu'il faut lutter, mais contre les choses m&#234;mes, et il n'est pas facile d'en avoir raison. Par exemple, tu sais, n'est-ce pas ? que si ton arm&#233;e n'a pas le n&#233;cessaire, c'en sera bien vite fait de ton commandement. &#8212; Mais mon p&#232;re, dit Cyrus, Cyaxare affirme qu'il le fournira aux troupes qui iront en M&#233;die, si nombreuses qu'elles soient. &#8212; Ainsi, mon fils, reprit Cambyse, c'est sur la foi des ressources de Cyaxare que tu te mets en route ? &#8212; Oui, dit Cyrus. &#8212; Mais alors, demanda Cambyse, tu connais leur importance ? &#8212; Non, par Zeus, repartit Cyrus, non pas. &#8212; Et n&#233;anmoins tu comptes sur ce que tu ne connais pas ? Et ne sais-tu pas qu'il te faudra une foule de choses, et que d&#232;s &#224; pr&#233;sent Cyaxare est contraint &#224; une foule d'autres d&#233;penses ? &#8212; Je le sais, r&#233;pondit Cyrus. &#8212; Et si l'argent vient &#224; lui manquer, dit Cambyse, ou qu'il veuille manquer de parole, que deviendra ton arm&#233;e ? &#8212; Il est &#233;vident qu'elle sera en mauvaise posture. Mais, mon p&#232;re, ajouta Cyrus, si tu vois quelque ressource que je pourrais ajouter de mon cru &#224; celles de mon oncle, apprends-le moi, tandis que nous sommes en pays ami. &#8212; Tu me demandes, mon fils, r&#233;pondit-il, o&#249; tu pourrais toi-m&#234;me te procurer des ressources suppl&#233;mentaires ; mais qui est plus en &#233;tat de les trouver que celui qui a la force en main ? Tu pars d'ici avec un corps d'infanterie que tu ne voudrais pas changer, j'en suis s&#251;r, contre un autre beaucoup plus nombreux, et tu auras pour alli&#233;e la meilleure cavalerie, celle des M&#232;des. Dans ces conditions, quelle nation voisine, &#224; ton avis, ne se mettra pas &#224; ton service pour s'attirer tes faveurs ou &#233;viter quelque dommage ? C'est une chose &#224; laquelle tu dois r&#233;fl&#233;chir de concert avec Cyaxare, pour qu'il ne vous manque rien de ce qu'il vous faut, et il faut vous habituer &#224; trouver des ressources. Avant tout, souviens-toi de ne pas attendre pour amasser des vivres, que la n&#233;cessit&#233; t'y contraigne. C'est quand tu seras le plus pourvu qu'il faudra prendre tes pr&#233;cautions, au lieu d'attendre la disette ; car tu obtiendras davantage de ceux dont tu auras besoin, s'ils voient que tu n'es pas dans le d&#233;nuement. En outre, tu ne donneras aucun sujet de plainte &#224; tes soldats, et les &#233;trangers te respecteront davantage ; et si tu d&#233;sires faire du bien ou du mal avec ton arm&#233;e, tes soldats, tant qu'ils auront le n&#233;cessaire, te serviront plus volontiers, et tes discours, sois-en s&#251;r, seront d'autant plus persuasifs que tu pourras mieux faire voir que tu es en &#233;tat de faire du bien ou du mal.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Oui, mon p&#232;re, dit Cyrus, tous tes conseils me semblent d'autant plus sens&#233;s que, si les soldats re&#231;oivent ce qu'on leur promet &#224; pr&#233;sent, aucun d'eux ne m'en saura gr&#233; ; car ils savent &#224; quelle condition Cyaxare les appelle &#224; son aide ; mais si j'ajoute quelque chose &#224; ce qui leur est promis, ils en seront flatt&#233;s et ils en sauront naturellement gr&#233; &#224; celui qui donnera. Mais si, poss&#233;dant une arm&#233;e gr&#226;ce &#224; laquelle on peut, en faisant du bien &#224; ses amis, en recevoir &#224; son tour, et vaincre et punir ses ennemis, on n&#233;glige de l'approvisionner, ne crois-tu pas, dit-il, qu'on serait aussi bl&#226;mable qu'un laboureur qui, poss&#233;dant des terres avec des ouvriers pour les cultiver, les laisserait incultes et n'en tirerait rien ? Quant &#224; moi, ajouta-t-il, je ne n&#233;gligerai jamais de pourvoir aux besoins de mes troupes, ni en pays ami, ni en pays ennemi, tiens-le pour assur&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Et les autres choses dont il nous a paru utile de s'occuper, t'en souviens-tu, mon fils ? dit Cambyse. &#8212; Je me souviens fort bien, r&#233;pondit Cyrus, qu'un jour j'&#233;tais venu te demander de l'argent pour payer le ma&#238;tre qui pr&#233;tendait m'avoir enseign&#233; l'art de commander une arm&#233;e. Toi, tout en me donnant l'argent, tu me fis &#224; peu pr&#232;s ces questions : &#171; Mon fils, me demandas-tu, en te parlant de strat&#233;gie, cet homme &#224; qui tu portes le prix de ses le&#231;ons, t'en a-t-il donn&#233; une sur l'&#233;conomie militaire ? car il est certain que les soldats ont les m&#234;mes besoins que les serviteurs d'une maison. &#187; Je t'avouai de bonne foi qu'il ne m'en avait pas touch&#233; un seul mot. Tu me demandas encore s'il m'avait parl&#233; de la sant&#233; et de la force des soldats, puisqu'un g&#233;n&#233;ral aura &#224; s'en occuper tout aussi bien que de la conduite d'une arm&#233;e. Et, comme je disais encore non, tu me fis une nouvelle question : &#171; T'a-t-il enseign&#233; certaines sciences qui sont des auxiliaires tr&#232;s efficaces dans les travaux de la guerre ? &#8212; Non, &#187; te r&#233;pondis-je encore, et toi, poursuivant tes questions : &#171; T'a-t-il appris, dis-tu, les moyens d'inspirer de l'ardeur aux soldats ? car en toute action, il y a une diff&#233;rence du tout au tout, selon qu'on est ardent ou d&#233;courag&#233;. &#187; Quand, sur ce point-l&#224; aussi, je t'eus fait signe que non, tu me demandas encore si, dans son cours, il m'avait donn&#233; quelques pr&#233;ceptes sur la meilleure mani&#232;re d'arriver &#224; se faire ob&#233;ir des troupes. Je te d&#233;clarai qu'il n'avait pas touch&#233; du tout &#224; la question. A la fin tu me demandas ce qu'il enseignait donc pour pr&#233;tendre m'avoir appris la strat&#233;gie ; et je te r&#233;pondis qu'il m'avait enseign&#233; la tactique. Tu te mis &#224; rire, et tu repris chaque point dans ses rapports avec la tactique : &#171; A quoi sert, disais-tu, la tactique, si l'arm&#233;e manque de vivres, &#224; quoi sert-elle sans la sant&#233;, &#224; quoi, sans la connaissance des sciences qu'on a invent&#233;es pour la guerre, &#224; quoi, sans l'ob&#233;issance ? &#187; Quand tu m'eus fait voir que la tactique n'&#233;tait qu'une petite partie de l'art de commander, je te demandai si tu &#233;tais capable de m'en apprendre quelqu'une ; tu me conseillas d'aller m'entretenir avec les hommes qui passaient pour de grands strat&#232;ges et de leur demander comment on r&#233;alise toutes ces exigences de la strat&#233;gie. Depuis ce temps, j'ai fr&#233;quent&#233; ceux qu'on me disait &#234;tre les plus habiles en ces mati&#232;res.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant aux vivres, je m'&#233;tais persuad&#233; que nous en aurions assez, ayant &#224; notre disposition ce que Cyaxare doit nous fournir. En ce qui regarde la sant&#233;, comme j'ai ou&#239; dire moi-m&#234;me et vu que les villes jalouses de leur sant&#233; choisissent des m&#233;decins et que les g&#233;n&#233;raux en emm&#232;nent avec eux pour soigner leurs soldats, moi aussi, d&#232;s ma nomination &#224; cet emploi, je me suis pr&#233;occup&#233; d'en avoir et je me flatte, mon p&#232;re, ajouta-t-il, que j'aurai avec moi des hommes tout &#224; fait capables dans l'art m&#233;dical. &#8212; Mais mon fils, reprit le p&#232;re, ces m&#233;decins dont tu parles ressemblent &#224; des tailleurs qui raccommodent les habits d&#233;chir&#233;s, ils ne soignent que ceux qui sont tomb&#233;s malades. Mais il y a une mani&#232;re beaucoup plus belle de s'occuper de la sant&#233; des troupes, c'est de pr&#233;venir toute maladie dans ton arm&#233;e : c'est &#224; cela que tu dois veiller. &#8212; Et quelle est la route &#224; suivre, mon p&#232;re, demanda Cyrus, pour arriver &#224; ce r&#233;sultat ? &#8212; Si tu dois s&#233;journer quelque temps dans le m&#234;me endroit, tu devras d'abord veiller &#224; la salubrit&#233; de ton camp. Avec de l'attention, tu ne peux t'y tromper. On entend toujours parler de pays salubres et de pays insalubres ; le corps et le teint des habitants sont des t&#233;moins irr&#233;cusables pour en juger. Mais ne te contente pas d'examiner le terrain, rappelle-toi aussi comment tu t'y prends toi-m&#234;me pour entretenir ta sant&#233;. &#8212; Tout d'abord, par Zeus, dit Cyrus, je t&#226;che de ne jamais surcharger mon estomac, car c'est une surcharge p&#233;nible &#224; porter ; puis j'aide ma digestion par l'exercice ; c'est l&#224;, me semble-t-il, le meilleur moyen de conserver sa sant&#233; et d'accro&#238;tre ses forces. &#8212; Eh bien, mon fils, dit Cambyse, ce sont les m&#234;mes soins qu'il faut donner aux autres. &#8212; Mais, mon p&#232;re, demanda Cyrus, n'y aura-t-il pas de temps r&#233;serv&#233; aux exercices des soldats ? &#8212; Certainement si, r&#233;pondit son p&#232;re, je dirai m&#234;me que rien n'est plus n&#233;cessaire ; car il faut, n'est-ce pas ? qu'une arm&#233;e qui doit remplir sa fonction, ne cesse jamais de nuire &#224; l'ennemi et de se procurer des avantages &#224; elle-m&#234;me. Il est en effet difficile de nourrir un seul homme qui vit dans l'oisivet&#233;, il est plus difficile encore de nourrir une maison enti&#232;re, et plus difficile que tout de nourrir une arm&#233;e oisive ; car une arm&#233;e comporte un grand nombre de bouches, entre en campagne avec peu de vivres, et use avec une prodigalit&#233; extr&#234;me de ce qu'elle re&#231;oit ; aussi ne doit-elle jamais rester oisive. &#8212; Si je te comprends bien, mon p&#232;re, dit Cyrus, il n'y a pas plus &#224; tirer d'un g&#233;n&#233;ral indolent que d'un laboureur paresseux. &#8212; Mais pour le g&#233;n&#233;ral actif, je te garantis, mon fils, reprit Cambyse, &#224; moins qu'un dieu ne lui veuille du mal, qu'il aura des troupes abondamment ravitaill&#233;es et qu'il entretiendra parfaitement leur sant&#233;. &#8212; Pour exercer les soldats dans tous les travaux de la guerre, il me semble, mon p&#232;re, dit Cyrus, qu'il serait &#224; propos de proposer &#224; chaque corps de troupes des concours et de leur offrir des prix. Ce serait le meilleur moyen de les entra&#238;ner &#224; tous les genres d'exercices, pour pouvoir, en cas de besoin, les trouver tout pr&#234;ts. &#8212; Excellente id&#233;e, mon fils, dit Cambyse ; en la suivant, tu es s&#251;r que tu verras toujours tes corps de troupes ex&#233;cuter leurs mouvements comme des choeurs de danse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Et maintenant, dit Cyrus, pour inspirer de l'ardeur aux soldats, il me semble que le moyen le plus efficace est de leur inspirer de belles esp&#233;rances. &#8212; Prends garde, mon fils, r&#233;pondit Cambyse, que ce proc&#233;d&#233; ressemble &#224; celui du chasseur qui lancerait constamment &#224; ses chiens le m&#234;me appel que quand il aper&#231;oit la b&#234;te. Je sais bien que tout d'abord il les trouverait empress&#233;s &#224; ob&#233;ir ; mais s'il les trompe souvent, &#224; la fin ils n'ob&#233;issent plus, m&#234;me s'il les appelle &#224; la vue d'un gibier v&#233;ritable. Il en est ainsi des esp&#233;rances : si, apr&#232;s avoir fait attendre une faveur, on manque souvent &#224; sa promesse, on a beau, &#224; la fin, faire des promesses sinc&#232;res, on n'obtient plus aucune cr&#233;ance. Aussi, mon fils, un g&#233;n&#233;ral ne doit rien annoncer dont il ne soit parfaitement s&#251;r ; d'autres peuvent dire les m&#234;mes choses &#224; sa place et r&#233;ussir ; lui doit conserver pour les grands dangers tout le cr&#233;dit attach&#233; &#224; ses encouragements.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Vraiment, par Zeus, dit Cyrus, ce que tu dis l&#224;, mon p&#232;re, me semble fort sage, et je le mettrai volontiers en pratique. Quant &#224; l'art de rendre les soldats ob&#233;issants, je crois n'y &#234;tre pas &#233;tranger ; car tu m'en as donn&#233; toim&#234;me des le&#231;ons d&#232;s mon enfance, en me for&#231;ant &#224; t'ob&#233;ir ; puis, dans la classe des &#233;ph&#232;bes, le chef poursuivait activement le m&#234;me but, et je crois que la plupart des lois enseignent surtout ces deux choses, commander et ob&#233;ir. Et maintenant, en y r&#233;fl&#233;chissant, je crois voir qu'en toute occasion le meilleur encouragement &#224; l'ob&#233;issance est de louer et d'honorer l'homme docile, de noter d'infamie et de ch&#226;tier le rebelle. &#8212; Cela, mon fils, c'est le moyen d'obtenir une ob&#233;issance forc&#233;e : pour l'ob&#233;issance volontaire, qui est de beaucoup pr&#233;f&#233;rable, il y a un chemin plus court. Les hommes ob&#233;issent tr&#232;s volontiers &#224; celui qu'ils croient plus &#233;clair&#233; qu'eux-m&#234;mes sur leurs propres int&#233;r&#234;ts. Entre cent exemples propres &#224; t'en convaincre, vois avec quel empressement les malades appellent les m&#233;decins pour leur prescrire ce qu'ils ont &#224; faire ; vois sur mer avec quel empressement l'&#233;quipage ob&#233;it au pilote, et si un voyageur pense qu'un autre conna&#238;t la route mieux que lui, il s'attache &#224; lui sans vouloir le quitter. Mais si l'on pense que l'ob&#233;issance causera quelque dommage, on ne c&#232;de pas du tout aux ch&#226;timents, on r&#233;siste &#224; tous les pr&#233;sents ; car personne n'est dispos&#233; &#224; recevoir des pr&#233;sents, s'ils doivent lui &#234;tre funestes. &#8212; Tu pr&#233;tends donc, mon p&#232;re, que, pour avoir des soldats ob&#233;issants, il n'y a rien de plus efficace que de para&#238;tre plus &#233;clair&#233; que ses subordonn&#233;s ? &#8212; Oui, je le pr&#233;tends, r&#233;pondit Cambyse. &#8212; Mais quel est le moyen le plus rapide, mon p&#232;re, demanda Cyrus, de leur donner une telle opinion de soi-m&#234;me ? &#8212; Le moyen le plus simple, mon fils, r&#233;pondit Cambyse, de para&#238;tre &#233;clair&#233; sur les objets o&#249; l'on veut l'&#234;tre, est de le devenir effectivement. Prends les arts les uns apr&#232;s les autres : tu verras que je dis vrai. Supposons que tu veuilles passer pour un bon laboureur, sans l'&#234;tre, pour un bon cavalier, un bon m&#233;decin, un bon joueur de fl&#251;te, un bon ouvrier en quelque genre que ce soit, vois &#224; combien de ruses il te faudra recourir pour le para&#238;tre. Tu auras beau gagner des pr&#244;neurs pour te faire une r&#233;putation, tu auras beau faire de belles installations pour chaque m&#233;tier, si tu en imposes d'abord, tu ne tarderas pas, une fois mis &#224; l'&#233;preuve, &#224; &#234;tre confondu et tu passeras en outre pour un menteur. &#8212; Mais comment devenir r&#233;ellement habile dans ce qui doit nous &#234;tre utile ? &#8212; C'est &#233;videmment, mon fils, en apprenant tout ce qu'on peut apprendre, comme tu as appris la tactique. Dans ce qui est au-dessus des lumi&#232;res et de la pr&#233;voyance humaines, tu deviendras plus habile que les autres en interrogeant les dieux par la mantique, et une fois que tu auras reconnu ce qu'il y a de mieux &#224; faire, en t'occupant &#224; le r&#233;aliser ; car on montre plus d'habilet&#233; &#224; s'occuper de ce qu'il faut faire qu'&#224; le n&#233;gliger. Au reste, pour &#234;tre aim&#233; de ceux que l'on commande, ce qui est, &#224; mon avis, de la plus haute importance, il faut &#233;videmment tenir la m&#234;me conduite que si l'on veut &#234;tre aim&#233; de ses amis : il faut, selon moi, leur donner des preuves manifestes de sa bienfaisance. Je sais bien, mon . fils, poursuivit-il, qu'il est difficile d'&#234;tre toujours en &#233;tat de faire du bien &#224; ceux qu'on veut ; mais montrer qu'on prend part &#224; leur joie, s'il leur arrive du bonheur, &#224; leur peine, s'ils sont dans le malheur ; qu'on tient &#224; coeur de leur venir en aide, s'ils sont dans l'embarras ; qu'on appr&#233;hende qu'ils n'&#233;prouvent quelque d&#233;boire et qu'on s'emploie &#224; le leur &#233;pargner, telles sont les marques de sollicitude qu'il faut surtout leur donner.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; En campagne, si l'on est en &#233;t&#233;, il faut qu'on voie que le chef prend sa large part du soleil ; en hiver, du froid, dans les travaux, de la fatigue ; car tout cela contribue &#224; le faire aimer de ses subordonn&#233;s. &#8212; Ainsi, mon p&#232;re, dit Cyrus, tu pr&#233;tends qu'un chef doit &#234;tre en toute occasion plus endurant que ceux qu'il commande ? &#8212; C'est en effet ma pens&#233;e, r&#233;pondit Cambyse. Mais ne te d&#233;courage pas pour cela ; car tu dois savoir que les m&#234;mes fatigues physiques n'affectent pas &#233;galement le chef et le simple soldat ; elles sont adoucies pour le chef par l'honneur et la certitude que pas une de ses actions ne reste ignor&#233;e. &#8212; Mais, mon p&#232;re, d&#232;s que les soldats auront, comme tu le veux, le n&#233;cessaire, qu'ils se porteront bien, qu'ils pourront supporter les fatigues, qu'ils seront exerc&#233;s aux arts de la guerre, qu'ils se piqueront de para&#238;tre vaillants, qu'ils pr&#233;f&#233;reront ob&#233;ir plut&#244;t que de d&#233;sob&#233;ir, ne crois-tu pas qu'il serait sage de se r&#233;soudre aussit&#244;t &#224; livrer bataille aux ennemis ? &#8212; Oui, par Zeus, r&#233;pondit Cambyse, si on esp&#232;re avoir l'avantage ; sinon, pour ma part, plus je compterais sur ma valeur et celle de mes troupes, plus je serais circonspect, puisque en g&#233;n&#233;ral plus nous attachons de prix &#224; une chose, plus nous nous effor&#231;ons de la tenir en s&#251;ret&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Et quel est le meilleur moyen, mon p&#232;re, de s'assurer l'avantage sur les ennemis ? &#8212; Par Zeus, mon fils, dit Cambyse, ce que tu me demandes-l&#224; n'est pas une chose facile ni simple. Cependant apprends que, pour y r&#233;ussir, il faut savoir tendre des pi&#232;ges, dissimuler, ruser, tromper, d&#233;rober, piller et prendre en tout l'avantage sur l'ennemi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus se mit &#224; rire et dit : &#171; Par Hercule, quel homme dois-je devenir, mon p&#232;re, si je t'en crois ! &#8212; Un homme tel, mon fils, reprit-il, qu'il n'y en aura pas de plus juste et de plus ami des lois. &#8212; Pourquoi donc alors, dit Cyrus, nous appreniez-vous le contraire, quand nous &#233;tions enfants et &#233;ph&#232;bes ? &#8212; Par Zeus, reprit Cambyse, c'est encore ce que nous vous enseignons aujourd'hui &#224; l'&#233;gard de vos amis et de vos concitoyens : mais pour que vous fussiez &#224; m&#234;me de faire du mal &#224; l'ennemi, ne sais-tu pas que l'on vous enseignait mille fa&#231;ons de nuire ? &#8212; Non certes, mon p&#232;re, je ne le sais pas. &#8212; Dans quel but, reprit Cambyse, appreniez-vous &#224; tirer de l'arc, dans quel but &#224; lancer le javelot, dans quel but &#224; tromper les sangliers avec des filets et des fosses, et les cerfs avec des traquenards et des cordes tendues ? Et contre les lions, les ours, les panth&#232;res vous ne luttiez pas &#224; &#233;galit&#233;, mais vous t&#226;chiez toujours de vous assurer quelque avantage pour les combattre. Or tout cela, ne sais-tu pas que ce sont des moyens de faire du mal, des tromperies, des ruses, des avantages ? &#8212; Oui, dit Cyrus, contre les b&#234;tes ; mais pour peu que je parusse vouloir tromper un homme, je me souviens que je recevais force coups. &#8212; C'est que, je m'imagine, on ne vous commandait pas non plus, dit Cambyse, de lancer des fl&#232;ches ou des javelots sur un homme ; mais on vous enseignait &#224; frapper au but, non pour que vous fassiez &#224; pr&#233;sent du mal &#224; vos amis, mais pour que, si un jour la guerre survenait, vous fussiez capables d'atteindre m&#234;me des hommes ; on vous enseignait &#224; tromper, &#224; prendre vos avantages, non sur des hommes, mais sur des fauves, non pour que vous fissiez par l&#224; du mal &#224; vos amis, mais pour que, si vous aviez un jour &#224; faire la guerre, vous fussiez exerc&#233;s l&#224;-dessus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Alors, mon p&#232;re, dit Cyrus, s'il est &#233;galement utile de savoir faire du bien et du mal aux hommes, on devrait enseigner &#224; faire les deux contre les hommes. &#8212; On dit, mon fils, reprit Cambyse, que du temps de nos anc&#234;tres, il y avait un ma&#238;tre qui apprenait la justice aux enfants, comme tu le pr&#233;conises. Il leur enseignait &#224; ne pas mentir et &#224; mentir, &#224; ne pas tromper et &#224; tromper, &#224; ne pas calomnier et &#224; calomnier, &#224; ne pas prendre des avantages sur les autres et &#224; en prendre ; mais en cela il distinguait ce qu'il fallait faire &#224; ses amis et ce qu'il fallait faire &#224; ses ennemis. Il enseignait en outre qu'il est juste de tromper m&#234;me ses amis pour leur bien et de les voler pour leur bien. N&#233;cessairement, en enseignant ces choses, il exer&#231;ait les enfants &#224; les pratiquer les uns contre les autres, de m&#234;me que les Grecs, dit-on, apprennent &#224; tromper dans la lutte et dressent les enfants &#224; se tromper mutuellement. Mais il se trouva des enfants tellement dou&#233;s pour tromper avec adresse et pour prendre habilement leurs avantages &#8212; sans doute aussi n'&#233;taient-ils pas sans dispositions pour le gain &#8212; qu'ils ne s'abstenaient m&#234;me pas de toucher &#224; leurs amis et qu'ils essayaient de prendre leurs avantages &#224; leurs d&#233;pens. A la suite de ces abus, un d&#233;cret, qui est encore en vigueur aujourd'hui, enjoignit d'enseigner simplement aux enfants, comme nous l'enseignons &#224; nos serviteurs dans leurs rapports avec nous, &#224; dire la v&#233;rit&#233;, &#224; ne pas tromper, &#224; ne pas convoiter le bien d'autrui, et si quelqu'un contrevenait &#224; ces prescriptions, de le ch&#226;tier, afin qu'en prenant de telles habitudes ils devinssent des citoyens plus doux. Quand ils &#233;taient parvenus &#224; l'&#226;ge que tu as maintenant, d&#232;s ce moment on jugeait qu'il n'y avait plus de danger &#224; leur apprendre les lois en usage &#224; l'&#233;gard des ennemis ; car il semble qu'&#224; votre &#226;ge vous ne vous laisserez plus aller &#224; la brutalit&#233; envers vos concitoyens, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; instruits &#224; vous respecter les uns les autres. Ainsi nous ne parlons pas de l'amour &#224; ceux qui sont trop jeunes, de peur que, la facilit&#233; se joignant &#224; la violence des d&#233;sirs, les jeunes gens n'en usent sans mesure.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; C'est vrai, par Zeus, dit Cyrus. Mais maintenant, puisque je suis en retard sur ce point, fais-moi la gr&#226;ce, mon p&#232;re, de m'apprendre ce que tu sais des moyens de prendre ses avantages sur l'ennemi. &#8212; D&#233;ploie toutes tes ressources, dit Cambyse, pour surprendre tes ennemis, quand ils seront en d&#233;sordre et ton arm&#233;e rang&#233;e en bataille, quand ils seront d&#233;sarm&#233;s et toi sous les armes, quand ils dormiront et que tu veilleras, quand tu les auras reconnus sans &#234;tre d&#233;couvert, quand ils seront engag&#233;s dans un mauvais pas et que tu seras toi-m&#234;me en forte position. &#8212; Mais est-il possible, mon p&#232;re, demanda Cyrus, que l'ennemi se laisse surprendre &#224; commettre de pareilles fautes ? &#8212; Il est in&#233;vitable, mon fils, r&#233;pondit Cambyse, que vous, aussi bien que les ennemis, vous en commettiez un grand nombre. Il faut bien en effet que, les uns comme les autres, vous mangiez, que, les uns comme les autres, vous dormiez ; que le matin vous vous &#233;cartiez presque tous en m&#234;me temps pour satisfaire aux n&#233;cessit&#233;s naturelles, et que vous usiez des routes telles qu'elles se rencontrent. En r&#233;fl&#233;chissant sur tout cela, tiens-toi plus que jamais sur tes gardes, quand tu te sentiras le plus faible ; mais quand tu verras l'ennemi facile &#224; vaincre, ne manque pas alors de l'attaquer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Est-ce seulement, demanda Cyrus, en ces occasions-l&#224; que l'on peut prendre ses avantages ? n'y en a-t-il pas encore quelques autres ? &#8212; Si, mon fils, r&#233;pondit Cambyse, et de bien plus importantes. Dans celles dont je viens de parler, tous les gens de guerre se prot&#232;gent en g&#233;n&#233;ral par des gardes solides, parce qu'ils en connaissent la n&#233;cessit&#233;. Mais on peut tromper l'ennemi, soit en lui inspirant confiance pour le surprendre, quand il n'est pas sur ses gardes, soit en se faisant poursuivre pour mettre le d&#233;sordre dans ses rangs, soit en l'attirant par la fuite dans un passage difficile pour fondre sur lui. Applique-toi donc, continua Cambyse, &#224; apprendre toutes ces ruses ; mais ne te contente pas de ce que tu auras appris, invente toi-m&#234;me des stratag&#232;mes contre les ennemis. Fais comme les musiciens qui ne s'en tiennent pas aux airs qu'ils ont appris, mais qui s'&#233;tudient &#224; en composer de nouveaux ; et si, en musique, ce sont les airs r&#233;cents et fra&#238;chement &#233;clos qui ont le plus de vogue, dans l'art de la guerre, les stratag&#232;mes nouveaux procurent encore plus de r&#233;putation ; car ce sont les plus efficaces pour tromper l'ennemi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Mais toi, mon fils, continua-t-il, quand tu n'emploierais contre les hommes que les machinations que tu pratiquais m&#234;me contre de tout petits animaux, ne penses-tu pas que tu serais fort avanc&#233; dans l'art de prendre tes avantages ? Chassais-tu aux oiseaux ? Tu te levais et te mettais en route en pleine nuit, et avant qu'ils remuassent, tu avais plac&#233; tes pi&#232;ges et si bien remis la place en ordre qu'on ne voyait pas qu'on y e&#251;t touch&#233;. En outre tu avais dress&#233; des oiseaux pour servir tes int&#233;r&#234;ts &#224; toi et tromper les oiseaux de leur race ; tu te mettais toim&#234;me aux aguets de fa&#231;on &#224; voir les oiseaux sans en &#234;tre vu, et tu t'&#233;tais exerc&#233; &#224; retirer le filet avant qu'ils s'&#233;chappassent. Chassais-tu au li&#232;vre ? Comme il pa&#238;t dans les t&#233;n&#232;bres et se tapit pendant le jour, tu nourrissais des chiens qui par leur flair le d&#233;couvraient ; et, comme il s'enfuyait rapidement, une fois d&#233;couvert, tu avais d'autres chiens dress&#233;s &#224; le prendre &#224; la course. S'il &#233;chappait encore &#224; ces derniers, &#233;piant ses refuites et les repos&#233;es o&#249; il se r&#233;fugie de pr&#233;f&#233;rence, tu y tendais des filets invisibles, et, dans sa course &#233;perdue, il y tombait et s'y prenait lui-m&#234;me. Pour qu'il ne p&#251;t s'&#233;chapper non plus de ces filets, tu apostais des gens pour surveiller ce qui se passait et qui, de leur cachette rapproch&#233;e, devaient &#234;tre rapidement sur lui. Et toi-m&#234;me, par derri&#232;re, le suivant de pr&#232;s &#224; grands cris, tu l'effrayais au point que, pris d'affolement, il se laissait prendre ; et tu avais dress&#233; ceux qui &#233;taient en avant &#224; se taire, pour que le li&#232;vre ne s'aper&#231;&#251;t pas de l'embuscade.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Ainsi donc, comme je le disais tout &#224; l'heure, si tu voulais user de ces ruses contre les hommes aussi, je ne sais, pour ma part, si tu n'aurais pas le dessus de n'importe quel ennemi. Mais, si jamais tu es contraint de livrer bataille en rase campagne, &#224; force ouverte, contre des troupes rev&#234;tues de leurs armes aussi bien que les tiennes, c'est dans les occasions semblables que les avantages m&#233;nag&#233;s de longue main ont de puissants effets ; ces avantages-l&#224;, on les a, selon moi, quand les soldats sont bien exerc&#233;s, bien stimul&#233;s, bien instruits dans les arts de la guerre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voici encore une chose que tu dois bien savoir, c'est que tous ceux dont tu veux &#234;tre ob&#233;i veulent de leur c&#244;t&#233; que tu veilles &#224; leur s&#251;ret&#233;. N'oublie donc jamais d'&#234;tre pr&#233;voyant ; examine, la nuit, ce que tu feras ex&#233;cuter &#224; tes soldats quand le jour para&#238;tra, et, le jour, ce qu'il conviendra de faire pour la nuit. Comment il faut ranger une arm&#233;e en bataille, comment r&#233;gler sa marche le jour ou la nuit, dans les d&#233;fil&#233;s ou dans les grandes routes, en montagne ou en plaine, comment asseoir un camp, placer des sentinelles pour le jour ou pour la nuit, comment s'approcher de l'ennemi ou s'en &#233;loigner, quel ordre de marche adopter en longeant une ville ennemie, comment il faut s'approcher d'un rempart ou s'en &#233;carter, comment traverser des vall&#233;es ou des fleuves, comment se garder de la cavalerie, ou d'une troupe arm&#233;e de javelots ou d'arcs, et, si l'ennemi se pr&#233;sente pendant que tu marches en colonne, comment il faut lui faire face, et si, tandis que tu t'avances en ligne de bataille, il se pr&#233;sente d'un autre c&#244;t&#233; que le front, quelle conversion tu dois faire, quel est le meilleur moyen de conna&#238;tre les desseins de l'ennemi et le meilleur de lui cacher les tiens, &#224; quoi bon te parler de tout cela ? Plus d'une fois je t'ai dit l&#224;dessus tout ce que je savais, et parmi ceux qui passaient pour habiles en ces mati&#232;res, tu n'en as n&#233;glig&#233; aucun et tu t'es instruit &#224; leur &#233;cole. Tu n'as donc, &#224; mon avis, qu'&#224; mettre en oeuvre, selon les rencontres, celle de ces connaissances qui te semblera &#224; propos.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Apprends encore de moi, mon fils, ajouta-t-il, une chose tr&#232;s importante ; en pr&#233;sence d'augures et de pr&#233;sages contraires, n'expose jamais ni toi, ni ton arm&#233;e. Pense que tous les hommes, dans le choix de leurs actes, ne se guident que sur des conjectures, sans savoir aucunement celui qui tournera &#224; leur avantage. Juges-en d'apr&#232;s les &#233;v&#233;nements m&#234;mes. Combien de gens, et de gens qui paraissaient tr&#232;s habiles, ont conseill&#233; &#224; des &#201;tats d'entreprendre la guerre contre des peuples qui ont an&#233;anti ces trop dociles agresseurs ! Combien ont contribu&#233; &#224; l'&#233;l&#233;vation d'un particulier ou d'un &#201;tat, qui, devenus puissants, leur ont caus&#233; les plus grands maux ! Combien qui pouvaient vivre avec des amis sur le pied d'un mutuel &#233;change de bons offices, ont pr&#233;f&#233;r&#233; avoir en eux des esclaves plut&#244;t que des amis et ont &#233;t&#233; punis par eux ! Combien qui, au lieu de vivre agr&#233;ablement, contents de leur partage, ont voulu se rendre ma&#238;tres de tout, et, par l&#224; m&#234;me, ont perdu ce qu'ils avaient ! Combien qui, ayant acquis la richesse, objet de tant de voeux, sont morts victimes de leur cupidit&#233; ! Tant il est vrai que la sagesse humaine ne sait pas mieux choisir le bon parti que si elle s'en rapportait au sort pour le faire !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Mais, mon fils, les dieux qui vivent toujours, connaissent toutes les choses pass&#233;es et pr&#233;sentes et ce qui doit r&#233;sulter de chacune d'elles. Et quand les hommes les consultent, ils avertissent ceux qui leur plaisent de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire ; et s'ils ne veulent pas conseiller tous les hommes, il ne faut pas s'en &#233;tonner ; car rien ne les contraint de s'occuper de ceux qu'ils ne veulent point favoriser. &#187;&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Il s'agit ici de l'Illyrie grecque, dont le territoire &#233;tait &#224; peu pr&#232;s celui de l'Albanie moderne. Elle s'&#233;tendait le long de l'Adriatique, du Drilo (Drin), jusqu'aux monts C&#233;rauniens, qui la s&#233;paraient de l'Epire ; elle &#233;tait born&#233;e &#224; l'est par la Mac&#233;doine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Les Hyrcaniens habitaient les rivages de la mer Caspienne au sud et &#224; l'est. Leur pays correspondait aux districts connus aujourd'hui sous le nom de Mazand&#233;ran, Khorassan, Dabistan et Dahistan.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] Les Syriens, habitants de la Syrie, au sens large du mot, occupaient le pays bord&#233; par les hautes terres de la Cilicie, de la Cappadoce et de l'Arm&#233;nie au nord, par la M&#233;diterran&#233;e &#224; l'ouest, par l'Arabie au sud, par le Tigre &#224; l'est.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Les Assyriens &#233;taient &#233;tablis sur la rive orientale du Tigre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] Les Arabes habitaient la rive gauche de l'Euphrate.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] Les Cappadociens occupaient la partie nord-est de l'Asie &#224; l'est du fleuve Halys, au nord de la cha&#238;ne du Taunus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] Il y avait deux Phrygies, la grande, entre la Lydie et la Cappadoce, et la petite ou Troade, au nord-ouest de l'Asie Mineure, au sud de la Propontide.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[8] La Lydie se trouvait entre la Carie, au sud, la Mysie, au nord, la Phrygie &#224; l'est, et la M&#233;diterran&#233;e &#224; l'ouest. Sardes, la capitale de l'empire lydien, fut prise par Cyrus, en 566.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[9] La Carie, dans le coin sud-ouest de l'Asie Mineure, arros&#233;e par le M&#233;andre, avait pour capitale Halicarnasse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[10] La Ph&#233;nicie, avec la Jud&#233;e, au temps o&#249; elle fut conquise par Cyrus en 538, &#233;tait une d&#233;pendance de la Babylonie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[11] La Babylonie, situ&#233;e dans une plaine arros&#233;e par le Tigre et l'Euphrate, born&#233;e au nord par la M&#233;sopotamie, s'&#233;tendait au sud jusqu'au golfe Persique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[12] La Bactriane &#233;tait s&#233;par&#233;e de l'Ariane et des Saces par le mont Paropamise (Indou-Kouch) au sud et &#224; l'est, de la Sogdiane au nord-est par le fleuve Oxus, et de la Margiane (Khorassan), &#224; l'ouest.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[13] La petite portion de l'Inde qui faisait partie de l'empire perse fut, selon H&#233;rodote, acquise par Darius.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[14] La Cilicie &#233;tait au sud-est de l'Asie Mineure ; elle &#233;tait bord&#233;e par la Syrie &#224; l'est, par la Cappadoce et la Lycaonie au nord, par la Pisidie et la Pamphilie au nord-ouest et &#224; l'ouest, et par la M&#233;diterran&#233;e au sud.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[15] Les Saces &#233;taient une des tribus les plus nombreuses et les plus belliqueuses de la Scythie ; ils &#233;taient limitrophes de la Bactriane.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[16] La Paphlagonie, province septentrionale de l'Asie Mineure, &#233;tait situ&#233;e entre la Bithynie et le Pont. Elle touchait le Pont-Euxin au nord, et, au sud, le mont Olympe la s&#233;parait de la Phrygie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[17] Les Magadides sont un peuple inconnu. [Dindorf propose la correction en Mariandynon : les Mariandyniens &#8212; ou Mariandynes &#8212; sont un peuple de Bithynie &#8212; Ugo Bratelli].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[18] Les Cypriotes furent soumis par Amasis, roi d'&#201;gypte, vers 540. Ils ne devinrent sujets des Perses qu'apr&#232;s la chute de la monarchie &#233;gyptienne.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[19] L'&#201;gypte ne fit point partie de l'empire perse avant l'invasion de Cambyse, fils de Cyrus, en 525.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[20] Pers&#233;e &#233;tait fils de Zeus et de Dana&#233;, fille d'Acrisios. X&#233;nophon pr&#234;te &#224; Cyrus une origine divine, comme celle des h&#233;ros de la Gr&#232;ce. H&#233;rodote nous dit que Cyrus descendait des Ach&#233;m&#233;nides, la plus grande famille de Pasargades.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[21] D'apr&#232;s H&#233;rodote, Clio, 138, &#171; le mensonge est chez eux r&#233;put&#233; la faute la plus honteuse ; ensuite viennent les dettes, et cela pour plusieurs raisons, mais surtout parce que, selon eux, le d&#233;biteur est oblig&#233; de dire des mensonges &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[22] F&#233;nelon s'est souvenu de ce passage dans le livre I de son T&#233;l&#233;maque. &#171; T&#233;l&#233;maque, voyant qu'on lui avait destin&#233; une tunique d'une laine fine dont la blancheur effa&#231;ait celle de la neige, et une robe de pourpre avec une broderie d'or, prit le plaisir qui est naturel &#224; un jeune homme, en consid&#233;rant cette magnificence. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[23] X&#233;nophon se repr&#233;sente la Bactriane plac&#233;e ailleurs qu'elle ne l'&#233;tait. En r&#233;alit&#233;, pour pouvoir attaquer la Bactriane, les Assyriens avaient d'abord la M&#233;die &#224; franchir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[24] L'arm&#233;e se composait de 31.000 hommes partag&#233;s en myriades, milliers, compagnies ou centaines loches, d&#233;cades et pempades ou cinquaines, dont les chefs s'appelaient myriarques, chiliarques, taxiarques, lochages, d&#233;cadarques ou dizainiers, pempadarques ou cinquainiers. Au lieu de d&#233;cadarque et pempadarque, X&#233;nophon emploie quelquefois dod&#233;cadarque ou dod&#233;carque (douzainiers) et hexadarques (sixainier). Une pempade se composait de cinq soldats et le chef s'appelait, s'il n'&#233;tait pas compt&#233; avec ses hommes, pempadarque, et s'il &#233;tait compt&#233; avec eux, hexadarque. Deux pempades formaient une d&#233;cade, c'est-&#224;-dire dix simples soldats command&#233;s par deux pempadarques dont l'un &#233;tait en m&#234;me temps chef de la d&#233;cade et s'appelait d&#233;cadarque, si les deux chefs des deux pempades n'&#233;taient pas compt&#233;s avec elles, et, s'ils l'&#233;taient, dod&#233;cadarque. Deux d&#233;cades ou, si l'on comptait les officiers avec elles, deux dod&#233;cades formaient un loche de vingt-quatre hommes, de vingt-cinq avec le chef appel&#233; lochage. Quatre loches faisaient une compagnie de cent hommes avec un taxiarque. Comme d'apr&#232;s II, 4, 2, le nombre des taxiarques montait &#224; 300, l'arm&#233;e comprenait donc 300 compagnies ou 1.200 loches, ou 2.400 d&#233;cades ou 4.800 pempades ou 24.000 simples soldats. Il faut y ajouter 2.400 pempadarques puisque sur deux pempades l'une &#233;tait command&#233;e par des pempadarques, et l'autre par des d&#233;cadarques, 2.400 d&#233;cadarques et 1.200 lochages, 300 taxiarques, 30 chiliarques, 3 myriarques, ce qui donne un effectif total de 30.333. Pour arriver au chiffre de 31.000, il manque 667 hommes, qui sans doute &#233;taient des ou serviteurs aux ordres de Cyrus, commissaires aux approvisionnements, aides de camp, m&#233;decins. (D'apr&#232;s Hertlein, Introduction &#224; la Cyrop&#233;die.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE II</title>
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		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; Cyrus arrive chez Cyaxare. D&#233;nombrement de leurs forces et de celles des ennemis. Cyrus modifie l'armement des Perses et exerce son arm&#233;e &#224; la manoeuvre et &#224; la discipline. On d&#233;cide en assembl&#233;e que chacun sera r&#233;compens&#233; suivant son m&#233;rite. Ambassade du roi des Indes. Cyrus propose de ramener dans le devoir le roi d'Arm&#233;nie qui voulait faire d&#233;fection. CHAPITRE PREMIER D&#233;nombrement de l'arm&#233;e ennemie et de celle de Cyaxare. Nouvel armement donn&#233; aux Perses. Cyrus exerce ses troupes, &#233;tablit (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; Cyrus arrive chez Cyaxare. D&#233;nombrement de leurs forces et de celles des ennemis. Cyrus modifie l'armement des Perses et exerce son arm&#233;e &#224; la manoeuvre et &#224; la discipline. On d&#233;cide en assembl&#233;e que chacun sera r&#233;compens&#233; suivant son m&#233;rite. Ambassade du roi des Indes. Cyrus propose de ramener dans le devoir le roi d'Arm&#233;nie qui voulait faire d&#233;fection.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;nombrement de l'arm&#233;e ennemie et de celle de Cyaxare. Nouvel armement donn&#233; aux Perses. Cyrus exerce ses troupes, &#233;tablit des concours et des r&#233;compenses, rassemble les compagnies sous la m&#234;me tente et invite &#224; sa table tous ceux qu'il veut honorer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout en s'entretenant ainsi, ils arriv&#232;rent aux fronti&#232;res de la Perse. Ils aper&#231;urent alors &#224; leur droite[1] un aigle qui leur montrait le chemin, puis, ayant pri&#233; les dieux et les h&#233;ros tut&#233;laires de la Perse de les laisser partir sous leur protection bienveillante, ils pass&#232;rent les fronti&#232;res. Quand il les eurent franchies, ils pri&#232;rent les dieux tut&#233;laires de la M&#233;die &#224; leur tour de les accueillir avec faveur et bienveillance. Apr&#232;s cela, ils s'embrass&#232;rent, selon l'usage, et Cambyse s'en retourna dans sa capitale, tandis que Cyrus se rendait en M&#233;die, chez Cyaxare.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il fut arriv&#233; chez les M&#232;des, aupr&#232;s de Cyaxare, tout d'abord ils s'embrass&#232;rent, suivant la coutume, puis Cyaxare demanda &#224; Cyrus combien il amenait de combattants. Cyrus r&#233;pondit : &#171; Trente mille hommes, pareils &#224; ceux qui sont venus souvent chez vous comme mercenaires ; mais il y en a d'autres qui ne sont jamais sortis de la Perse : ce sont des homotimes. &#8212; Combien sont-ils &#224; peu pr&#232;s ? demanda le roi. &#8212; Leur nombre, dit Cyrus, ne te satisfera pas, si je te le dis ; mais songe que ces hommes qu'on appelle homotimes, quoique peu nombreux, se font ob&#233;ir facilement des autres Perses, si nombreux qu'ils soient. Mais, ajouta-t-il, as-tu r&#233;ellement besoin d'eux, ou tes craintes &#233;taient-elles vaines et les ennemis viennent-ils ? &#8212; Oui, par Zeus, r&#233;pondit Cyaxare, et m&#234;me en grand nombre. &#8212; Comment le sais-tu ? &#8212; C'est que, r&#233;pondit Cyaxare, beaucoup de gens venant de l&#224;-bas sont unanimes, chacun &#224; sa fa&#231;on, &#224; l'affirmer. &#8212; Il nous faudra donc les combattre ? &#8212; Il le faudra, repartit Cyaxare. &#8212; Dis-moi donc tout de suite, si tu le sais, quelle est la force de l'arm&#233;e qui s'avance contre nous, et aussi celle de notre arm&#233;e, afin que, connaissant l'une et l'autre, nous d&#233;lib&#233;rions en connaissance de cause sur la meilleure fa&#231;on d'engager la lutte. &#8212; &#201;coute donc, dit Cyaxare. Le Lydien Cr&#233;sus am&#232;ne, dit-on, dix mille cavaliers et plus de quarante mille peltastes ou archers ; on dit qu'Artacamas, gouverneur de la grande Phrygie, am&#232;ne environ huit mille cavaliers et pas moins de quarante mille lanciers ou peltastes ; Aribaios, roi de Cappadoce, six mille cavaliers et pas moins de trente mille archers ou peltastes ; l'Arabe Aragdos, dix mille cavaliers environ, une centaine de chars, &#224; peu pr&#232;s, et des archers en tr&#232;s grand nombre. Quant aux Grecs d'Asie, on ne sait pas exactement s'ils doivent suivre. Pour les Phrygiens qui touchent &#224; l'Hellespont, on dit que Gabaidos, qui les commande, a r&#233;uni dans la plaine du Caystre[2] six mille cavaliers et environ vingt mille peltastes. Cependant les Cariens, les Ciliciens et les Paphlagoniens qui avaient &#233;t&#233; convoqu&#233;s, ne viendront pas, &#224; ce que l'on dit. Quant &#224; l'Assyrien[3], qui r&#232;gne sur Babylone et le reste de l'Assyrie, je crois, pour ma part, qu'il n'am&#232;nera pas moins de vingt mille cavaliers, pas moins, j'en suis s&#251;r, de deux cents chars et sans doute des fantassins innombrables ; c'est du moins ce qu'il a fait, toutes les fois qu'il a envahi notre territoire. &#8212; D'apr&#232;s ce que tu viens de dire, reprit Cyrus, les ennemis ont donc environ soixante mille cavaliers et plus de deux cent mille peltastes ou archers. Et ton arm&#233;e, &#224; toi, quel en est l'effectif ? &#8212; Nous avons, dit Cyaxare, plus de dix mille cavaliers m&#232;des : quant aux peltastes et archers de chez nous, ils peuvent se monter &#224; soixante mille. Les Arm&#233;niens, nos voisins, ajouta-t-il, nous fourniront quatre mille cavaliers et vingt mille fantassins. &#8212; D'apr&#232;s ce que tu dis, reprit Cyrus, notre cavalerie ne monte pas au quart de celle des ennemis, et notre infanterie n'est &#224; peu pr&#232;s que la moiti&#233; de la leur. &#8212; Mais alors, dit Cyaxare, les Perses que tu dis amener avec toi, sont donc, selon toi, bien peu nombreux ? &#8212; Si nous avons, oui ou non, besoin d'un renfort, reprit Cyrus, nous en d&#233;lib&#233;rerons plus tard. Mais renseigne-moi, ajouta-t-il, sur la fa&#231;on de combattre propre &#224; chacun de ces peuples. &#8212; C'est &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me que celle de tout le monde, dit Cyaxare on combat &#224; la fl&#232;che et au javelot, et chez eux et chez nous. &#8212; Avec de telles armes, dit Cyrus, il faut n&#233;cessairement que l'on combatte de loin. C'est, en effet, n&#233;cessaire, reprit Cyaxare. &#8212; Aussi la victoire, en ce cas, appartient-elle au plus grand nombre ; car le petit nombre sera bless&#233; et an&#233;anti plus vite par le grand nombre que le plus grand nombre par le plus petit. &#8212; S'il en est ainsi, Cyrus, il n'y a pas de meilleur parti &#224; prendre que d'envoyer chez les Perses, &#224; la fois pour leur remontrer que, s'il arrive malheur aux M&#232;des, le danger viendra jusqu'en Perse, et leur demander des renforts. &#8212; Mais sache bien, dit Cyrus, que lors m&#234;me que tous les Perses viendraient, nous ne surpasserions pas les ennemis en nombre. &#8212; Mais alors vois-tu quelque autre moyen meilleur que le mien ? &#8212; Pour moi, si j'&#233;tais &#224; ta place, dit Cyrus, je ferais fabriquer le plus rapidement possible pour tous les Perses qui vont arriver des armes comme celles que portent chez nous ceux qu'on appelle homotimes, c'est-&#224;-dire une cuirasse pour la poitrine, un bouclier d'osier pour la main gauche, une &#233;p&#233;e ou une hache pour la main droite. Si tu nous pr&#233;pares de telles armes, nous pourrons, gr&#226;ce &#224; toi, en venir au corps &#224; corps avec l'ennemi sans avoir rien &#224; craindre et nos ennemis pr&#233;f&#233;reront s'enfuir plut&#244;t que de nous attendre. Nous nous pla&#231;ons nous-m&#234;mes, continua-t-il, en face de ceux qui restent fermes ; pour ceux d'entre eux qui s'enfuient, nous vous chargeons, vous et vos cavaliers, de leur &#244;ter le loisir de s'arr&#234;ter et de revenir &#224; la charge. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus ; Cyaxare l'approuva, ne parla plus de faire venir de nouvelles troupes et fit fabriquer les armes dont il a &#233;t&#233; question. Elles &#233;taient presque achev&#233;es quant les homotimes arriv&#232;rent avec l'arm&#233;e perse. Cyrus, dit-on, les r&#233;unit et leur parla ainsi : &#171; Mes amis, je vois que vous-m&#234;mes, avec les armes que vous portez et vos coeurs r&#233;solus, vous &#234;tes pr&#234;ts &#224; affronter la m&#234;l&#233;e avec l'ennemi ; mais quand je consid&#232;re que les Perses qui vous suivent n'ont que des armes faites pour combattre de tr&#232;s loin, je crains qu'avec votre petit nombre et r&#233;duits &#224; vos seules forces, il ne vous arrive quelque malheur, en vous heurtant &#224; des ennemis nombreux. Aussi, ajouta-t-il, comme les hommes que vous amenez sont d'une vigueur parfaite, on leur donnera des armes semblables aux n&#244;tres ; pour leur courage, c'est &#224; nous de le stimuler. Car un chef ne doit pas seulement se montrer brave lui-m&#234;me ; il doit encore s'efforcer de rendre ses subordonn&#233;s aussi braves que possible. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus, et les homotimes se r&#233;jouirent &#224; la pens&#233;e d'&#234;tre renforc&#233;s dans la bataille. L'un d'eux prit m&#234;me la parole en ces termes : &#171; On s'&#233;tonnera peut-&#234;tre que je conseille &#224; Cyrus de parler &#224; notre place, au moment o&#249; ceux qui doivent combattre &#224; nos c&#244;t&#233;s recevront leurs armes. Mais je sais, poursuivit-il, que les discours de celui qui a le plus de pouvoir pour r&#233;compenser et punir sont aussi ceux qui p&#233;n&#232;trent le plus profond&#233;ment l'esprit des auditeurs, et, s'ils font des pr&#233;sents, fussent-ils moindres que ceux qui leur viendraient de leurs &#233;gaux, ceux qui les re&#231;oivent y attachent pourtant plus de prix. Aussi, poursuivit-il, les Perses qu'on nous donne pour compagnons d'armes auront plus de joie &#224; &#234;tre harangu&#233;s par Cyrus que par nous ; rang&#233;s parmi les homotimes, ils tiendront cette faveur plus s&#251;re pour eux, si c'est un fils de roi et un g&#233;n&#233;ral qui la leur donne, que si la m&#234;me faveur leur vient de nous. Cependant nous ne devons pas n&#233;gliger ce qui d&#233;pend de nous, mais nous appliquer de toute mani&#232;re &#224; stimuler le courage de ces hommes. Nous ne pourrons que profiter de tout ce qui accro&#238;tra leur valeur. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus ayant donc fait apporter les armes, rassembla tous les Perses, et leur adressa ce discours : &#171; Perses, mes amis, vous &#234;tes n&#233;s et vous avez &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s dans le m&#234;me pays que nous, vos corps ne sont pas moins robustes que les n&#244;tres, vos &#226;mes doivent &#234;tre aussi courageuses. Cependant vous n'aviez pas, dans la patrie, les m&#234;mes droits que nous ; ce n'est pas nous qui vous en avions exclus ; c'est la n&#233;cessit&#233; de pourvoir &#224; vos besoins. Maintenant, c'est moi qui aurai soin, avec l'aide de Dieu, de vous fournir le n&#233;cessaire. Il ne tient qu'&#224; vous si vous le voulez, de rev&#234;tir les m&#234;mes armes que nous, d'affronter les m&#234;mes dangers, et, s'il en r&#233;sulte quelque avantage, de pr&#233;tendre aux m&#234;mes r&#233;compenses. Auparavant, vous lanciez comme nous la fl&#232;che et le javelot, et, si vous &#233;tiez moins habiles &#224; le faire, cela n'a rien d'&#233;tonnant ; car vous n'aviez pas comme nous le loisir de vous y entra&#238;ner. Avec cet armement, nous n'aurons sur vous aucun avantage. Du moins chacun aura une cuirasse ajust&#233;e &#224; sa poitrine, dans la main gauche un bouclier d'osier que nous avons tous coutume de porter, une &#233;p&#233;e ou une hache dans la main droite pour frapper l'ennemi, sans nous inqui&#233;ter de manquer le but. D&#232;s lors, avec de telles armes, qu'est-ce qui nous distinguera les uns des autres, sinon l'audace, qualit&#233; qu'il vous appartient de cultiver aussi bien que nous ? Car, si nous d&#233;sirons la victoire pour la gloire et tous les biens qu'elle procure et conserve, y avez-vous moins d'int&#233;r&#234;t que nous ? et la puissance qui dispose de tous les biens des vaincus en faveur des vainqueurs, faut-il croire que nous en avons plus besoin que vous ? Je vous ai tout dit, ajouta-t-il en terminant ; vous voyez ces armes ; que celui qui les d&#233;sire les prenne et se fasse inscrire aupr&#232;s de son taxiarque au m&#234;me rang que nous ; que celui qui se contente d'&#234;tre mercenaire garde ses armes d'inf&#233;rieur. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il dit, et les Perses, l'ayant entendu, jug&#232;rent que, si, invit&#233;s &#224; affronter les m&#234;mes fatigues pour obtenir les m&#234;mes avantages, ils se refusaient &#224; le faire, ils m&#233;riteraient d'&#234;tre mis&#233;rables toute leur vie ; aussi tous se firent inscrire et tous ramass&#232;rent les armes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant les ennemis s'avan&#231;aient, disait-on, mais ne paraissaient pas encore. Cyrus mit ce temps &#224; profit pour exercer et fortifier ses soldats, pour leur apprendre la tactique et stimuler leur courage en vue de la guerre. D'abord il enjoignit aux valets que lui avait donn&#233;s Cyaxare de fournir tout confectionn&#233;s &#224; ses soldats tous les objets dont ils avaient besoin. Par cet arrangement, il ne laissait &#224; ses hommes aucun autre soin que de s'exercer aux travaux de la guerre. Il se flattait en effet d'avoir remarqu&#233; qu'on n'excelle dans quelque genre que ce soit, que si, d&#233;livr&#233; de l'obligation de s'appliquer &#224; plusieurs choses, on tourne son activit&#233; vers une seule. En cons&#233;quence il supprima des exercices m&#234;mes de la guerre ceux de l'arc et du javelot et ne leur laissa pour combattre que l'&#233;p&#233;e, le bouclier et la cuirasse ; et il les accoutuma tout de suite &#224; cette pens&#233;e qu'il leur faudrait combattre corps &#224; corps avec l'ennemi, ou avouer qu'ils &#233;taient d'inutiles alli&#233;s, aveu p&#233;nible pour des gens qui ne sont nourris que pour d&#233;fendre ceux qui les nourrissent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En outre, comme il avait remarqu&#233; que les hommes sont bien plus dispos&#233;s &#224; s'exercer &#224; tout ce qui est pour eux objet d'&#233;mulation, il &#233;tablit des concours pour tous les exercices o&#249; il jugeait bon que les troupes fussent entra&#238;n&#233;es. Il recommanda au simple soldat de se montrer ob&#233;issant envers ses chefs, plein de bonne volont&#233; au travail, ami du danger, mais avec discipline, instruit de tout ce que doit savoir un soldat, curieux de belles armes et rempli d'&#233;mulation pour tout ce qui concerne la guerre ; au cinquainier de montrer toutes les qualit&#233;s d'un bon soldat et de les communiquer, autant que possible, &#224; ses cinq hommes, au dizainier d'en faire autant pour sa d&#233;cade, au lochage, pour son escouade, et au taxiarque d'&#234;tre lui-m&#234;me irr&#233;prochable et de veiller &#224; ce que les grad&#233;s subalternes fissent faire leur devoir &#224; leurs subordonn&#233;s. Voici les r&#233;compenses qu'il annon&#231;a : les taxiarques qui para&#238;traient avoir le mieux dress&#233; leurs compagnies deviendraient chiliarques ; ceux des lochages qui para&#238;traient avoir form&#233; les meilleures escouades monteraient au grade de taxiarque, et de m&#234;me les dizainiers qui auraient les meilleures dizaines passeraient au rang de lochage, et pareillement les cinquainiers au rang de dizainier et ceux des simples soldats qui se distingueraient, au rang de cinquainier. Le r&#233;sultat pour tous les chefs &#233;tait d'abord d'&#234;tre honor&#233;s par leurs subordonn&#233;s ; d'autres honneurs suivaient ensuite, selon le m&#233;rite de chacun. De plus il faisait entrevoir &#224; ceux qui &#233;taient dignes d'&#233;loges de plus grandes esp&#233;rances, si dans la suite on remportait un grand avantage. Il &#233;tablit des prix pour les compagnies enti&#232;res, pour les escouades enti&#232;res, et de m&#234;me pour les dizaines et les cinquaines qui se montreraient les plus dociles envers leurs chefs et pratiqueraient avec le plus de z&#232;le les exercices prescrits. Ces prix &#233;taient de ceux qui convenaient &#224; la foule. Tels &#233;taient les prescriptions de Cyrus et les exercices de l'arm&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour les hommes, il fit dresser des tentes en nombre &#233;gal &#224; celui des taxiarques, et de grandeur suffisante pour leur compagnie ; la compagnie &#233;tait de cent hommes. Ils campaient donc ainsi par compagnies. Il trouvait dans cette communaut&#233; de tente un avantage pour les combats futurs, c'est que, les soldats voyant que la nourriture &#233;tait la m&#234;me pour tous, aucun d'eux n'avait le pr&#233;texte d'&#234;tre moins bien trait&#233; pour se rel&#226;cher et se montrer plus timor&#233; que le voisin en face des ennemis. Il y trouvait un autre avantage encore, c'est que, logeant sous la m&#234;me tente, ils se connaissaient les uns les autres ; et cette connaissance mutuelle d&#233;veloppe, semble-t-il, chez tous les hommes, le sentiment de l'honneur ; quand on ne se conna&#238;t pas, on se laisse aller davantage, comme si l'on &#233;tait dans les t&#233;n&#232;bres. Cette cohabitation lui semblait aussi fort utile pour apprendre aux soldats &#224; conna&#238;tre exactement leur rang. En effet les taxiarques tenaient leurs compagnies rang&#233;es comme lorsqu'elles marchaient sur un rang, les lochages de m&#234;me leur escouade, les dizainiers leur dizaine, les cinquainiers leur cinquaine. Le fait de conna&#238;tre exactement son rang lui paraissait tr&#232;s important pour &#233;viter la confusion, et en cas de trouble, pour se reformer plus vite. C'est ainsi que, s'il faut assembler des pierres ou des pi&#232;ces de bois, c'est une op&#233;ration facile, m&#234;me si elles sont jet&#233;es au hasard, &#224; condition qu'elles portent des marques, d'apr&#232;s lesquelles on voit facilement quelle est la place de chacune d'elles. Il voyait dans les repas en commun cet avantage que les hommes seraient moins dispos&#233;s &#224; s'abandonner les uns les autres ; car il avait remarqu&#233; que m&#234;me des animaux nourris ensemble &#233;prouvent un profond regret, quand on les s&#233;pare. Cyrus veillait encore &#224; ce que ses hommes ne vinssent au d&#233;jeuner et au d&#238;ner que tremp&#233;s de sueur. Ou bien il les emmenait &#224; la chasse pour les faire suer, ou il inventait des jeux propres &#224; la m&#234;me fin, ou, s'il avait quelque chose &#224; faire, il dirigeait le travail de mani&#232;re qu'ils ne revinssent jamais sans suer. Il trouvait cette pratique excellente pour augmenter le plaisir de manger, pour entretenir la sant&#233; et fortifier l'endurance. Il pensait encore qu'en travaillant ensemble ils seraient plus doux les uns envers les autres, puisque m&#234;me les chevaux qui travaillent ensemble sont plus doux les uns envers les autres. Et pour marcher &#224; l'ennemi, il est certain qu'on le fait avec plus d'assurance, quand on a conscience d'&#234;tre bien entra&#238;n&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus s'&#233;tait fait dresser une tente assez vaste pour contenir ceux qu'il d&#233;sirait inviter &#224; d&#238;ner. Il conviait g&#233;n&#233;ralement ceux des taxiarques qu'il lui semblait &#224; propos d'inviter, parfois aussi des lochages, des dizainiers, des cinquainiers, quelquefois encore une cinquaine enti&#232;re, une dizaine enti&#232;re, une escouade enti&#232;re, une compagnie enti&#232;re. Il honorait ainsi d'une invitation ceux qu'il voyait faire quelque chose qui correspondait &#224; ses propres d&#233;sirs. Les mets d'ailleurs &#233;taient toujours les m&#234;mes pour lui que pour ses invit&#233;s. M&#234;me aux valets d'arm&#233;e il faisait toujours en tout une part &#233;gale aux autres ; car il lui semblait que ces valets d'arm&#233;e ne m&#233;ritaient pas moins de consid&#233;ration que les h&#233;rauts ou les ambassadeurs. Il jugeait en effet qu'ils devaient &#234;tre fid&#232;les, au courant de la vie des camps, intelligents et, avec cela, vifs, prompts, actifs et intr&#233;pides ; il savait que les valets doivent avoir en outre les qualit&#233;s que poss&#232;dent ceux qui passent pour &#234;tre les meilleurs, qu'ils doivent prendre l'habitude de ne refuser aucune besogne, et se persuader au contraire que c'est leur devoir d'ex&#233;cuter tous les ordres du chef.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Anecdotes relatives aux soldats perses. Chrysantas propose de r&#233;compenser chacun suivant son m&#233;rite. Histoire de Sambaulas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus avait toujours soin, quand il recevait sous sa tente, que la conversation roul&#226;t sur des sujets &#224; la fois tr&#232;s agr&#233;ables et propres &#224; exciter &#224; la vertu. Un jour il proposa cette question : &#171; Croyez-vous, mes amis, dit-il, que nos camarades nous soient inf&#233;rieurs, parce qu'ils n'ont pas re&#231;u la m&#234;me &#233;ducation que nous, ou qu'il n'y aura pas de diff&#233;rence d'eux &#224; nous ni en soci&#233;t&#233;, ni quand il faudra combattre l'ennemi ? &#187; Alors Hystaspe prenant la parole dit : &#171; Comment ils se comporteront devant l'ennemi, je ne le sais pas encore ; mais je puis assurer qu'en soci&#233;t&#233; certains d'entre eux paraissent d'humeur difficile. Derni&#232;rement, continua-t-il, Cyaxare ayant envoy&#233; &#224; chaque compagnie des viandes de sacrifices, on en distribua &#224; chacun de nous trois morceaux et m&#234;me plus. Le cuisinier avait commenc&#233; par moi son premier tour ; quand il revint pour le second, je lui dis de commencer par le dernier servi et de faire le tour en sens inverse. Alors un des soldats qui &#233;taient assis au milieu du cercle se mit &#224; crier : &#171; Par Zeus, dit-il, il n'y a aucune &#233;galit&#233; dans cette r&#233;partition, si on ne doit jamais commencer par nous qui sommes au milieu. &#187; Moi, en entendant ces mots, je fus contrari&#233; qu'ils crussent avoir moins que les autres, et je l'appelai aussit&#244;t &#224; mes c&#244;t&#233;s, et je dois dire qu'il ob&#233;it docilement &#224; mon appel. Mais quand les plats arriv&#232;rent &#224; nous, parce que, je pense, nous &#233;tions les derniers &#224; servir, il ne restait plus que de petites portions. Alors mon homme parut tout &#224; fait contrari&#233; et se dit &#224; lui-m&#234;me : &#171; Quelle malchance d'avoir &#233;t&#233; appel&#233; et de me trouver &#224; pr&#233;sent &#224; cette place ! &#187; Je lui dis : &#171; Ne t'inqui&#232;te pas, on va recommencer tout de suite par nous et, comme tu es le premier, tu pourras choisir le morceau le plus gros. &#187; L&#224;-dessus le cuisinier fit son troisi&#232;me tour, qui &#233;tait le dernier. Notre homme se servit, puis croyant avoir pris un morceau trop petit, il le jeta pour en prendre un autre. Alors le cuisinier crut qu'il ne voulait plus de viande et partit, continuant son service, sans lui laisser le temps de prendre un autre morceau. Il fut alors si f&#226;ch&#233; de sa m&#233;saventure qu'apr&#232;s avoir perdu le morceau qu'il avait pris, dans la surprise et la col&#232;re o&#249; l'avait mis sa malchance, il renversa encore ce qui lui restait de sauce. Le lochage qui &#233;tait le plus rapproch&#233; de nous et qui suivait la sc&#232;ne battit des mains et &#233;clata d'un rire joyeux. &#171; Pour moi, dit-il, je faisais semblant de tousser ; car moi non plus, je ne pouvais m'emp&#234;cher de rire. Tu vois l&#224;, Cyrus, l'humeur de l'un de nos camarades. &#187; Ce r&#233;cit, naturellement, mit tout le monde en joie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors un taxiarque prit la parole et dit : &#171; Il para&#238;t, Cyrus, qu'Hystaspe est tomb&#233; sur un homme bien morose. Pour moi, quand apr&#232;s nous avoir enseign&#233; l'ordonnance des troupes, tu nous eus cong&#233;di&#233;s en nous disant d'apprendre chacun &#224; notre compagnie ce que tu venais de nous montrer, je fis comme les autres, j'allai instruire une escouade. Je pla&#231;ai tout d'abord le lochage au premier rang et mis derri&#232;re lui un jeune homme, puis les autres &#224; la place que je jugeais convenable. Cela fait, je me postai en face d'eux en regardant vers l'escouade ; quand je crus le moment venu, je commandai : &#171; En avant ! &#187; Et voil&#224; le jeune homme qui, devan&#231;ant le lochage, arrive le premier. En voyant cela &#171; Soldat, que fais-tu ? &#187; m'&#233;criai-je. &#171; Je marche en avant, comme tu l'ordonnes &#187;, r&#233;pondit-il. &#171; Mais l'ordre de marcher en avant n'&#233;tait pas pour toi seul, il s'adressait &#224; tous. &#187; A ces mots, se tournant vers ses camarades, il leur dit : &#171; N'entendez-vous pas les reproches du chef ? Il vous ordonne &#224; tous de marcher en avant. &#187; Et tous les soldats, laissant le lochage en arri&#232;re, march&#232;rent vers moi ; et, comme il essayait de les ramener en arri&#232;re, ils se f&#226;chaient et s'&#233;criaient : &#171; A qui faut-il ob&#233;ir ? l'un nous ordonne de marcher en avant, l'autre s'y oppose. &#187; Je pris patience ; je les remis de nouveau en place, en leur disant qu'aucun de ceux qui &#233;taient derri&#232;re ne devait se mettre en mouvement avant que celui qui &#233;tait devant ouvr&#238;t la marche, qu'ils n'avaient tous qu'une chose &#224; observer, c'&#233;tait de suivre l'homme qui les pr&#233;c&#233;dait. A ce moment, quelqu'un qui s'en allait en Perse s'approcha de moi et me dit de lui remettre la lettre que j'avais &#233;crite pour ce pays. Et comme mon lochage savait o&#249; je l'avais mise, je lui dis de courir la chercher. Il part donc en courant ; mon jeune soldat suit son lochage, avec sa cuirasse et son &#233;p&#233;e, et toute l'escouade, le voyant faire, court avec lui, et mes hommes reviennent avec la lettre. C'est ainsi, ajouta-t-il, que mon escouade, tu le vois, observe scrupuleusement tes ordres. &#187; Tous les assistants se mirent &#224; rire, comme de raison, de cette escorte de la lettre, et Cyrus dit : &#171; Par Zeus et par tous les dieux, quels camarades nous avons l&#224; ! leur amiti&#233; est facile &#224; cultiver : on paye leur d&#233;vouement d'un morceau de viande, et il y en a de si dociles qu'ils ob&#233;issent avant de conna&#238;tre les ordres. Je doute qu'il soit possible de souhaiter de meilleurs soldats que ceux-l&#224;. &#187; C'est ainsi que Cyrus tout en plaisantant fit l'&#233;loge des soldats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y avait dans la tente un taxiarque, nomm&#233; Agla&#239;tadas, un homme dont l'humeur &#233;tait des plus moroses, qui prit ainsi la parole : &#171; Crois-tu r&#233;ellement, Cyrus, que ces gens-l&#224; disent la v&#233;rit&#233; ? &#8212; Quel int&#233;r&#234;t auraientils &#224; mentir ? demanda Cyrus. &#8212; Quel int&#233;r&#234;t, r&#233;pliqua-t-il, sinon celui de vantards qui se font valoir en faisant rire de ce qu'ils disent ? &#8212; Doucement, reprit Cyrus ; ne les traite pas de vantards. A mon avis, le mot de vantard s'applique &#224; ceux qui feignent d'&#234;tre plus riches ou plus braves qu'ils ne sont, qui promettent au del&#224; de ce qu'ils peuvent faire, et cela dans l'intention &#233;vidente d'y gagner quelque pr&#233;sent ou profit. Mais ceux qui s'ing&#233;nient &#224; divertir leurs camarades sans profit pour eux-m&#234;mes, sans peine ni pr&#233;judice pour personne, n'est-il pas plus juste de les appeler spirituels et charmants plut&#244;t que vantards ? &#187; C'est ainsi que Cyrus prit la d&#233;fense de ceux qui venaient d'&#233;gayer la compagnie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Celui qui venait de raconter la plaisante histoire de l'escouade prit la parole et dit : &#171; Sans doute, Agla&#239;tadas, si nous essayions de te faire pleurer comme ceux qui, dans une ode ou un r&#233;cit en prose, inventent des traits pitoyables pour nous tirer des larmes, tu nous bl&#226;merais vertement, puisqu'en ce moment, tout certain que tu es que nous voulons te r&#233;jouir sans te nuire, tu ne laisses pas de nous m&#233;priser profond&#233;ment. &#8212; Oui par Zeus, reprit Agla&#239;tadas, et c'est justice ; car celui qui fait pleurer ses amis fait souvent, &#224; mon avis, plus de bien que celui qui les fait rire. Aussi, ajouta-t-il, tu trouveras toi-m&#234;me, si tu r&#233;fl&#233;chis bien, que je dis la v&#233;rit&#233;. C'est par les larmes que les p&#232;res inculquent la sagesse &#224; leurs fils et les ma&#238;tres de bons enseignements aux enfants, et c'est en les faisant pleurer que les lois incitent les citoyens &#224; la justice. Mais pourrais-tu dire que ceux qui s'ing&#233;nient &#224; faire rire rendent les corps plus sains et les &#226;mes plus capables d'administrer une maison ou un &#201;tat ? &#187; Hystaspe r&#233;pliqua : &#171; Crois-moi, Agla&#239;tadas, d&#233;pense r&#233;solument pour les ennemis ce bien de si haut prix et t&#226;che de les faire pleurer ; mais pour nous, ajoutat-il, et pour tes amis ici pr&#233;sents, prodigue sans compter ce rire de si peu de valeur. Je suis s&#251;r que tu en as beaucoup en r&#233;serve ; car tu n'en as point d&#233;pens&#233; pour ton usage personnel et tu ne fais rire volontairement ni tes amis ni tes h&#244;tes ; aussi n'as-tu aucun pr&#233;texte pour ne pas nous faire rire. &#8212; Et tu crois vraiment, Hystaspe, dit Agla&#239;tadas, tirer du rire de moi ? &#187; Et le taxiarque de reprendre : &#171; Par Zeus, il est visiblement fou de le croire ; ce serait plus facile en effet de faire jaillir de toi du feu que du rire. &#187; L&#224;-dessus, toute la compagnie, qui connaissait le caract&#232;re d'Agla&#239;tadas, se mit &#224; rire, et Agla&#239;tadas lui-m&#234;me sourit. Cyrus voyant qu'il se d&#233;ridait : &#171; Tu as tort, taxiarque, dit-il, de nous g&#226;ter un homme si s&#233;rieux en l'engageant &#224; rire, et cela, ajoutat-il, quand il est si ennemi de la gaiet&#233;. &#187; Cette conversation finit sur ce propos.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors Chrysantas prit la parole : &#171; Pour moi, Cyrus, et vous autres qui m'&#233;coutez, je pense que parmi les hommes qui se sont joints &#224; nous, les uns sont braves, les autres le sont moins. Mais, si nous obtenons quelque avantage, ils pr&#233;tendront tous avoir la m&#234;me part. Or moi, je ne vois rien de plus injuste au monde que de reconna&#238;tre les m&#234;mes droits aux l&#226;ches et aux vaillants. &#187; A ce discours, Cyrus r&#233;pondit : &#171; Au nom des dieux, mes amis, le mieux pour nous ne serait-il pas de soumettre le cas &#224; l'arm&#233;e ? Elle d&#233;cidera, au cas o&#249; Dieu r&#233;compenserait nos travaux, si l'on donnera la m&#234;me part &#224; tous, ou si, apr&#232;s examen des actions de chacun, on lui en paiera le prix en cons&#233;quence. &#8212; Pourquoi donc, reprit Chrysantas, mettre la question en d&#233;lib&#233;ration et ne pas d&#233;clarer &#224; l'avance que tu agiras suivant cette maxime ? N'est-ce pas ainsi que tu as annonc&#233; des concours et des prix ? &#8212; Mais par Zeus, dit Cyrus, le cas n'est pas le m&#234;me ; car ce qu'ils auront acquis en campagne, ils le regarderont sans doute comme un bien commun, tandis qu'ils sont persuad&#233;s, je crois, que le commandement de l'arm&#233;e m'appartient par droit de naissance et qu'ainsi, en nommant les juges des concours, je ne fais rien que de l&#233;gitime. &#8212; Crois-tu r&#233;ellement, r&#233;pliqua Chrysantas que, si tu assembles l'arm&#233;e, elle ne d&#233;cidera pas d'attribuer la m&#234;me part &#224; chacun, mais d'accorder aux plus braves plus d'honneurs et de r&#233;compenses ? &#8212; J'en suis convaincu, r&#233;pondit Cyrus, et parce que nous appuierons cet avis, et parce que c'est une honte de soutenir que l'homme qui prend le plus de peine et rend le plus de services &#224; la communaut&#233; ne m&#233;rite pas les plus hautes r&#233;compenses. Je suis persuad&#233;, ajouta-t-il, que m&#234;me les plus l&#226;ches trouveront utile que les plus braves soient avantag&#233;s. &#187; Cyrus voulait que le vote e&#251;t lieu &#224; cause des homotimes eux-m&#234;mes ; car il pensait qu'eux aussi seraient plus braves, s'ils savaient que, jug&#233;s comme les autres sur leurs actions, ils seraient r&#233;compens&#233;s suivant leurs m&#233;rites. Il lui sembla donc que c'&#233;tait le moment de mettre aux voix ce point, alors que les homotimes redoutaient d'&#234;tre trait&#233;s comme la foule. C'est ainsi qu'il fit partager &#224; ceux qui &#233;taient dans sa tente son avis de soulever un d&#233;bat sur cette question ; et ils d&#233;clar&#232;rent que quiconque se croyait un homme devait parler en faveur de cette proposition. Un des taxiarques dit alors en riant : &#171; Pour ma part, je connais un homme, qui, tout pl&#233;b&#233;ien qu'il est, soutiendra l'avis qu'il ne faut pas ainsi &#224; la l&#233;g&#232;re admettre le partage &#233;gal. &#187; Un autre taxiarque lui demanda de quel homme il parlait. Il r&#233;pondit : &#171; Par Zeus, c'est un de mes compagnons de tente, qui, en toute occasion, pr&#233;tend avoir plus que les autres. &#8212; Pour le travail aussi ? demanda l'autre. &#8212; Non, par Zeus, non certes ; car sur ce point je suis pris en flagrant d&#233;lit d'erreur. Pour le travail, en effet, et pour tout ce qui y ressemble, je le vois hardiment d&#233;cid&#233; &#224; y prendre une moindre part que tout autre. &#8212; Pour moi, mes amis, dit Cyrus, je suis d'avis que les hommes tels que celui dont parle le taxiarque, si l'on veut avoir une arm&#233;e active et ob&#233;issante, doivent &#234;tre &#233;cart&#233;s de l'arm&#233;e. Car il me semble que la plupart des soldats sont dispos&#233;s &#224; se laisser mener o&#249; on les conduit. Or les honn&#234;tes gens, &#224; mon avis, t&#226;chent de les amener &#224; la vertu, les m&#233;chants, au vice ; et souvent les gens de rien font plus d'adeptes que les gens s&#233;rieux ; car la m&#233;chancet&#233; qui recherche les plaisirs du moment, trouve en eux des auxiliaires qui engagent beaucoup de gens &#224; penser comme elle ; la vertu au contraire, qui gravit un sentier escarp&#233;, n'est gu&#232;re propre &#224; attirer les hommes tout de suite et sans r&#233;flexion, surtout quand d'autres les appellent au contraire sur une route inclin&#233;e et molle. Et ceux qui ne sont mauvais que par indolence et paresse, je les regarde comme des frelons qui ne l&#232;sent la communaut&#233; que par la d&#233;pense qu'ils co&#251;tent ; mais ceux qui sont de mauvais associ&#233;s dans les travaux et qui en outre demandent avec violence et impudence une part plus grande que les autres, ceux-l&#224; sont de plus propres &#224; guider les autres &#224; la perversit&#233; ; souvent en effet ils sont capables de lui assurer la plus grosse part ; aussi faut-il absolument se d&#233;barrasser des gens de cet acabit. Et ne vous pr&#233;occupez point de remplir les vides avec des citoyens ; mais de m&#234;me que, pour les chevaux, vous recherchez ceux qui sont les meilleurs, et non ceux qui sont de chez vous, de m&#234;me pour les hommes, prenez-les parmi tous ceux qui vous para&#238;tront les plus propres &#224; accro&#238;tre la force et la beaut&#233; de vos troupes. Et voici qui t&#233;moigne que mon id&#233;e est bonne, c'est que, vous le savez, un char ne saurait aller vite avec des chevaux lents dans le timon, ni &#233;galement avec un attelage in&#233;gal ; une maison ne saurait &#234;tre bien administr&#233;e, si elle a de mauvais serviteurs, et elle court moins de risque, si elle en manque, que si elle en a de malhonn&#234;tes qui y jettent le d&#233;sordre. Sachez bien, mes amis, ajouta-t-il, qu'en chassant les mauvais soldats vous n'y gagnerez pas seulement d'en &#234;tre d&#233;barrass&#233;s, mais que ceux des restants qui &#233;taient d&#233;j&#224; touch&#233;s par le mal en seront purifi&#233;s, et que les bons, voyant les mauvais not&#233;s d'infamie, s'attacheront avec plus de coeur &#224; la vertu. &#187; Ainsi parla Cyrus ; tous ses amis se rang&#232;rent &#224; son avis et firent comme il avait dit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Puis Cyrus revint &#224; la plaisanterie. Il avait remarqu&#233; qu'un lochage faisait manger et asseoir avec lui un homme excessivement velu et excessivement laid. Il appela le lochage par son nom et lui dit : &#171; Sambaulas, est-ce que vraiment, toi aussi, tu suis la coutume des Grecs, et est-ce parce qu'il est beau que tu m&#232;nes avec toi ce jeune homme qui est assis &#224; tes c&#244;t&#233;s ? &#8212; Ce qu'il y a de s&#251;r, par Zeus, r&#233;pondit Sambaulas, c'est que j'ai plaisir &#224; le fr&#233;quenter et &#224; le regarder. &#187; A ces mots, ceux qui &#233;taient dans la tente tourn&#232;rent les yeux vers le jeune homme, et, voyant sa figure extraordinairement laide, se mirent tous &#224; rire. L'un d'eux demanda : &#171; Au nom des dieux, Sambaulas, par quels services cet homme a-t-il gagn&#233; ta faveur ? &#187; Et Sambaulas de r&#233;pondre : &#171; Par Zeus, je vais vous le dire, mes amis. Toutes les fois que je l'ai appel&#233;, soit de nuit, soit de jour, jamais il n'a pr&#233;text&#233; qu'il &#233;tait occup&#233;, jamais il n'a ob&#233;i &#224; pas lents, mais toujours au pas de course ; toutes les fois que je lui ai command&#233; quelque chose, je l'ai toujours vu empress&#233; &#224; le faire. Il a form&#233; &#224; son image les dix hommes qu'il commande, en leur montrant, non par des discours, mais par des actes, ce qu'ils devaient &#234;tre. &#187; Quelqu'un lui dit : &#171; Et parfait comme il est, tu ne l'embrasses pas, comme on embrasse ses parents ? &#187; A cette question, le jeune homme laid s'&#233;cria : &#171; Non, par Zeus : il n'aime pas les besognes p&#233;nibles. S'il consentait &#224; m'embrasser, ce serait une corv&#233;e suffisante pour le dispenser de tous les exercices. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sur l'avis de Chrysantas et de Ph&#233;raulas, l'arm&#233;e d&#233;cide que chacun sera r&#233;compens&#233; suivant son m&#233;rite. Cyrus re&#231;oit &#224; sa table plusieurs compagnies enti&#232;res.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Telles &#233;taient les choses plaisantes et s&#233;rieuses que l'on disait et faisait dans la tente de Cyrus. A la fin, quand ils eurent vers&#233; les troisi&#232;mes libations[4] et demand&#233; aux dieux leurs faveurs, ils quitt&#232;rent la table et all&#232;rent se coucher.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyrus rassembla tous ses hommes et leur tint &#224; peu pr&#232;s ce discours : &#171; Mes amis, le combat est proche ; car les ennemis s'avancent. Quant aux prix de la victoire, si nous sommes vainqueurs, car, ajouta-t-il, il faut toujours le dire et le supposer, il est &#233;vident que les ennemis seront &#224; nous et avec eux tous leurs biens. Au contraire, si nous sommes battus, vous savez aussi que tous les biens des vaincus sont infailliblement des prix offerts aux vainqueurs. Dans ces conditions, dites-vous bien que, quand des hommes associ&#233;s pour la guerre sont persuad&#233;s que, si chacun ne paye pas de sa personne, on ne fera rien de ce qu'il faut faire, ils remportent rapidement de nombreux avantages ; car on ne n&#233;glige rien de ce qui doit &#234;tre fait. Mais, quand on compte sur les autres pour agir et combattre, alors qu'on se comporte mollement soi-m&#234;me, sachez-le bien, dit-il, tous ces gens-l&#224; verront fondre &#224; la fois sur eux toutes les calamit&#233;s. La Divinit&#233; en a ordonn&#233; ainsi : &#224; ceux qui ne veulent pas s'imposer la peine de gagner les biens, &#224; ceux-l&#224; elle donne d'autres hommes pour ma&#238;tres. Et maintenant, poursuivit-il, que quelqu'un se l&#232;ve ici et donne son avis sur ce point m&#234;me : croit-il que la vertu sera mieux pratiqu&#233;e chez nous, si l'homme qui veut bien affronter le plus de fatigues et de dangers obtient aussi le plus d'honneurs, que si nous sommes d'avis qu'il est indiff&#233;rent d'&#234;tre l&#226;che, puisque tous indiff&#233;remment obtiendront les m&#234;mes r&#233;compenses. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors Chrysantas se leva. C'&#233;tait un homotime, qui n'&#233;tait ni grand, ni robuste d'aspect, mais qui &#233;tait sup&#233;rieurement intelligent. Il dit : &#171; Je crois, Cyrus, que, quand tu proposes cette question, tu es loin de penser que les l&#226;ches doivent avoir la m&#234;me part que les braves, mais que tu veux t'assurer s'il se trouvera un homme assez hardi pour d&#233;clarer qu'il compte, en ne faisant rien de beau ni de bon, avoir part &#233;gale &#224; tout ce que les autres auront gagn&#233; par leur bravoure. Pour moi, ajouta-t-il, qui ne suis ni agile &#224; la course, ni fort de mes bras, je sais bien que si l'on me juge sur ce que je pourrai faire de mes mains, je ne serai class&#233; ni le premier, ni le deuxi&#232;me, ni sans doute le milli&#232;me, ni peut-&#234;tre m&#234;me le dix-milli&#232;me. Mais il y a une chose que je sais clairement, continua-t-il, c'est que si les forts s'attachent fortement &#224; leur devoir, j'aurai sur le bien qui en r&#233;sultera autant de part qu'il sera juste ; si au contraire les l&#226;ches ne font rien et que les braves et les forts soient d&#233;courag&#233;s, je crains d'avoir plus de part &#224; autre chose qu'au bien, et plus grande que je ne voudrai. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Chrysantas. Apr&#232;s lui se leva Ph&#233;raulas, un Perse de la pl&#232;be, qui d&#233;j&#224; en Perse &#233;tait familier de Cyrus &#224; qui il avait su plaire. Il ne manquait pas de prestance et ses sentiments n'&#233;taient pas d'un homme vulgaire. Il pronon&#231;a ce discours : &#171; Pour moi, Cyrus et vous tous, Perses, qui &#234;tes ici pr&#233;sents, j'estime que nous partons tous avec les m&#234;mes chances pour rivaliser de courage. Je vois en effet que, dans ce r&#233;gime d'exercices auxquels on nous soumet, on nous donne la m&#234;me nourriture, qu'on nous juge tous dignes de la m&#234;me soci&#233;t&#233;, qu'on nous propose &#224; tous les m&#234;mes buts. Car l'ob&#233;issance envers les chefs est un devoir commun &#224; tous, et, quand un homme fait preuve d'une ob&#233;issance sans r&#233;plique, je vois qu'il obtient de Cyrus une r&#233;compense. De m&#234;me la vaillance en face de l'ennemi n'appartient pas &#224; celui-ci plut&#244;t qu'&#224; celui-l&#224;, mais elle est regard&#233;e, elle aussi, comme une tr&#232;s belle chose pour tous. Et maintenant, poursuivit-il, on nous a appris une mani&#232;re de combattre que je vois pratiqu&#233;e naturellement par tous les hommes, comme les autres animaux connaissent chacun une mani&#232;re de combattre, sans l'avoir apprise de personne, sinon de la nature ; c'est ainsi que le boeuf frappe de la corne, le cheval du sabot, le chien de la gueule, le sanglier de ses d&#233;fenses. Et tous ces animaux, ajouta-t-il, savent se garder des dangers dont ils ont le plus &#224; craindre, et cela, sans jamais avoir fr&#233;quent&#233; l'&#233;cole d'aucun ma&#238;tre. Pour moi, poursuivit-il, j'&#233;tais encore tout petit que je savais d&#233;j&#224; prot&#233;ger la partie de mon corps que je croyais devoir &#234;tre atteinte, et, &#224; d&#233;faut d'autre chose, j'&#233;tendais les deux mains en avant pour paralyser, autant que je pouvais, celui qui me frappait ; et je faisais cela sans l'avoir appris, et bien que m&#234;me je fusse battu pour ce geste m&#234;me de d&#233;fense. Quant &#224; l'&#233;p&#233;e, j'&#233;tais encore tout petit que j'en saisissais o&#249; j'en voyais, sans avoir appris non plus de personne la mani&#232;re de la prendre, sinon de la nature, comme je le dis. Et je faisais cela aussi, bien qu'on me le d&#233;fend&#238;t, sans qu'on me le montr&#226;t, comme il y a d'autres choses que la nature me contraignait &#224; faire, en d&#233;pit des d&#233;fenses de ma m&#232;re ou de mon p&#232;re. Et, par Zeus, je frappais avec l'&#233;p&#233;e tout ce que je pouvais frapper en cachette. Car cela n'&#233;tait pas seulement instinctif en moi, comme la marche et la course, mais, outre que c'&#233;tait naturel, c'&#233;tait encore un plaisir. Puis donc qu'on nous laisse ce genre de combat, qui est plus affaire de courage que de science, comment ne pas nous r&#233;jouir d'avoir &#224; rivaliser avec les homotimes que voici, alors que les r&#233;compenses propos&#233;es au courage sont &#233;gales pour tous et qu'en marchant au danger nous n'exposons pas autant qu'eux ; car eux exposent une existence honor&#233;e, agr&#233;able entre toutes, et nous une existence laborieuse, sans honneurs, la plus p&#233;nible de toutes &#224; mon avis. Mais, soldats, ce qui me donne le plus de coeur pour engager la lutte avec eux, c'est que Cyrus sera notre juge, un juge impartial et qui, j'en jure par les dieux, me semble aimer autant que lui-m&#234;me tous ceux qu'il voit faire preuve de bravoure ; en tout cas, pour ceux-l&#224;, je le vois donner ce qu'il poss&#232;de plus volontiers que de le garder. Je sais bien, poursuivit-il, que ces homotimes sont fiers d'avoir &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s &#224; endurer la faim, la soif, le froid. Ils ne savent pas assez que nous aussi, nous avons eu le m&#234;me enseignement d'un ma&#238;tre meilleur que le leur ; car il n'y a pas de meilleur ma&#238;tre en ces mati&#232;res que la n&#233;cessit&#233;, qui ne nous a que trop exactement instruits l&#224;-dessus. Ils s'entra&#238;naient &#224; la fatigue en portant les armes ; or partout on a trouv&#233; le moyen de les rendre tr&#232;s faciles &#224; porter. Pour nous, ajouta-t-il, on nous contraignait &#224; marcher et &#224; courir avec de gros fardeaux, si bien que les armes que nous portons ressemblent plus, &#224; mon avis, &#224; des ailes qu'&#224; un fardeau. Sache donc bien, Cyrus, que je soutiendrai la rivalit&#233; et que je demanderai &#224; &#234;tre honor&#233; selon ce que j'aurai &#233;t&#233;. Et vous, ajouta-t-il, hommes du peuple, je vous exhorte &#224; rivaliser dans ce genre de combat avec ces gens si bien instruits ; car &#224; pr&#233;sent les voil&#224; engag&#233;s dans une lutte contre les gens du peuple. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi que parla Ph&#233;raulas. Plusieurs autres Perses de l'une et l'autre caste se lev&#232;rent aussi pour soutenir la proposition. Alors on d&#233;cida que chacun serait honor&#233; suivant son m&#233;rite, et que Cyrus en serait juge. C'est ainsi que les choses se pass&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un jour, Cyrus invita &#224; d&#238;ner une compagnie enti&#232;re avec son taxiarque : il l'avait vu partager en deux camps ses soldats et les placer face &#224; face pour une attaque. Ils avaient les uns et les autres des cuirasses et un bouclier d'osier dans la main gauche ; mais il avait donn&#233; aux uns pour armes de solides gourdins qu'ils portaient dans la main droite ; les autres, d'apr&#232;s son ordre, devaient ramasser et lancer des mottes. Lorsqu'ils furent ainsi pr&#233;par&#233;s, il donna le signal du combat. Alors les uns lan&#231;aient des mottes et parfois atteignaient les cuirasses et les boucliers, d'autres fois les cuisses et les jambards. Mais quand on en vint au corps &#224; corps, ceux qui avaient des gourdins frappaient les uns &#224; la cuisse, les autres aux mains, les autres aux jambes, et, tandis que leurs adversaires se baissaient pour ramasser des mottes, ils les frappaient au cou ou au dos. A la fin, les porteurs de gourdins mirent leurs ennemis en fuite et les poursuivirent en les frappant, en riant et s'amusant &#224; coeurjoie. A leur tour, les autres prirent les gourdins, et inflig&#232;rent le m&#234;me traitement &#224; ceux qui lan&#231;aient les mottes. Cyrus admirant &#224; la fois l'id&#233;e du taxiarque et l'ob&#233;issance des hommes, et voyant que tout ensemble ils s'exer&#231;aient et se divertissaient et que la victoire restait &#224; ceux qui &#233;taient arm&#233;s &#224; la mani&#232;re des Perses, prit plaisir &#224; tout cela et les invita &#224; sa table. En apercevant dans sa tente certains d'entre eux qui avaient la jambe ou la main band&#233;es, il leur demanda ce qui leur &#233;tait arriv&#233;. Ils r&#233;pondirent qu'ils avaient &#233;t&#233; bless&#233;s par les mottes. Il leur demanda ensuite si c'&#233;tait dans le corps &#224; corps ou &#224; distance qu'ils avaient &#233;t&#233; atteints. Ils r&#233;pondirent que c'&#233;tait &#224; distance. Dans le corps &#224; corps le jeu avait &#233;t&#233; tr&#232;s divertissant, au dire des porteurs de gourdins. En revanche ceux qui avaient &#233;t&#233; rou&#233;s de coups de b&#226;ton s'&#233;cri&#232;rent qu'ils n'avaient pas trouv&#233; divertissant d'&#234;tre frapp&#233;s de pr&#232;s ; en m&#234;me temps ils montr&#232;rent les contusions que les gourdins leur avaient faites aux mains, au cou, et quelquefois m&#234;me au visage. Et naturellement ils riaient les uns des autres. Le lendemain toute la plaine &#233;tait couverte de soldats qui se livraient au m&#234;me exercice, et, quand ils n'avaient pas d'occupation plus s&#233;rieuse, ils s'adonnaient &#224; ce jeu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un jour, Cyrus vit un autre taxiarque qui, revenant de la rivi&#232;re, menait sa compagnie &#224; sa gauche sur une seule file et qui, &#224; un moment donn&#233;, ordonna &#224; l'escouade qui le suivait, puis &#224; la troisi&#232;me et &#224; la quatri&#232;me de se porter sur le front, et quand les lochages furent sur le front, il leur commanda de mener leur escouade sur deux rangs, manoeuvre qui amena les dizainiers sur le front ; puis, au moment qu'il jugea bon, il fit mettre chaque escouade sur quatre rangs et ainsi les cinquainiers &#224; leur tour menaient sur quatre files. Quand on arriva aux portes de la tente, il ordonna de se mettre sur une seule file et c'est ainsi qu'il fit entrer la premi&#232;re escouade ; il ordonna &#224; la deuxi&#232;me de suivre &#224; la queue de la premi&#232;re et donnant le m&#234;me commandement &#224; la troisi&#232;me, puis &#224; la quatri&#232;me il les fit entrer dans cet ordre, apr&#232;s quoi il les fit asseoir pour d&#238;ner dans l'ordre o&#249; ils &#233;taient entr&#233;s. Cyrus fut si content de la patience et du soin que le taxiarque mettait &#224; les instruire qu'il l'invita &#224; d&#238;ner avec sa compagnie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un autre taxiarque, qui assistait au d&#238;ner en qualit&#233; d'invit&#233;, dit : &#171; Et ma compagnie, Cyrus, ne l'inviteras-tu pas dans ta tente ? Pourtant chaque fois qu'elle vient prendre son repas, elle ex&#233;cute les m&#234;mes manoeuvres, et, quand le repas est fini, le serre-file de la derni&#232;re escouade la fait sortir en pla&#231;ant les derniers ceux qui sont rang&#233;s les premiers pour le combat, puis le serrefile de la deuxi&#232;me escouade la fait de m&#234;me sortir apr&#232;s la premi&#232;re, puis celui de la troisi&#232;me et de la quatri&#232;me pareillement, afin que, expliqua le taxiarque, si jamais il nous faut reculer devant l'ennemi, les soldats sachent comment il faut battre en retraite. Puis, continua-t-il, une fois arriv&#233;s sur le terrain de manoeuvre, quand nous allons vers l'orient, c'est moi qui suis en t&#234;te, et la premi&#232;re escouade marche la premi&#232;re, la seconde suit &#224; sa place, puis la troisi&#232;me et la quatri&#232;me, et les dizaines et les cinquaines, selon les ordres que je donne. Quand au contraire nous marchons vers le couchant, ajouta-t-il, ce sont les serre-file et les derniers soldats qui conduisent la marche, et cependant on m'ob&#233;it, bien que je marche le dernier : je veux les habituer ainsi &#224; ob&#233;ir &#233;galement, soit qu'ils suivent, soit qu'ils conduisent. &#8212; Est-ce que vous proc&#233;dez toujours ainsi ? demanda Cyrus. &#8212; Oui, par Zeus, dit-il, toutes les fois que nous allons prendre nos repas. &#8212; Eh bien, dit Cyrus, je vous invite, et parce que vous vous exercez &#224; former les rangs soit en venant, soit en partant, et parce que vous le faites de nuit comme de jour, et parce que vous assouplissez vos corps par ces &#233;volutions et fortifiez vos &#226;mes par cette discipline. Aussi puisque vous faites tout en double, il est juste que je vous offre un double festin. &#8212; Par Zeus, s'&#233;cria le taxiarque, pas le m&#234;me jour, &#224; moins que tu ne nous fournisses aussi un double estomac. &#187; Apr&#232;s cela, la r&#233;union prit fin. Le lendemain, Cyrus invita cette compagnie, comme il l'avait promis, ainsi que le surlendemain. En apprenant cela, tous les autres taxiarques les imit&#232;rent d&#233;sormais.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ambassade du roi des Indes : Cyrus accepte ce roi pour arbitre entre les M&#232;des et les Babyloniens. Pour augmenter ses ressources, il organise une exp&#233;dition secr&#232;te contre le roi d'Arm&#233;nie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un jour que Cyrus passait en revue toute l'arm&#233;e rev&#234;tue de ses armes et la disposait en ordre de bataille, il vint de la part de Cyaxare un messager qui lui dit : &#171; Une ambassade du roi des Indes est arriv&#233;e. En cons&#233;quence Cyaxare t'ordonne de venir le plus rapidement possible. Je t'apporte en m&#234;me temps, ajouta-t-il, la plus belle robe qui soit, de la part de Cyaxare. Il d&#233;sire en effet que tu viennes dans la tenue la plus brillante et la plus magnifique, parce que les Indiens vont observer comment tu te pr&#233;senteras. &#187; En apprenant cela, Cyrus ordonna au taxiarque qui &#233;tait en avant de se placer sur le front et de conduire sa compagnie sur une seule file, en se tenant &#224; droite. Il fit porter le m&#234;me ordre au deuxi&#232;me taxiarque et ordonna de le faire passer par toute l'arm&#233;e. Les taxiarques ob&#233;irent, transmirent l'ordre rapidement et rapidement le firent ex&#233;cuter. En peu de temps, les hommes furent trois cents de front, c'&#233;tait juste le nombre des taxiarques, et cent de profondeur. Quand ils furent rang&#233;s, Cyrus leur commanda de le suivre comme il les conduirait, et aussit&#244;t prit la t&#234;te en courant. Mais voyant que la rue qui menait au palais du roi &#233;tait trop &#233;troite pour que tous pussent passer de front, il ordonna au premier millier de le suivre dans l'ordre o&#249; ils &#233;taient, au deuxi&#232;me de suivre en queue du premier, et ainsi pour toute l'arm&#233;e. Lui-m&#234;me menait sans s'arr&#234;ter, et chaque millier s'avan&#231;ait &#224; la suite du pr&#233;c&#233;dent. Il envoya deux aides-de-camp &#224; l'entr&#233;e de la rue pour signifier &#224; ceux qui l'ignoreraient ce qu'il y avait &#224; faire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils furent arriv&#233;s aux portes de Cyaxare, il prescrivit au premier taxiarque de ranger sa compagnie sur douze rangs de profondeur et de placer les douzainiers sur le front autour du palais ; il fit porter les m&#234;mes ordres au deuxi&#232;me taxiarque, puis &#224; tous. Tandis qu'ils les ex&#233;cutaient, il entra chez Cyaxare avec son v&#234;tement perse qui n'avait rien de fastueux. En le voyant, Cyaxare fut satisfait de sa diligence, mais contrari&#233; de la simplicit&#233; de son costume ; il lui dit : &#171; Qu'est-ce l&#224;, Cyrus ? Que penses-tu, de te montrer ainsi aux Indiens ? J'aurais voulu, moi, ajouta-t-il, que tu parusses avec le plus d'&#233;clat possible : c'e&#251;t &#233;t&#233; pour moi un honneur que le fils de ma soeur se montr&#226;t dans la plus grande magnificence. &#187; Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; T'aurais-je fait plus d'honneur, Cyaxare, en rev&#234;tant une robe de pourpre, en prenant des bracelets, en mettant un collier, et par suite en ob&#233;issant sans h&#226;te &#224; ton appel, que je ne t'en fais &#224; pr&#233;sent o&#249;, escort&#233; d'une si belle et si nombreuse arm&#233;e, je t'ob&#233;is si vite, pour te prouver mon respect, par&#233; moi-m&#234;me de diligence et de z&#232;le, et te montrant des gens si prompts &#224; ex&#233;cuter tes ordres ? &#187; Telle fut la r&#233;ponse de Cyrus. Cyaxare jugea qu'il avait raison et fit appeler les Indiens.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Indiens, introduits, dirent ceci : &#171; Le roi des Indiens nous envoie avec ordre de nous enqu&#233;rir des motifs de la guerre entre les M&#232;des et le roi d'Assyrie. Quand nous aurons entendu ta r&#233;ponse, nous avons l'ordre d'aller aussi chez le roi d'Assyrie, de lui poser les m&#234;mes questions, et enfin de vous dire &#224; tous les deux que le roi des Indiens, apr&#232;s avoir examin&#233; o&#249; est la justice, prendra le parti de l'offens&#233;. &#187; A ce discours Cyaxare fit cette r&#233;ponse : &#171; Apprenez donc de moi que nous n'avons aucun tort envers l'Assyrien ; allez maintenant, si vous le d&#233;sirez, lui demander ce qu'il a &#224; dire. &#187; Cyrus, qui &#233;tait pr&#233;sent, demanda &#224; Cyaxare : &#171; Puis-je, moi aussi, dire ce que je pense ? &#8212; Dis-le, r&#233;pondit Cyaxare. &#8212; Eh bien, dit Cyrus, allez, vous autres, rapporter au roi des Indiens, &#224; moins que Cyaxare ne soit d'un autre avis, que nous d&#233;clarons, si le roi d'Assyrie pr&#233;tend que nous avons quelque tort envers lui, que nous choisissons comme arbitre le roi des Indiens lui-m&#234;me. &#187; Sur cette r&#233;ponse, les ambassadeurs s'en all&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand les Indiens furent sortis, Cyrus fit &#224; Cyaxare la proposition que je vais dire : &#171; Cyaxare, je suis venu sans apporter de chez moi beaucoup d'argent personnel, et de ce que j'avais, il ne me reste que bien peu : je l'ai d&#233;pens&#233;, ajouta-t-il, pour les soldats. Tu vas sans doute te demander comment je l'ai d&#233;pens&#233;, alors que c'est toi qui les nourris. Sache bien, poursuivit-il, que je n'en ai us&#233; que pour honorer et gratifier ceux des soldats dont j'ai &#233;t&#233; satisfait. Il me semble en effet que, si l'on veut s'attacher de bons auxiliaires pour n'importe quelle entreprise, il est pr&#233;f&#233;rable de les exciter par des &#233;loges et des bienfaits plut&#244;t que par des punitions et par la contrainte ; mais sp&#233;cialement pour les travaux de la guerre, si l'on veut se procurer des auxiliaires z&#233;l&#233;s, j'ai la ferme conviction qu'il faut les gagner par des &#233;loges et des bienfaits. Il faut qu'ils nous aiment, et non qu'ils nous ha&#239;ssent, si nous voulons qu'ils soient pour nous des alli&#233;s &#224; toute &#233;preuve, qu'ils n'envient pas les succ&#232;s de leur chef et ne le trahissent pas dans ses revers. D'apr&#232;s ces consid&#233;rations, je me rends compte que d'autres ressources me sont n&#233;cessaires. Avoir en toute occasion recours &#224; toi, dont je connais les grosses d&#233;penses, ce serait, &#224; mon avis, montrer peu de raison. Aussi je crois que nous devrions examiner ensemble, toi et moi, ce qu'il faut faire pour que l'argent ne te fasse pas d&#233;faut. Car si tu en as en abondance, je sais que je pourrai y puiser moi aussi, quand j'en aurai besoin, surtout si je le prends et le d&#233;pense pour une entreprise qui doit &#234;tre avantageuse pour toi comme pour moi. Or derni&#232;rement tu disais, si j'ai bonne m&#233;moire, que le roi d'Arm&#233;nie te m&#233;prisait &#224; pr&#233;sent, sur le bruit que nos ennemis marchaient contre toi, et ne t'envoyait plus les troupes ni le tribut qu'il doit te fournir. &#8212; C'est ainsi qu'il agit, en effet, dit Cyaxare, si bien que je me demande s'il vaut mieux pour moi d'entrer en campagne et d'essayer de le forcer, ou de le laisser pour le moment, afin de ne pas ajouter au nombre de mes ennemis. &#187; Cyrus demanda : &#171; Ses r&#233;sidences sont-elles dans des lieux fortifi&#233;s ou d'un acc&#232;s facile ? &#8212; Ses r&#233;sidences ne sont pas dans des lieux tr&#232;s fortifi&#233;s, car j'y ai pourvu ; cependant, il y a des montagnes o&#249; il peut se retirer et se mettre en s&#251;ret&#233; pour le moment, sans qu'on puisse mettre la main sur sa personne et tout ce qu'il pourrait emporter secr&#232;tement, &#224; moins de l'assi&#233;ger et de le bloquer, comme fit mon p&#232;re. &#187; L&#224;-dessus, Cyrus reprit : &#171; Si tu veux m'envoyer l&#224;-bas, en me donnant juste le nombre de cavaliers qui para&#238;tra n&#233;cessaire, je l'am&#232;nerai &#224; t'envoyer les troupes et &#224; te payer le tribut qu'il te doit. J'esp&#232;re m&#234;me qu'il nous deviendra plus d&#233;vou&#233; qu'il ne l'est &#224; pr&#233;sent. &#8212; J'ai bon espoir, moi aussi, dit Cyaxare, que ces gens-l&#224; viendront &#224; toi plus volontiers qu'&#224; moi. On m'a dit en effet que quelques-uns des fils du roi avaient chass&#233; avec toi ; aussi reviendront-ils peut-&#234;tre vers toi. Si nous les soumettions, tout irait au gr&#233; de nos d&#233;sirs. &#8212; Ne crois-tu pas, demanda Cyrus, qu'il importe de tenir secrets nos projets ? &#8212; Si, dit Cyaxare ; nous aurions plus de chances que l'un d'eux tomb&#226;t entre nos mains, et, si on les attaquait, ils seraient pris &#224; l'improviste. &#8212; &#201;coute donc, dit Cyrus, et vois si mon avis te para&#238;t bon. J'ai souvent chass&#233; avec tous mes compagnons sur les fronti&#232;res de ton pays et de l'Arm&#233;nie ; j'ai pouss&#233; jusque-l&#224; avec des cavaliers pris parmi mes camarades de ce pays. &#8212; Tu n'as qu'&#224; faire la m&#234;me chose, reprit Cyaxare ; on ne te soup&#231;onnera pas ; si au contraire tu te montrais avec une troupe beaucoup plus nombreuse que celle avec laquelle tu chasses habituellement, alors tu &#233;veillerais les soup&#231;ons. &#8212; Mais on peut, dit Cyrus, se m&#233;nager un pr&#233;texte qui n'excite pas la d&#233;fiance ici, ni l&#224;-bas, en annon&#231;ant qu'il est dans mes intentions de faire une grande chasse. Je te demanderai d'ailleurs publiquement des cavaliers. &#8212; Voil&#224; qui est parfait, r&#233;pliqua Cyaxare ; mais je ne consentirai &#224; t'en donner qu'un nombre m&#233;diocre, sous pr&#233;texte que je veux aller voir les forteresses qui sont sur les fronti&#232;res de la Syrie. Et effectivement, ajouta-t-il, c'est mon dessein d'y aller pour les fortifier le plus possible. Si tu pars d'abord avec la troupe que tu auras et que tu chasses alors pendant deux jours, je t'enverrai un nombre suffisant de cavaliers et de fantassins pris parmi les troupes rassembl&#233;es pr&#232;s de moi. Tu les prendras et tu partiras aussit&#244;t, tandis que de mon c&#244;t&#233; j'essaierai avec le reste de l'arm&#233;e de me rapprocher de vous, afin de para&#238;tre, si l'occasion le r&#233;clame. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En cons&#233;quence, Cyaxare rassembla aussit&#244;t sa cavalerie et son infanterie pour se rendre aux forteresses, et il envoya des chariots de bl&#233; en avant sur la route qui y conduisait. De son c&#244;t&#233;, Cyrus fit un sacrifice en vue de son exp&#233;dition ; en m&#234;me temps, il envoyait demander &#224; Cyaxare des cavaliers choisis parmi les plus jeunes. Il s'en trouva une foule qui voulaient suivre Cyrus, mais Cyaxare ne lui en accorda qu'un petit nombre. Cyaxare, avec ses forces de cavalerie et d'infanterie, &#233;tait d&#233;j&#224; parti sur la route des forteresses, lorsque le sacrifice donna &#224; Cyrus des pr&#233;sages favorables pour son exp&#233;dition contre le roi d'Arm&#233;nie. En cons&#233;quence, il part apr&#232;s avoir fait des pr&#233;paratifs comme pour une chasse. A peine en route, dans le premier endroit o&#249; il arriva, un li&#232;vre se l&#232;ve. Un aigle, qui volait sur la droite, aper&#231;ut la b&#234;te qui fuyait, fondit sur elle, la frappa, la saisit, l'enleva et l'emportant sur une colline voisine, il fit de sa proie ce qu'il voulut. Cyrus se r&#233;jouit &#224; la vue de ce pr&#233;sage, adora Zeus roi, et dit &#224; ceux qui l'entouraient : &#171; Notre chasse sera heureuse, si Dieu le veut. &#187; D&#232;s qu'il fut arriv&#233; aux fronti&#232;res, il se mit en chasse aussit&#244;t, comme il en avait l'habitude. La foule de ses fantassins et de ses cavaliers marchaient en ligne pour faire lever et rabattre sur lui le gibier. Les fantassins et les cavaliers d'&#233;lite s'espac&#232;rent, re&#231;urent les fauves qu'on avait fait lever et les poursuivirent ; ils prirent ainsi un grand nombre de sangliers, de cerfs, de gazelles et d'onagres (on en trouve encore beaucoup aujourd'hui dans ces lieux). Quand la chasse fut finie, Cyrus se rapprocha des fronti&#232;res de l'Arm&#233;nie et prit son repas. Le lendemain, il se remit &#224; chasser dans la direction des montagnes qu'il convoitait. La chasse finie, on d&#238;na. Mais apprenant que les troupes envoy&#233;es par Cyaxare approchaient, il leur envoya dire secr&#232;tement de prendre leur repas &#224; une distance d'environ deux parasanges[5], pr&#233;caution qui devait contribuer au secret de l'exp&#233;dition, et il fit avertir leur chef de venir le trouver, quand ses gens auraient d&#238;n&#233;. Apr&#232;s le d&#238;ner, il convoqua les taxiarques et quand ils furent venus, il leur tint ce discours : &#171; Mes amis, le roi d'Arm&#233;nie &#233;tait auparavant l'alli&#233; et le vassal de Cyaxare ; mais &#224; pr&#233;sent, ayant appris l'approche des ennemis, il est devenu arrogant et ne fournit plus ni les troupes ni le tribut convenus ; aussi, c'est pour lui donner la chasse &#224; lui, si nous le pouvons, que nous sommes venus. Voici donc, dit-il, ce qu'il nous semble &#224; propos de faire. Toi, Chrysantas, quand tu auras dormi le temps n&#233;cessaire, prends la moiti&#233; des Perses qui nous accompagnent, dirige-toi vers les montagnes et empare-toi de celles o&#249; l'on dit que le roi se r&#233;fugie, quand il a peur de quelque chose ; je te donnerai des guides. On dit que ces montagnes sont bois&#233;es ; vous avez donc l'espoir d'&#233;chapper &#224; la vue. Cependant, tu pourrais envoyer en avant de ta colonne des hommes arm&#233;s &#224; la l&#233;g&#232;re, qui, par leur nombre et leur accoutrement puissent passer pour des brigands ; s'ils rencontraient des Arm&#233;niens, ils s'en saisiraient et les emp&#234;cheraient ainsi d'aller donner l'alarme ; ceux qu'ils ne pourraient prendre, ils les &#233;carteraient en leur faisant peur et les emp&#234;cheraient de voir le gros de tes troupes, et les Arm&#233;niens prendraient leurs mesures comme s'ils avaient affaire &#224; des brigands. De ton c&#244;t&#233;, fais ce que je viens de dire ; quant &#224; moi, au point du jour, prenant la moiti&#233; des fantassins et tous les cavaliers, je m'avancerai par la plaine tout droit vers le palais du roi. S'il r&#233;siste, il est &#233;vident qu'il faudra livrer bataille ; s'il se retire et abandonne la plaine, il est &#233;vident qu'il faudra le poursuivre ; s'il fuit dans les montagnes, alors c'est &#224; toi, ajouta-t-il, de ne laisser &#233;chapper personne de ceux qui t'approcheront. Figure-toi que, comme dans une chasse, nous sommes les rabatteurs, et que toi, tu surveilles les filets. Souviens-toi donc, de ceci, qu'il faut barrer tous les passages avant que la chasse se mette en mouvement, et que ceux qui sont &#224; l'entr&#233;e des passages doivent rester cach&#233;s pour ne pas faire rebrousser chemin au gibier qui se pr&#233;cipite vers eux. Cependant, Chrysantas, poursuivit Cyrus, n'agis pas comme tu le fais quelquefois dans ta passion de la chasse : souvent en effet, tu tracasses toute la nuit sans prendre de repos ; aujourd'hui, il faut laisser tes hommes dormir un moment suffisant pour qu'ils puissent lutter contre le sommeil. Ne fais pas comme &#224; la chasse o&#249; tu erres sans guides dans la montagne et o&#249; tu cours apr&#232;s le gibier partout o&#249; il t'entra&#238;ne, ne t'engage pas &#224; pr&#233;sent dans les lieux difficiles ; ordonne &#224; tes guides de te mener par la route la plus facile, &#224; moins qu'elle ne soit beaucoup plus longue ; pour une arm&#233;e en effet, la route la plus facile est la plus courte. Ne m&#232;ne pas non plus tes gens au pas de course, habitu&#233; que tu es &#224; courir dans les montagnes ; mais conduis ton arm&#233;e avec une h&#226;te mesur&#233;e de mani&#232;re qu'elle puisse te suivre. Il est bon aussi que certains soldats des plus robustes et des plus z&#233;l&#233;s s'arr&#234;tent quelquefois pour encourager les autres ; et quand la colonne s'est &#233;coul&#233;e, c'est pour tout le monde un encouragement &#224; se h&#226;ter de les voir regagner leurs rangs au pas de course. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chrysantas ayant entendu ces instructions, et tout fier de la mission que lui confiait Cyrus, ayant pris avec lui les guides, se retira, donna les ordres n&#233;cessaires &#224; ceux qui devaient l'accompagner et prit du repos. Apr&#232;s avoir dormi le temps qu'il jugea suffisant, il se mit en marche vers les montagnes. De son c&#244;t&#233;, Cyrus, d&#232;s que le jour parut, envoya un messager au roi d'Arm&#233;nie, le chargeant de lui parler ainsi : &#171; O roi d'Arm&#233;nie, Cyrus t'ordonne de faire en sorte qu'il puisse partir le plus vite possible avec le tribut et le contingent de troupes que tu dois. S'il te demande o&#249; je suis, dis-lui la v&#233;rit&#233;, que je suis sur les fronti&#232;res ; s'il te demande si je viens en personne, dis-lui aussi la v&#233;rit&#233;, que tu n'en sais rien. S'il s'informe de notre nombre, dis-lui d'envoyer quelqu'un pour l'apprendre. &#187; Il exp&#233;dia donc ce messager avec ces instructions, pensant que le proc&#233;d&#233; &#233;tait plus amical que s'il marchait contre lui sans pr&#233;venir. Quant &#224; lui, ayant rang&#233; ses troupes dans l'ordre le meilleur, soit pour faire route, soit pour combattre, s'il le fallait, il se mit en marche. Il enjoignit &#224; ses soldats de ne maltraiter personne, et si quelque Arm&#233;nien se trouvait sur leur chemin, de le rassurer et de lui dire que tous ceux qui le voudraient pouvaient tenir un march&#233; partout o&#249; serait la troupe, s'ils d&#233;siraient vendre des aliments ou des boissons.&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Quand les Grecs observaient le vol des oiseaux, ils se tournaient face au nord ; alors, si un oiseau leur apparaissait sur leur droite, c'est-&#224;-dire &#224; l'est, c'&#233;tait un pr&#233;sage favorable, surtout si c'&#233;tait un aigle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Plaine du Caystre &#233;tait le nom d'une ville situ&#233;e dans le bassin du Caystre, rivi&#232;re de Lydie qui se jette dans la mer non loin d'Eph&#232;se.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] On remarquera que les rois d'Assyrie et d'Arm&#233;nie ne sont jamais d&#233;sign&#233;s par leur nom dans la Cyrop&#233;die. X&#233;nophon les appelle : l'Assyrien, l'Arm&#233;nien. Si la Cyrop&#233;die &#233;tait une v&#233;ritable histoire, et non une oeuvre didactique, X&#233;nophon aurait donn&#233; leurs noms v&#233;ritables.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] X&#233;nophon attribue aux Perses des usages grecs. Les Grecs, dans leurs banquets, faisaient trois libations, &#224; Zeus Olympien, aux h&#233;ros, et &#224; Zeus S&#244;ter et &#224; Herm&#232;s, dieu du sommeil.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] La parasange &#233;tait une mesure itin&#233;raire persane, de la valeur de 30 stades, environ 5 kilom&#232;tres et demi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE III</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; Fait prisonnier et d&#233;fendu par son fils Tigrane, le roi d'Arm&#233;nie obtient son pardon. Cyrus occupe les montagnes d'o&#249; les Chald&#233;ens descendent pour piller l'Arm&#233;nie. Il fait la paix entre eux et s'adjoint les uns et les autres. Il envoie demander des subsides au roi des Indes. Il engage Cyaxare &#224; marcher contre l'ennemi. Les chefs haranguent leurs troupes. Les Assyriens vaincus sont refoul&#233;s dans leur camp.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le roi d'Arm&#233;nie est fait prisonnier. Son fils Tigrane, &#233;l&#232;ve d'un sophiste vertueux, d&#233;fend son p&#232;re et obtient sa gr&#226;ce.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que Cyrus &#233;tait ainsi occup&#233;, le roi d'Arm&#233;nie apprenant du messager ce que lui mandait Cyrus, fut frapp&#233; de stupeur ; il sentait qu'il &#233;tait dans son tort en ne payant pas le tribut et en n'envoyant pas le contingent de troupes. Mais surtout il avait peur parce qu'on allait voir qu'il commen&#231;ait &#224; fortifier son palais pour le mettre en &#233;tat de r&#233;sister. Tous ces motifs le faisaient h&#233;siter. Toutefois, il envoie de tous c&#244;t&#233;s des messagers pour rassembler ses forces, et en m&#234;me temps fait passer dans la montagne son plus jeune fils, Sabaris, et les femmes, la sienne et celle de son fils, et ses filles ; il exp&#233;dia aussi ses parures et ses meubles les plus pr&#233;cieux sous la garde d'une escorte qu'il leur donna. Pour lui, tout en d&#233;p&#234;chant des &#233;claireurs pour surveiller Cyrus, il rangeait en bataille ceux des Arm&#233;niens qu'il avait sous la main ; mais d'autres ne tard&#232;rent pas &#224; venir lui annoncer que Cyrus en personne approchait. Alors il n'osa pas en venir aux mains et se retira. En le voyant agir ainsi, les Arm&#233;niens s'enfuirent chacun dans leurs propri&#233;t&#233;s pour mettre leurs biens hors d'atteinte. Cyrus, en voyant la plaine couverte de gens qui couraient en tous sens et poussaient leur b&#233;tail devant eux, leur fit dire qu'il ne ferait pas de mal &#224; tous ceux qui resteraient ; mais il annon&#231;a qu'il traiterait en ennemis ceux qu'il prendrait &#224; fuir. Aussi la plupart demeur&#232;rent ; quelquesuns se retir&#232;rent avec le roi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ceux qui marchaient les premiers avec les femmes tomb&#232;rent sur les soldats post&#233;s dans les montagnes ; aussit&#244;t ils pouss&#232;rent des cris et prirent la fuite ; un grand nombre d'entre eux furent faits prisonniers. A la fin, on s'empara aussi du fils, des femmes et des filles du roi, ainsi que des tr&#233;sors emmen&#233;s avec eux. Quant au roi lui-m&#234;me, quand il apprit ce qui se passait, ne sachant o&#249; se tourner, il s'enfuit sur une hauteur. De son c&#244;t&#233;, Cyrus voyant cela, cerne la hauteur avec les troupes qu'il avait sous la main et envoie dire &#224; Chrysantas d'abandonner la garde des montagnes et de le rejoindre. Tandis que son arm&#233;e se rassemblait, il envoya au roi d'Arm&#233;nie un h&#233;raut charg&#233; de lui poser ces questions : &#171; Dis-moi, roi d'Arm&#233;nie, pr&#233;f&#232;res-tu demeurer o&#249; tu es, et lutter contre la faim et la soif ou bien descendre en plaine et nous livrer bataille ? &#187; Le roi d'Arm&#233;nie r&#233;pondit qu'il ne voulait lutter ni contre les unes ni contre les autres. De nouveau, Cyrus lui fit demander : &#171; Pourquoi demeures-tu l&#224;-haut et ne descends-tu pas ? &#8212; Parce que je ne sais que faire, r&#233;pondit-il. &#8212; Tu n'as pas lieu du tout d'&#234;tre embarrass&#233;, reprit Cyrus ; tu n'as qu'&#224; descendre et venir te justifier. &#8212; Qui sera mon juge ? demanda-t-il. &#8212; &#201;videmment celui &#224; qui Dieu a donn&#233; de faire de toi ce qu'il voudra, m&#234;me sans jugement. &#187; Alors ne pouvant faire autrement, le roi d'Arm&#233;nie descendit. Cyrus l'ayant re&#231;u, lui et toute sa maison au milieu de son arm&#233;e, qui se trouvait d&#233;sormais r&#233;unie, les tint investis dans son camp.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment, le fils a&#238;n&#233; du roi d'Arm&#233;nie, Tigrane, revenait de voyage ; il avait &#233;t&#233; autrefois compagnon de chasse de Cyrus. Quand il apprit ce qui s'&#233;tait pass&#233;, il se rendit aussit&#244;t, dans l'&#233;quipage o&#249; il &#233;tait, pr&#232;s de Cyrus. Quand il vit son p&#232;re, sa m&#232;re, ses fr&#232;res, sa propre femme prisonniers, il se mit &#224; pleurer, comme de raison. Cyrus, en le voyant, ne lui t&#233;moigna aucune amiti&#233; ; il lui dit simplement : &#171; Tu viens &#224; temps pour assister au jugement de ton p&#232;re. &#187; Aussit&#244;t il appelle les chefs perses et m&#232;des ; il appelle en outre les grands d'Arm&#233;nie qui se trouvaient l&#224; ; il n'&#233;carta m&#234;me pas les femmes qui &#233;taient pr&#233;sentes dans des chariots ; il leur permit d'&#233;couter. Quand il lui parut que le moment de parler &#233;tait venu, il commen&#231;a son discours : &#171; Roi d'Arm&#233;nie, dit-il, je te conseille tout d'abord de dire la v&#233;rit&#233; dans ta d&#233;fense pour d&#233;tourner de toi le grief le plus d&#233;testable, celui d'&#234;tre surpris &#224; mentir, qui est, sache-le bien, le plus grand obstacle au pardon. D'ailleurs, ajouta-t-il, tes enfants et tes femmes elles-m&#234;mes savent tout ce que tu as fait, ainsi que ceux des Arm&#233;niens qui sont pr&#233;sents : s'ils s'aper&#231;oivent que tu dis autre chose que ce qui s'est pass&#233;, ils penseront que tu te condamnes toi-m&#234;me &#224; subir le dernier supplice, au cas o&#249; je d&#233;couvrirais la v&#233;rit&#233;. &#8212; Eh bien, pose-moi les questions que tu voudras, dit-il ; sois s&#251;r que je dirai la v&#233;rit&#233;, quoi qu'il en puisse advenir. &#8212; Dis-moi donc, demanda Cyrus, tu as autrefois fait la guerre &#224; Astyage, le p&#232;re de ma m&#232;re, et aux M&#232;des ? &#8212; Oui, dit-il. &#8212; Vaincu par lui, n'as-tu pas convenu de payer un tribut et de faire campagne avec lui, partout o&#249; il t'appellerait et de ne pas avoir de fortifications ? &#8212; C'est exact. &#8212; Alors, en ce cas, pourquoi n'as-tu pas pay&#233; le tribut, n'as-tu pas envoy&#233; le contingent de soldats, et as-tu b&#226;ti des remparts ? &#8212; Je d&#233;sirais la libert&#233;, car il me semblait beau d'&#234;tre libre moi-m&#234;me et de laisser la libert&#233; &#224; mes enfants. &#8212; Il est beau, en effet, r&#233;pliqua Cyrus, de combattre pour &#233;viter l'esclavage ; mais si un homme vaincu &#224; la guerre ou r&#233;duit en esclavage de toute autre mani&#232;re entreprend ouvertement de priver ses ma&#238;tres de sa personne, toi le premier, l'honores-tu comme un brave et honn&#234;te homme, ou le punis-tu, comme un coupable, si tu le prends ? &#8212; Je le punis, r&#233;pondit-il, je l'avoue, puisque tu ne me permets pas de mentir. &#8212; Explique-toi clairement, dit Cyrus, sur chaque point ; si tu as un fonctionnaire qui manque &#224; son devoir, lui laisses-tu sa charge ou en nommes-tu un autre &#224; sa place ? &#8212; J'en nomme un autre. &#8212; Et si cet homme a de grandes richesses, les lui laisses-tu ou le r&#233;duis-tu &#224; la pauvret&#233; ? &#8212; Je lui enl&#232;ve, dit-il, ce qu'il peut poss&#233;der. &#8212; Et si tu apprends qu'il passe &#224; l'ennemi, que fais-tu ? &#8212; Je le fais mettre &#224; mort, dit-il ; car si je dois mourir, pourquoi me laisser convaincre de mensonge plut&#244;t que dire la v&#233;rit&#233; ? &#187; A ce moment son jeune fils[1], entendant ses paroles, arracha sa tiare et d&#233;chira ses v&#234;tements ; les femmes se mirent &#224; crier et &#224; se lac&#233;rer, comme si c'en &#233;tait fait de leur p&#232;re, et si elles-m&#234;mes &#233;taient d&#233;j&#224; perdues. Cyrus commanda le silence et dit : &#171; C'est bien ! voil&#224; donc comment tu comprends la justice, roi d'Arm&#233;nie. D&#232;s lors, que nous conseilles-tu de faire ? &#187; Le roi d'Arm&#233;nie se taisait, embarrass&#233; : devait-il conseiller &#224; Cyrus de le tuer ou lui conseiller le contraire de ce qu'il venait de dire ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors Tigrane, son fils, demanda &#224; Cyrus : &#171; Dis-moi, Cyrus, puisque mon p&#232;re semble &#234;tre embarrass&#233;, puis-je te conseiller ce que je crois &#234;tre le meilleur parti pour toi ? &#187; Cyrus, qui avait remarqu&#233; qu'au temps o&#249; Tigrane chassait avec lui, il suivait les le&#231;ons d'un sophiste qu'il admirait beaucoup, d&#233;sirait vivement &#233;couter ce qu'il pourrait dire ; aussi lui donna-t-il volontiers la permission de donner son avis. &#171; Eh bien ! pour moi, dit Tigrane, si tu approuves mon p&#232;re, soit dans ses desseins, soit dans ses actions, je te conseille fortement de l'imiter ; mais s'il te semble n'avoir commis que des erreurs, je te conseille de ne pas l'imiter. &#8212; Ainsi donc, dit Cyrus, en suivant la justice, je ne risque pas d'imiter son erreur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#8212; Non. &#8212; Il faut donc, d'apr&#232;s ton raisonnement, ch&#226;tier ton p&#232;re, puisqu'il est juste que l'on ch&#226;tie les coupables ? &#8212; Mais &#224; ton avis, Cyrus, qu'est-ce qui vaut mieux, que tu infliges tes punitions dans ton int&#233;r&#234;t ou &#224; ton pr&#233;judice ? &#8212; Ce serait moi-m&#234;me que je punirais en ce dernier cas, r&#233;pondit Cyrus. &#8212; Eh bien, reprit Tigrane, ce serait vraiment te causer un grand pr&#233;judice que de mettre &#224; mort tes sujets au moment m&#234;me o&#249; tu dois attacher le plus de prix &#224; les conserver. &#8212; Et comment, dit Cyrus, attacher le plus grand prix &#224; des gens pris en flagrant d&#233;lit de crime ? &#8212; S'ils devenaient sages apr&#232;s cela ; il me semble en effet, Cyrus, que sans la sagesse, toutes les autres vertus deviennent enti&#232;rement inutiles. Car que faire, ajouta-t-il, d'un homme fort, brave, habile cavalier, s'il n'est pas sage ? que faire m&#234;me d'un homme riche ou puissant dans l'&#201;tat ? mais avec la sagesse, tout ami est utile, tout esclave est bon. &#8212; Voici donc, dit Cyrus, ce que tu pr&#233;tends, c'est que ton p&#232;re aussi en ce seul jour est devenu sage, d'insens&#233; qu'il &#233;tait. &#8212; C'est tout &#224; fait cela, r&#233;pondit Tigrane. &#8212; Alors &#224; ton avis, la sagesse est une affection de l'&#226;me, comme le chagrin, et non une science[2] ; car il n'est pas possible, n'est-ce pas ? si l'intelligence est n&#233;cessaire pour devenir sage, qu'on devienne sage sur-le-champ, d'insens&#233; qu'on &#233;tait. &#8212; Eh quoi ? Cyrus, reprit Tigrane, n'as-tu jamais observ&#233; qu'un homme qui, dans une folle pr&#233;somption, s'attaque &#224; un plus fort que lui, se d&#233;fait, aussit&#244;t battu, de cette folle pr&#233;somption &#224; l'&#233;gard du vainqueur ? Pour prendre un autre exemple, continua-t-il, n'as-tu jamais vu qu'un &#201;tat qui entre en lutte contre un autre &#201;tat, consent, aussit&#244;t battu, &#224; ob&#233;ir au vainqueur, plut&#244;t que de continuer la lutte ? &#8212; Et quelle est, reprit Cyrus, cette d&#233;faite de ton p&#232;re, qui te fait dire avec tant d'assurance qu'il est devenu sage ? &#8212; Par Zeus, r&#233;pondit Tigrane, c'est celle qu'il a conscience d'avoir subie, quand, pour avoir d&#233;sir&#233; sa libert&#233;, il n'a fait qu'empirer son esclavage et que, croyant devoir cacher ses desseins, devancer ou repousser de force l'ennemi, il n'a &#233;t&#233; capable de rien mener &#224; bonne fin. Il sait que, sur les points o&#249; tu as voulu le tromper, tu l'as tromp&#233; comme on trompe des aveugles, des sourds et des gens qui n'ont pas un grain de bon sens ; il voit que, lorsque tu as cru devoir cacher tes projets, tu es rest&#233; imp&#233;n&#233;trable, si bien que les lieux fortifi&#233;s o&#249; il pensait avoir un dernier refuge, tu en avais fait &#224; l'avance &#224; son insu une prison ; tu l'as si bien pr&#233;venu de vitesse que tu es arriv&#233; d'un pays lointain avec de nombreuses troupes avant qu'il ait pu r&#233;unir l'arm&#233;e qu'il avait sous la main. &#8212; Alors tu crois, dit Cyrus, qu'une d&#233;faite qui lui fait voir qu'il y a des gens meilleurs que lui est capable de rendre un homme sage ? &#8212; Beaucoup plus qu'une d&#233;faite dans un combat, dit Tigrane. On a vu plus d'une fois un homme vaincu par la force croire qu'en exer&#231;ant son corps, il pourrait reprendre le combat, et des &#201;tats subjugu&#233;s se flattent de pouvoir, en s'adjoignant des alli&#233;s, recommencer la guerre ; mais ceux que l'on a jug&#233;s sup&#233;rieurs &#224; soi, on consent souvent m&#234;me sans contrainte &#224; leur ob&#233;ir. &#8212; Tu sembles oublier, dit Cyrus, que les hommes violents connaissent des gens qui sont plus mod&#233;r&#233;s qu'eux, les voleurs des gens qui ne volent pas, les menteurs des gens qui disent la v&#233;rit&#233;, les criminels des gens qui pratiquent la justice. Ne sais-tu pas, ajouta-t-il, que, dans le cas pr&#233;sent, ton p&#232;re a menti et n'a pas respect&#233; les accords conclus entre nous, tout en sachant que de notre c&#244;t&#233;, nous ne violons aucune des clauses dont Astyage est convenu avec vous ? &#8212; Mais moi non plus, je ne pr&#233;tends pas que le seul fait de conna&#238;tre des gens meilleurs que soi rend plus sage ; il faut encore &#234;tre puni par ceux qui vous sont sup&#233;rieurs, comme l'est en ce moment mon p&#232;re. &#8212; Mais, reprit Cyrus, ton p&#232;re n'a souffert jusqu'ici aucun mal ; il est vrai qu'il a peur, je le sais, de subir le dernier des ch&#226;timents. &#8212; Imagines-tu rien, dit Tigrane, qui asservisse plus les &#226;mes qu'une forte crainte ? Ne sais-tu pas que ceux qui sont frapp&#233;s par le fer, ce qu'on regarde comme le ch&#226;timent le plus fort, d&#233;sirent cependant reprendre la lutte contre les m&#234;mes hommes ? mais ceux que l'on redoute violemment, m&#234;me s'ils vous consolent, ceux-l&#224; on ne peut les regarder en face. &#8212; Tu pr&#233;tends, reprit Cyrus, que la crainte ch&#226;tie les hommes plus que la punition effective ? &#8212; Tu sais bien toi-m&#234;me que je dis vrai ; tu sais aussi que ceux qui craignent d'&#234;tre exil&#233;s de leur patrie et ceux qui sont sur le point de livrer bataille et redoutent la d&#233;faite, passent les jours dans le d&#233;couragement ; de m&#234;me que les navigateurs qui ont peur du naufrage et ceux qui craignent l'esclavage et les cha&#238;nes, tous ceux-l&#224; ne peuvent prendre de nourriture ni de repos, &#224; cause de leur crainte ; mais une fois exil&#233;s, une fois vaincus, une fois r&#233;duits en esclavage, ils sont capables parfois de manger et de dormir mieux m&#234;me que les gens heureux. Voici quelques exemples encore qui te montreront clairement quel fardeau est la peur. Certains hommes craignant d'&#234;tre mis &#224; mort, s'ils sont pris, se font mourir auparavant sous le coup de la peur, les uns en se pr&#233;cipitant, les autres en se pendant, les autres en s'&#233;gorgeant, tant il est vrai que de tout ce qui est &#224; redouter, c'est la peur qui abat le plus les &#226;mes ! Quant &#224; mon p&#232;re, ajouta-t-il, dans quelles dispositions d'esprit crois-tu qu'il est en ce moment, lui qui redoute l'esclavage non pas seulement pour lui-m&#234;me, mais encore pour moi, pour sa femme, pour tous ses enfants ? &#187; Cyrus r&#233;pondit : &#171; Je crois sans peine qu'il est pour le moment dans ces dispositions ; mais je crois aussi que le m&#234;me homme peut &#234;tre insolent dans la prosp&#233;rit&#233; et abattu rapidement par l'insucc&#232;s, et que si, de nouveau, il se rel&#232;ve, il reprend son arrogance et suscite de nouveaux embarras. &#8212; Par Zeus, dit Tigrane, nos fautes t'autorisent &#224; te d&#233;fier de nous, Cyrus ; mais tu peux &#233;lever des fortifications, occuper nos places fortes, et prendre toutes les garanties que tu voudras. Malgr&#233; cela, ajouta-t-il, nous n'en serons pas au d&#233;sespoir ; car nous nous souviendrons que c'est nous qui en sommes la cause. Et si, confiant le pouvoir &#224; un homme irr&#233;prochable, tu sembles t'en d&#233;fier, prends garde que malgr&#233; tes bienfaits, il ne te regarde pas comme un ami ; si, au contraire, pour te garder de sa haine, tu ne lui imposes pas un joug qui l'emp&#234;che d'&#234;tre insolent, prends garde que tu n'aies &#224; l'assagir lui aussi plus encore que tu n'as d&#251; le faire &#224; pr&#233;sent pour nous. &#8212; Oui, par les dieux, r&#233;pondit Cyrus, je vois bien que je n'aurais que du d&#233;plaisir &#224; employer des serviteurs, si je savais qu'ils ne me servent que par contrainte. Mais si je crois trouver de la bienveillance et de l'amiti&#233; dans les serviteurs qui m'aident en ce que j'ai &#224; faire, je les supporterai plus facilement m&#234;me en faute, ce me semble, que des serviteurs qui me ha&#239;raient tout en remplissant leurs devoirs scrupuleusement, par contrainte. &#187; Tigrane reprit : &#171; Tu parles d'amiti&#233;. Qui jamais peut t'en montrer autant que tu peux en avoir de nous &#224; pr&#233;sent ? &#8212; Ceux-l&#224;, je crois, r&#233;pondit-il, qui n'ont jamais &#233;t&#233; mes ennemis, si je consens &#224; les favoriser comme tu m'engages maintenant &#224; vous favoriser, vous. &#8212; Et pourrais-tu, Cyrus, reprit-il, dans les circonstances pr&#233;sentes, trouver quelqu'un &#224; qui tu pourrais faire une aussi grande faveur qu'&#224; mon p&#232;re ? Par exemple, ajouta-t-il, si tu laisses vivre un homme qui n'a aucun tort envers toi, quel gr&#233; penses-tu qu'il t'en saura ? Et si tu ne lui ravis ni ses enfants ni sa femme, qui est-ce qui t'aimera pour cela plus que celui qui estime que tu es en droit de les lui enlever ? De m&#234;me pour le royaume d'Arm&#233;nie, crois-tu qu'il y ait quelqu'un qui s'afflige plus que nous de ne pas l'avoir ? N'est-il pas &#233;vident aussi que celui qui serait le plus chagrin&#233; de n'&#234;tre pas roi, ce serait pr&#233;cis&#233;ment celui-l&#224; qui, recevant de toi le pouvoir, aurait pour toi la plus grande reconnaissance ? En outre, si tu as quelque souci de laisser &#224; ton d&#233;part ce pays le plus tranquille possible, vois, ajouta-t-il, si tu penses que la tranquillit&#233; sera plus grande ici, en &#233;tablissant un nouveau gouvernement qu'en gardant le gouvernement habituel. S'il t'importe en outre d'emmener le plus grand nombre de troupes, qui, &#224; ton avis, est plus &#224; m&#234;me de les recruter comme il faut que celui qui les a souvent employ&#233;es ? S'il te faut de l'argent, qui sera, selon toi, plus capable de t'en procurer que celui qui conna&#238;t et qui poss&#232;de toutes les ressources ? Mon bon Cyrus, dit-il, prends garde, en nous perdant, de te causer toi-m&#234;me plus de pr&#233;judice que mon p&#232;re n'a pu t'en faire. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Tigrane. Cyrus l'avait &#233;cout&#233; avec un plaisir extr&#234;me ; car il pensait avoir accompli toutes les promesses qu'il avait faites &#224; Cyaxare. Il se souvenait en effet de lui avoir dit qu'il esp&#233;rait s'en faire un alli&#233; plus fid&#232;le que par le pass&#233;. Apr&#232;s cette discussion, il s'adressa au roi d'Arm&#233;nie : &#171; Si je vous accorde ce que ton fils demande, dis-moi, roi d'Arm&#233;nie, combien de troupes m'enverras-tu ? pour quelle somme contribueras-tu &#224; la guerre ? &#187; Le roi d'Arm&#233;nie r&#233;pondit : &#171; Je ne vois rien, Cyrus, de plus simple &#224; dire ni de plus juste que de te montrer toutes les troupes que je poss&#232;de ; quand tu les auras vues, tu en emm&#232;neras autant qu'il te para&#238;tra bon et tu laisseras le reste pour garder le pays. De m&#234;me pour l'argent, il est juste que je t'en indique le montant : quand tu le sauras, tu en emporteras autant que tu le d&#233;sireras et tu laisseras ce que tu voudras. &#8212; Eh bien ! dit Cyrus, dis-moi d'abord quelles sont tes forces ? tu me diras ensuite combien tu as d'argent. &#8212; Eh bien ! dit alors le roi, la cavalerie des Arm&#233;niens se monte &#224; huit mille hommes et l'infanterie &#224; quarante mille. Mes richesses, ajouta-t-il, y compris les tr&#233;sors que m'a laiss&#233;s mon p&#232;re, en les &#233;valuant en argent, montent &#224; plus de trois mille talents[3]. &#187; Cyrus n'h&#233;sita pas. &#171; De ton arm&#233;e, dit-il, puisque les Chald&#233;ens[4], tes voisins, te font la guerre, tu m'enverras la moiti&#233;. De ton argent, au lieu des cinquante talents que tu fournissais comme tribut, tu en donneras le double &#224; Cyaxare pour avoir cess&#233; de le payer ; pour moi, dit-il, tu m'en pr&#234;teras cent autres, et je te promets, si la fortune me favorise. qu'en &#233;change de ce que tu m'auras pr&#234;t&#233;, je te rendrai des services qui vaudront davantage ou je te rembourserai la somme, si je le puis ; si je ne le puis, on m'accusera peut-&#234;tre d'impuissance, mais d'injustice, non pas, je ne le m&#233;riterai point. &#8212; Au nom des dieux, Cyrus, dit le roi d'Arm&#233;nie, ne parle pas ainsi, ou je n'aurai plus confiance en ton amiti&#233; : mais crois, ajouta-t-il, que ce que tu laisseras n'est pas moins &#224; toi que ce que tu emporteras. &#8212; Soit, dit Cyrus mais pour recouvrer ta femme, ajouta-t-il, combien d'argent me donneras-tu ? &#8212; Tout ce que je pourrai, dit-il. &#8212; Et pour tes enfants ? &#8212; Pour mes enfants aussi, tout ce que je pourrai. &#8212; Alors, dit Cyrus, ce serait le double de ce que tu poss&#232;des. Et toi, Tigrane, dis-moi combien tu payerais pour recouvrer ta femme ? (Tigrane &#233;tait justement nouveau mari&#233; et &#233;perdument &#233;pris de sa femme.) &#8212; Pour moi, r&#233;pondit-il, je vendrais ma vie pour qu'elle ne soit jamais esclave. &#8212; Eh bien ! emm&#232;ne-la ; elle est &#224; toi ; car je ne la regarde pas comme captive, puisque, toi, tu n'as jamais abandonn&#233; notre parti. Et toi, roi d'Arm&#233;nie, emm&#232;ne aussi ta femme et tes enfants sans rien payer pour eux, afin qu'ils sachent qu'ils sont libres en revenant chez toi. Et maintenant, d&#238;nez avec nous ; apr&#232;s d&#238;ner, vous irez o&#249; le coeur vous en dira. &#187; Et ils rest&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au sortir du d&#238;ner, Cyrus demanda : &#171; Dis-moi, Tigrane, o&#249; est cet homme qui chassait avec nous et que tu semblais fort admirer[5] ? &#8212; Eh ! mon p&#232;re ici pr&#233;sent ne l'a-t-il pas tu&#233; ? &#8212; Quel crime l'avait-il surpris &#224; commettre ? &#8212; Il pr&#233;tendait qu'il me corrompait. Cependant, Cyrus, ajouta-t-il, cet homme &#233;tait si vertueux que, m&#234;me sur le point de mourir, il me fit appeler et me dit : &#171; Ne garde point rancune &#224; ton p&#232;re, Tigrane, parce qu'il me fait mourir ; ce n'est pas par malveillance pour toi qu'il le fait, mais par ignorance ; or toutes les fautes que les hommes commettent par ignorance, j'estime qu'elles sont toujours involontaires. &#8212; L'infortun&#233; ! &#187; s'&#233;cria Cyrus. Le roi d'Arm&#233;nie dit : &#171; Cyrus, quand un homme qui trouve sa femme avec un autre homme, le tue, ce qu'il lui reproche, ce n'est pas de g&#226;ter l'esprit de sa femme, mais de lui ravir l'amour qu'elle a pour lui, et c'est la raison pour laquelle il le traite en ennemi. Moi, de m&#234;me, si j'&#233;tais jaloux, ajouta-t-il, de ce sophiste, c'est qu'&#224; mon avis, il inspirait &#224; mon fils plus d'estime que moi. &#8212; Par les dieux, roi d'Arm&#233;nie, dit Cyrus, ta faute est, &#224; mes yeux, un effet de la faiblesse humaine. Et toi, Tigrane, pardonne &#224; ton p&#232;re. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s ces entretiens et ces marques d'amiti&#233; naturelles chez des gens qui viennent de se r&#233;concilier, les Arm&#233;niens remont&#232;rent avec leurs femmes dans leurs chariots et s'en retourn&#232;rent pleins d'all&#233;gresse. Quand ils furent arriv&#233;s au logis, ils vantaient, l'un la sagesse de Cyrus, l'autre son endurance, l'un sa douceur, l'autre sa beaut&#233; et sa haute taille. Tigrane alors demanda &#224; sa femme : &#171; Est-ce que toi aussi, Arm&#233;nienne, tu as trouv&#233; beau Cyrus ? &#8212; Par Zeus, dit-elle, je ne l'ai pas regard&#233;. &#8212; Et qui donc regardais-tu ? demanda Tigrane. &#8212; Celui qui a dit, par Zeus, qu'il vendrait sa vie pour m'emp&#234;cher d'&#234;tre esclave. &#187; Alors, comme on peut le croire, apr&#232;s tant d'&#233;motions, ils all&#232;rent se coucher les uns avec les autres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, le roi d'Arm&#233;nie envoya &#224; Cyrus et &#224; toute son arm&#233;e des pr&#233;sents d'hospitalit&#233;, et enjoignit &#224; ceux des siens qui devaient participer &#224; l'exp&#233;dition de se pr&#233;senter sous trois jours et il fit compter deux fois plus d'argent que Cyrus n'avait exig&#233;. Cyrus n'en prit que ce qu'il avait r&#233;clam&#233; et renvoya le reste. Il demanda ensuite qui, du fils ou du p&#232;re, serait chef de l'arm&#233;e. Ils r&#233;pondirent tous deux &#224; la fois, le p&#232;re : &#171; Celui que tu voudras &#187;, et Tigrane : &#171; Pour moi, Cyrus, je ne te quitterai pas, duss&#233;-je t'accompagner comme porteur de bagages. &#187; Cyrus se mit &#224; rire et dit : &#171; A quel prix consentirais-tu que ta femme apprenne que tu portes des bagages ? &#8212; Elle n'aura pas besoin de l'apprendre, r&#233;pliqua-t-il ; car je l'emm&#232;ne, et ainsi, elle pourra voir tout ce que je ferai. &#8212; Il serait temps pour vous, dit Cyrus, de faire vos pr&#233;paratifs. &#8212; Compte que nous serons pr&#234;ts et munis de ce que mon p&#232;re nous donnera. &#187; Alors les soldats, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; trait&#233;s en h&#244;tes, all&#232;rent se reposer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus attaque les Chald&#233;ens et les d&#233;cide &#224; faire alliance avec les Arm&#233;niens. Il envoie demander des subsides au roi des Indes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyrus ayant pris avec lui Tigrane, l'&#233;lite de la cavalerie m&#232;de et autant de ses amis qu'il le jugea bon, parcourut &#224; cheval la r&#233;gion, consid&#233;rant le terrain pour voir o&#249; il pourrait construire une forteresse. Arriv&#233; sur une hauteur, il demanda &#224; Tigrane quelles &#233;taient les montagnes d'o&#249; les Chald&#233;ens descendaient pour piller. Tigrane les lui montra. Cyrus lui posa une nouvelle question : &#171; En ce moment, ces montagnes sont-elles d&#233;sertes ? &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pondit Tigrane ; ils y ont toujours des observateurs qui signalent aux autres ce qu'ils voient. &#8212; Et alors, que font-ils, demanda Cyrus, quand ils s'aper&#231;oivent de quelque chose ? &#8212; Ils se portent, r&#233;pondit Tigrane, sur les hauteurs, pour les d&#233;fendre, chacun dans la mesure de ses forces. &#187; Telles furent les r&#233;ponses que re&#231;ut Cyrus. En inspectant les lieux, il remarqua qu'une grande partie du territoire arm&#233;nien &#233;tait d&#233;sert et inculte par suite de la guerre. Ils revinrent alors au camp, d&#238;n&#232;rent, apr&#232;s quoi, ils se couch&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Tigrane se pr&#233;sentait. Il &#233;tait lui-m&#234;me tout &#233;quip&#233; ; pour l'accompagner, environ quatre mille cavaliers, pr&#232;s de dix mille archers et autant de peltastes se rassemblaient. Pendant ce temps, Cyrus faisait un sacrifice. Les victimes &#233;tant favorables, il convoqua les chefs des Perses et ceux des M&#232;des. Quand ils furent arriv&#233;s, il leur tint ce discours : &#171; Amis, ces montagnes que nous voyons sont au pouvoir des Chald&#233;ens ; si nous nous en emparons, et que nous ayons sur la hauteur une forteresse &#224; nous, les uns et les autres, Arm&#233;niens et Chald&#233;ens, seront contraints d'&#234;tre sages avec nous. Les dieux nous donnent des pr&#233;sages favorables ; quant &#224; la pr&#233;voyance humaine dans l'accomplissement de notre t&#226;che, elle n'a pas de meilleur auxiliaire que la rapidit&#233;. Si nous nous h&#226;tons d'escalader les monts, avant que les ennemis soient rassembl&#233;s, ou bien nous nous emparerons du sommet sans coup f&#233;rir, ou bien nous n'aurons &#224; faire qu'&#224; des ennemis peu nombreux et sans force. Il n'y a rien dans les travaux de la guerre de plus facile et de moins p&#233;rilleux que l'effort soutenu et rapide que vous avez &#224; donner maintenant. Courez donc aux armes et vous, M&#232;des, avancez &#224; notre gauche ; vous, Arm&#233;niens, la moiti&#233; sur la droite, l'autre moiti&#233; devant pour nous guider ; vous, cavaliers, fermez la marche, en nous encourageant, en nous poussant vers le haut, et s'il y en a qui mollissent, ne les laissez pas faire. &#187; Quand il eut achev&#233;, Cyrus disposa ses compagnies en colonne et se mit &#224; leur t&#234;te.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#232;s que les Chald&#233;ens s'aper&#231;oivent du mouvement vers la montagne, ils donnent aussit&#244;t l'alarme aux leurs, s'appellent &#224; grands cris et se rassemblent. Cyrus fit dire aux siens : &#171; Perses, les Chald&#233;ens vous font signe de vous h&#226;ter ; si nous arrivons les premiers sur la hauteur, les ennemis seront r&#233;duits &#224; l'impuissance. &#187; Les Chald&#233;ens portaient un bouclier d'osier et deux javelots ce sont, dit-on, les plus belliqueux des habitants de ces contr&#233;es ; ils se mettent &#224; la solde de qui les demande, parce qu'ils sont guerriers et pauvres, et, en effet, leur pays est montagneux et la partie productive est petite.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme les soldats de Cyrus s'approchaient des sommets, Tigrane qui marchait &#224; ses c&#244;t&#233;s, lui dit : &#171; Sais-tu, Cyrus, que nous allons tout de suite avoir &#224; combattre nous-m&#234;mes ? car il ne faut pas compter que les Arm&#233;niens soutiennent le choc des ennemis. &#187; Cyrus r&#233;pondit qu'il le savait et aussit&#244;t il fait transmettre aux Perses l'ordre de se pr&#233;parer, attendu qu'il faudra poursuivre, quand les Arm&#233;niens en fuyant auront attir&#233; les ennemis pr&#232;s d'eux. Les Arm&#233;niens, comme je l'ai dit, marchaient en t&#234;te ; &#224; leur approche, ceux des Chald&#233;ens qui se trouvaient l&#224; pouss&#232;rent leur cri de guerre et s'&#233;lanc&#232;rent sur eux, selon leur habitude. Les Arm&#233;niens, &#224; leur ordinaire, ne les attendirent pas. Les Chald&#233;ens les poursuivirent ; mais quand ils virent en face d'eux des troupes arm&#233;es de l'&#233;p&#233;e qui montaient &#224; l'assaut, certains d'entre eux, s'&#233;tant approch&#233;s des Perses, furent vite tu&#233;s, d'autres s'enfuirent, d'autres furent faits prisonniers. Rapidement alors les hauteurs furent occup&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#232;s que Cyrus en eut pris possession, il consid&#233;ra d'en haut les habitations des Chald&#233;ens et il les vit fuir des maisons les plus voisines. Quand tous ses soldats se trouv&#232;rent r&#233;unis, il fit passer l'ordre de pr&#233;parer le d&#233;jeuner. Apr&#232;s le repas, ayant remarqu&#233; que l'endroit o&#249; se trouvaient les observatoires chald&#233;ens &#233;taient dans une forte position et bien pourvus d'eau, il y fit aussit&#244;t b&#226;tir un fort. En m&#234;me temps il dit &#224; Tigrane d'envoyer un messager &#224; son p&#232;re pour lui ordonner de venir avec tous les charpentiers et ma&#231;ons qu'il pourrait avoir. Tandis que le messager partait vers le roi d'Arm&#233;nie, Cyrus commen&#231;ait l'ouvrage avec ceux qu'il avait sous la main.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sur ces entrefaites, on lui am&#232;ne les prisonniers encha&#238;n&#233;s, certains m&#234;me bless&#233;s. A leur vue, il donna aussit&#244;t l'ordre de d&#233;lier ceux qui &#233;taient encha&#238;n&#233;s ; quant aux bless&#233;s, il fit appeler des m&#233;decins et leur enjoignit de les soigner. Puis il dit aux Chald&#233;ens qu'il n'&#233;tait venu ni pour les d&#233;truire ni par envie de guerroyer, mais que son dessein &#233;tait d'&#233;tablir la paix entre eux et les Arm&#233;niens. &#171; Avant que j'occupe les hauteurs, dit-il, je sais bien que vous ne d&#233;siriez point la paix : car vos biens &#233;taient en s&#251;ret&#233;, et vous pilliez ceux des Arm&#233;niens ; mais maintenant examinez dans quelle situation vous &#234;tes. Je vous renvoie donc chez les v&#244;tres, vous, mes prisonniers, et vous permets d'aller d&#233;lib&#233;rer avec les autres Chald&#233;ens, si vous voulez nous faire la guerre ou &#234;tre nos amis. Si vous choisissez la guerre, ne venez ici qu'en armes, si vous &#234;tes sens&#233;s ; si vous croyez la paix d&#233;sirable pour vous, venez sans armes. Je veillerai &#224; bien m&#233;nager vos int&#233;r&#234;ts, si vous devenez mes amis. &#187; A ces mots, les Chald&#233;ens le charg&#232;rent de louanges, et apr&#232;s l'avoir maintes fois salu&#233;, s'en all&#232;rent chez eux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le roi d'Arm&#233;nie eut appris que Cyrus l'appelait et ce qu'il projetait, il assembla les ouvriers et tous les mat&#233;riaux qu'il jugeait n&#233;cessaires, et se rendit en toute h&#226;te aupr&#232;s de Cyrus, Arriv&#233; en sa pr&#233;sence, il s'&#233;cria : &#171; Combien peu, Cyrus pouvons-nous pr&#233;voir de l'avenir, nous autres hommes, et combien malgr&#233; cela nous formons de projets ! Il n'y a qu'un moment moi-m&#234;me, je tramais le dessein de gagner ma libert&#233;, et je suis devenu esclave comme jamais je ne l'ai &#233;t&#233; ; puis quand nous avons &#233;t&#233; pris, nous avions cru notre mort certaine, et voici qu'&#224; pr&#233;sent notre salut appara&#238;t plus assur&#233; que jamais. Car ceux qui ne cessaient de nous causer mille maux, je les vois r&#233;duits maintenant au point o&#249; je le d&#233;sirais. Je te le dis, Cyrus, ajouta-t-il, pour chasser les Chald&#233;ens de ces hauteurs, j'aurais donn&#233; dix fois plus que tu n'as re&#231;u de moi et le bien que tu promettais de nous faire quand tu as pris notre argent, tu l'as maintenant r&#233;alis&#233;, si bien que nous voil&#224; charg&#233;s de nouvelles obligations envers toi, que nous rougirions, &#224; moins d'&#234;tre malhonn&#234;tes, de ne pas acquitter. [J'ajoute m&#234;me qu'en essayant de te le rendre, nous ne te payerons pas de retour ni en proportion de tes bienfaits.] &#187; Telles furent les paroles de l'Arm&#233;nien.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant, les Chald&#233;ens &#233;taient arriv&#233;s pour demander &#224; Cyrus de faire la paix avec eux. Cyrus leur demanda : &#171; Si vous d&#233;sirez la paix aujourd'hui, Chald&#233;ens, n'est-ce point parce que vous pensez pouvoir mener une vie plus s&#251;re, la paix faite, que si vous continuez la guerre, &#224; pr&#233;sent que ces hauteurs sont &#224; nous ? &#187; Les Chald&#233;ens en convinrent. &#171; Mais, dit Cyrus, si cette paix vous apportait encore d'autres avantages ? &#8212; Nous n'en serions que plus heureux, dirent-ils. &#8212; N'est-ce pas parce que vous manquez de bonnes terres que vous vous regardez &#224; pr&#233;sent comme des gens pauvres ? &#187; ils en convinrent aussi. &#171; Eh bien, reprit Cyrus, voulez-vous, en acquittant les m&#234;mes redevances que les Arm&#233;niens, qu'il vous soit permis de cultiver en Arm&#233;nie autant de terrain que vous voudrez ? &#8212; Certes, r&#233;pondirent les Chald&#233;ens, si nous &#233;tions s&#251;rs que nos droits soient respect&#233;s. &#8212; Et toi, roi d'Arm&#233;nie, dit Cyrus, voudrais-tu que celles de tes terres qui sont &#224; pr&#233;sent en friches deviennent productives, si tu devais toucher de ceux qui les exploiteront le tribut en usage chez toi ? &#8212; Je donnerais beaucoup pour cela, d&#233;clara l'Arm&#233;nien ; car mes revenus en seraient grandement accrus. &#8212; Et vous, Chald&#233;ens, reprit Cyrus, puisque vous avez de bonnes montagnes, consentiriez-vous &#224; laisser les Arm&#233;niens y pa&#238;tre leur b&#233;tail, s'ils vous payaient un droit &#233;quitable ? &#8212; Oui, dirent les Chald&#233;ens ; car nous y gagnerions beaucoup sans aucune peine. &#8212; Et toi, roi d'Arm&#233;nie, voudrais-tu user de leurs p&#226;tures, si tu devais, pour quelques avantages que tu leur ferais, en retirer de bien plus grands ? &#8212; Certes, r&#233;pondit-il, si je pensais pacager en toute s&#233;curit&#233;. &#8212; Eh bien, ne pacagerais-tu pas en toute s&#233;curit&#233;, si tu avais ces hauteurs pour te prot&#233;ger ? &#8212; Si, dit l'Arm&#233;nien. &#8212; Mais, par Zeus, s'&#233;cri&#232;rent les Chald&#233;ens, c'est nous qui ne serions plus en s&#233;curit&#233;, non seulement pour cultiver leurs terres, mais m&#234;me pour cultiver les n&#244;tres, s'ils occupaient ces hauteurs. &#8212; Mais si vous aussi, reprit Cyrus, vous aviez ces hauteurs pour vous prot&#233;ger ? &#8212; En ce cas, r&#233;pondirent-ils, ce serait parfait. &#8212; Oui, mais, par Zeus, s'&#233;cria l'Arm&#233;nien, cela ne sera pas parfait pour nous, si on leur rend ces hauteurs, munies de fortifications. &#8212; Eh bien, voici ce que je vais faire, moi, dit Cyrus. Je ne les remettrai &#224; aucun de vous ; c'est nous qui les garderons, et si l'un de vous fait tort &#224; l'autre, nous serons avec les offens&#233;s. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils eurent entendu cette d&#233;claration, les uns et les autres l'approuv&#232;rent, et dirent que c'&#233;tait le seul moyen de consolider la paix. A ces conditions ils se donn&#232;rent tous et re&#231;urent des gages de bonne foi ; ils convinrent que les deux peuples seraient ind&#233;pendants l'un de l'autre, mais qu'ils auraient entre eux le droit de mariage, de culture et de p&#226;turage, et ils firent une alliance d&#233;fensive contre quiconque attaquerait l'un des deux. Voil&#224; ce qui fut conclu alors, et jusqu'&#224; nos jours, ce trait&#233; dure encore entre les Chald&#233;ens et le roi d'Arm&#233;nie. Aussit&#244;t que l'accord fut termin&#233;, les uns et les autres s'employ&#232;rent avec ardeur &#224; b&#226;tir le fort qu'ils regardaient comme commun aux deux peuples, et y amen&#232;rent les objets n&#233;cessaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme le soir approchait, Cyrus re&#231;ut &#224; d&#238;ner les uns et les autres, les traitant d&#233;sormais comme des amis. Pendant le d&#238;ner, l'un des Chald&#233;ens dit que ces arrangements r&#233;pondaient aux voeux de la plupart d'entre eux, mais qu'il y en avait un certain nombre en Chald&#233;e qui vivaient de pillage et ne savaient ni ne pouvaient cultiver la terre, habitu&#233;s qu'ils &#233;taient &#224; vivre de la guerre ; car ils ne faisaient autre chose que marauder, ou se mettaient &#224; la solde, tant&#244;t du roi des Indes, qui, affirmaient-ils, &#233;tait tout cousu d'or, et tant&#244;t &#224; celle d'Astyage. &#171; Pourquoi donc, dit Cyrus, ne s'engageraient-ils pas de m&#234;me aujourd'hui sous mes drapeaux ? Je leur donnerais une solde telle que jamais ils n'en ont touch&#233; de personne. &#187; Les Chald&#233;ens approuv&#232;rent et dirent que les volontaires seraient nombreux. Voil&#224; ce qui fut convenu entre eux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, qui venait d'apprendre que les Chald&#233;ens se rendaient souvent chez le roi des Indes, et qui se rappelait que des d&#233;put&#233;s &#233;taient venus de sa part chez les M&#232;des pour s'enqu&#233;rir de leurs affaires, puis &#233;taient partis chez les ennemis pour se rendre compte aussi des leurs, d&#233;cida qu'il informerait le roi des Indes de ce qu'il venait de faire. Il entra donc ainsi en propos : &#171; Roi d'Arm&#233;nie, et vous, Chald&#233;ens, dites-moi, si je d&#233;p&#234;chais aujourd'hui quelqu'un des miens aupr&#232;s du roi des Indes, voudriez-vous lui adjoindre quelques-uns des v&#244;tres, pour lui montrer le chemin et l'aider &#224; obtenir du roi ce que je d&#233;sire ? Je voudrais en effet avoir plus d'argent pour pouvoir payer une bonne solde &#224; ceux que j'aurai &#224; payer et pour honorer et r&#233;compenser ceux de mes compagnons d'armes qui s'en montreront dignes ; c'est pour cela que je veux avoir le plus d'argent possible, persuad&#233; que j'en aurai besoin. Il me serait agr&#233;able de ne pas toucher au v&#244;tre, car je vous regarde d&#233;j&#224; comme mes amis, et j'aimerais en recevoir du roi des Indes, s'il voulait bien m'en donner. Donc le messager, &#224; qui je vous prie de donner des guides qui l'aident aussi dans sa mission, tiendra, en arrivant l&#224;-bas, &#224; peu pr&#232;s ce langage : &#171; Roi des Indes, Cyrus m'envoie &#224; toi ; il dit qu'il n'a pas assez d'argent, parce qu'il attend une autre arm&#233;e de sa patrie, la Perse (je l'attends, en effet, ajouta-t-il). Si donc tu lui en envoies autant que tu le pourras et que les dieux secondent son entreprise, il t&#226;chera de faire en sorte que tu croies avoir &#233;t&#233; bien inspir&#233; en lui rendant service. &#187; Voil&#224; ce qu'il dira de ma part. De votre c&#244;t&#233;, donnez &#224; vos envoy&#233;s les instructions qui vous sembleront utiles. Si le roi nous donne de l'argent, ajouta-t-il, nous serons plus au large ; s'il n'en donne pas, nous saurons que nous ne lui devons aucune reconnaissance et nous pourrons, en ce qui le concerne, r&#233;gler notre conduite sur nos propres int&#233;r&#234;ts. &#187; Ainsi parla Cyrus, esp&#233;rant que les &#233;missaires des Arm&#233;niens et des Chald&#233;ens parleraient de lui comme il d&#233;sirait que le monde entier en parl&#226;t et en entend&#238;t parler. Et alors, quand ils jug&#232;rent le moment venu, les convives se s&#233;par&#232;rent et all&#232;rent se reposer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus quitte l'Arm&#233;nie, b&#233;ni des Arm&#233;niens et des Chald&#233;ens. Il d&#233;cide Cyaxare &#224; envahir l'Assyrie. Mani&#232;re de camper des Assyriens et des Perses. Harangues de Cyrus et du roi d'Assyrie. Les Assyriens sortent de leur camp ; ils y sont refoul&#233;s par les Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyrus d&#233;p&#234;cha le messager avec les instructions qu'il avait dites ; le roi d'Arm&#233;nie et les Chald&#233;ens d&#233;put&#232;rent aussi ceux qu'ils crurent les plus propres &#224; le seconder et &#224; dire de Cyrus ce qu'il fallait en dire. Puis Cyrus pourvut la forteresse d'une garnison suffisante et de tout le n&#233;cessaire ; il y laissa comme chef celui des M&#232;des dont il crut que le choix serait le plus agr&#233;able &#224; Cyaxare. Alors il s'&#233;loigna apr&#232;s avoir rassembl&#233; les hommes qu'il avait amen&#233;s, ceux qu'il avait re&#231;us du roi d'Arm&#233;nie et environ quatre mille Chald&#233;ens qui s'estimaient les meilleurs de tous.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il fut redescendu dans les lieux habit&#233;s, aucun Arm&#233;nien ne demeura dans sa maison : hommes, femmes, tous vinrent &#224; sa rencontre, se r&#233;jouissant de la paix, apportant et amenant ce que chacun avait de pr&#233;cieux. Le roi d'Arm&#233;nie n'en fut pas contrari&#233; : il pensait que Cyrus trouverait un surcro&#238;t de satisfaction dans ces hommages unanimes. A la fin, la femme m&#234;me du roi d'Arm&#233;nie vint au-devant de lui, accompagn&#233;e de ses filles et de son plus jeune fils, apportant avec divers pr&#233;sents l'or que nagu&#232;re Cyrus avait refus&#233;. A cette vue, Cyrus dit : &#171; Vous n'arriverez pas &#224; faire de moi, en ma pr&#233;sence, un bienfaiteur int&#233;ress&#233;. Mais toi, femme, retourne chez toi avec ce que tu apportes ; ne laisse pas le roi d'Arm&#233;nie l'enfouir, mais prends-en une partie pour faire &#224; ton fils qui doit m'accompagner l'&#233;quipage de guerre le plus magnifique que tu pourras ; avec le reste, acquiers pour toi-m&#234;me, pour ton mari, pour tes filles, pour tes fils tout ce qui peut servir &#224; vous parer plus magnifiquement et &#224; vous faire vivre plus agr&#233;ablement. Quant &#224; mettre quelque chose en terre, c'est assez d'y mettre les corps, quand la mort est venue. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ces mots, il reprit sa route, escort&#233; du roi d'Arm&#233;nie et de tous les Arm&#233;niens qui l'appelaient leur bienfaiteur et le meilleur des hommes, et ils ne cess&#232;rent point, jusqu'&#224; ce qu'il f&#251;t sorti de leur pays. Le roi d'Arm&#233;nie, consid&#233;rant que la paix r&#233;gnait dans ses &#201;tats, ajouta de nouvelles troupes &#224; celles qu'il avait d&#233;j&#224; donn&#233;es &#224; Cyrus. Cyrus partit alors, riche des tr&#233;sors qu'il avait re&#231;us, beaucoup plus riche encore de ceux que lui avaient gagn&#233;s ses mani&#232;res d'agir, et dont il pourrait user au besoin. Ce jour-l&#224; il &#233;tablit son camp &#224; la fronti&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, il envoya l'arm&#233;e et l'argent &#224; Cyaxare, qui s'&#233;tait approch&#233;, selon sa promesse. Quant &#224; lui, avec Tigrane et les plus grands seigneurs perses, il se mit &#224; chasser, partout o&#249; il rencontrait du gibier, et il y prit un vif plaisir. Arriv&#233; en M&#233;die, il donna &#224; chacun de ses taxiarques tout l'argent qu'il jugea n&#233;cessaire pour qu'ils pussent, eux aussi, accorder des distinctions &#224; ceux qui leur en para&#238;traient dignes. Il estimait, en effet, que si chacun d'eux mettait sa troupe sur un bon pied, il aurait, lui, une arm&#233;e magnifique. Lui-m&#234;me voyait-il quelque chose de beau pour son arm&#233;e, il se le procurait et le distribuait toujours aux plus dignes, convaincu que tout ce qu'il y avait de beau et de bon dans l'arm&#233;e &#233;tait un ornement pour lui-m&#234;me. En leur distribuant ce qu'il avait re&#231;u, il tint &#224; peu pr&#232;s ce langage au milieu des taxiarques, des lochages et de tous ceux qu'il r&#233;compensait : &#171; Mes amis, je crois que nous avons sujet de nous r&#233;jouir, d'abord parce qu'il nous est venu de nouvelles ressources, ensuite parce que nous avons de quoi r&#233;compenser ceux que nous voulons, chacun selon ses m&#233;rites. Mais n'oublions jamais par quels moyens nous avons acquis ces biens. R&#233;fl&#233;chissez-y et vous verrez que c'est parce que nous avons su veiller quand il le fallait, peiner, courir et r&#233;sister &#224; l'ennemi. Continuez donc &#224; &#234;tre de braves soldats, persuad&#233;s que les grands plaisirs, les grands biens, c'est l'ob&#233;issance, l'endurance, les travaux et les dangers affront&#233;s &#224; propos qui les procurent. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus trouvant ses soldats assez endurcis au travail pour supporter les fatigues de la guerre, assez aguerris pour m&#233;priser l'ennemi, assez instruits dans le maniement de leurs armes respectives et bien accoutum&#233;s &#224; ob&#233;ir &#224; leurs chefs, con&#231;ut d&#232;s lors le dessein de tenter quelque entreprise guerri&#232;re ; il savait que l'h&#233;sitation g&#226;te souvent les beaux pr&#233;paratifs des chefs. Il voyait d'ailleurs que la rivalit&#233; que les concours excitaient chez les soldats d&#233;g&#233;n&#233;rait souvent en jalousie. En cons&#233;quence, il prit le parti de les conduire le plus t&#244;t possible en pays ennemi. Il savait que la communaut&#233; de p&#233;rils d&#233;veloppe entre les compagnons d'armes des sentiments d'amiti&#233;, et qu'alors ceux qui sont rev&#234;tus de belles armes ou qui sont passionn&#233;s pour la gloire, au lieu d'&#234;tre jalous&#233;s, sont au contraire lou&#233;s et aim&#233;s de leurs pareils, qui ne voient plus en eux que des collaborateurs au bien g&#233;n&#233;ral. En cons&#233;quence, il fit d'abord armer ses soldats de pied en cap, les rangea dans l'ordre le plus beau et le meilleur ; puis il convoqua les myriarques, les chiliarques, les taxiarques et les lochages ; ces officiers en effet n'&#233;taient pas compt&#233;s dans la revue des formations tactiques ; quand ils devaient ou se rendre &#224; l'appel du g&#233;n&#233;ral ou transmettre un de ses ordres, les troupes n&#233;anmoins ne manquaient pas de chefs ; car c'&#233;taient les douzainiers et les sizainiers qui rangeaient celles qui &#233;taient laiss&#233;es sans commandement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand les officiers sup&#233;rieurs furent r&#233;unis, il les mena le long des rangs, leur faisant voir ce qu'il trouvait bien et leur expliquant ce qui faisait la force de chacun des corps alli&#233;s. Quand il leur eut fait partager son ardeur de tenter imm&#233;diatement le combat, il leur dit de s'en retourner vers leurs troupes, d'instruire chacun ses hommes de ce qu'il venait de leur montrer et de t&#226;cher de leur inspirer &#224; tous le d&#233;sir d'entrer en campagne, afin de partir tous all&#232;grement, enfin de se pr&#233;senter le lendemain aux portes de Cyaxare. Alors ils se retir&#232;rent et firent tous ce qu'on leur avait dit. Le lendemain, au point du jour, les officiers sup&#233;rieurs se trouv&#232;rent devant le palais. Cyrus entra avec eux chez Cyaxare et tint &#224; peu pr&#232;s ce discours : &#171; Je suis s&#251;r, Cyaxare, que ce que je vais dire, tu le penses tout comme nous depuis longtemps ; mais tu crains sans doute de para&#238;tre las de nous nourrir, et c'est la raison pour laquelle tu ne parles pas de sortir de la M&#233;die. Puis donc que tu gardes le silence, c'est moi qui parlerai et pour toi et pour nous. Nous sommes en effet tous d'avis, puisque nous sommes pr&#234;ts, qu'il ne faut pas attendre pour combattre que l'ennemi ait envahi ton pays, ni demeurer sans rien faire en pays ami, mais entrer le plus t&#244;t possible sur le territoire ennemi. Car, en restant sur tes terres, nous y causons involontairement beaucoup de d&#233;g&#226;ts, tandis que, si nous p&#233;n&#233;trons chez l'ennemi, c'est &#224; lui que nous ferons du mal, et avec joie. En outre, en ce moment, il t'en co&#251;te beaucoup pour nous entretenir ; mais si nous sortons d'ici, nous vivrons aux d&#233;pens du pays ennemi. Et sans doute, si le danger devait &#234;tre plus grand pour nous l&#224;-bas qu'ici, il faudrait embrasser le parti le plus s&#251;r ; mais, en r&#233;alit&#233;, nos ennemis ne changeront pas, que nous les attendions ici ou que, envahissant leur pays, nous allions &#224; leur rencontre ; et nous, nous serons les m&#234;mes dans les combats, soit que nous attendions ici leur attaque, soit qu'envahissant leur pays, nous y engagions la bataille. Il n'en est pas moins certain que nous aurons des soldats beaucoup meilleurs et plus solides, si nous marchons contre l'ennemi et que nous n'ayons pas l'air de le voir malgr&#233; nous ; lui, de son c&#244;t&#233;, nous craindra bien davantage, quand il apprendra que la peur ne nous tient pas blottis et immobiles chez nous, mais qu'&#224; l'annonce de son approche, nous volons audevant de lui pour engager au plus vite le combat, et que nous n'attendons pas que notre territoire soit ravag&#233;, mais que prenant les devants nous ravageons le leur. Certes, ajouta-t-il, si nous les rendons plus craintifs et nous plus confiants, j'imagine que ce ne sera pas un mince avantage pour nous, et je calcule que, dans de telles dispositions, le danger sera moindre pour nous, pour eux beaucoup plus grand. Car c'est par la force d'&#226;me, &#8212; je l'ai toujours entendu dire &#224; mon p&#232;re, tu le dis toi-m&#234;me et tout le monde en convient, &#8212; que les batailles se d&#233;cident, beaucoup plus que par la force du corps. &#187; Tel fut son discours. Cyaxare r&#233;pondit : &#171; Non, Cyrus et vous autres, Perses ; que je sois fatigu&#233; de vous nourrir, c'est une pens&#233;e qui ne doit pas m&#234;me vous venir &#224; l'esprit ; mais l'id&#233;e d'envahir d&#232;s aujourd'hui le pays ennemi me semble, &#224; moi aussi, la meilleure &#224; tous &#233;gards. &#8212; Eh bien donc ! dit Cyrus, puisque nous sommes d'accord, pr&#233;parons nos &#233;quipages, et sit&#244;t que les dieux nous approuveront, ne perdons pas un moment pour partir. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A la suite de cette entrevue, on dit aux hommes de faire leurs pr&#233;paratifs. Quant &#224; Cyrus, il sacrifia d'abord &#224; Zeus roi, puis aux autres dieux, en leur demandant de se montrer propices et favorables et d'&#234;tre pour l'arm&#233;e des guides, des soutiens solides, des alli&#233;s et de bons conseillers. Il invoqua en m&#234;me temps les h&#233;ros habitants et protecteurs de la M&#233;die. D&#232;s que les auspices furent favorables et que son arm&#233;e fut rassembl&#233;e sur les fronti&#232;res, ayant &#224; ce moment obtenu d'heureux augures, il p&#233;n&#233;tra sur le territoire ennemi. A peine eut-il travers&#233; les fronti&#232;res que, l&#224; aussi, il fit des libations pour se rendre la Terre favorable, puis offrit des sacrifices aux dieux et aux h&#233;ros habitants de l'Assyrie pour gagner leur bienveillance. Ensuite il sacrifia de nouveau &#224; Zeus, dieu de sa patrie, sans oublier aucun des dieux qu'on lui indiqua.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme tout allait bien du c&#244;t&#233; des dieux, l'infanterie se mit aussit&#244;t en marche, mais elle ne fit qu'une courte &#233;tape et campa ; quant aux cavaliers, ils coururent la campagne, o&#249; ils ramass&#232;rent beaucoup de butin de toute sorte. D&#232;s lors, d&#233;pla&#231;ant leur camp, ils se procuraient des vivres en abondance et attendaient les ennemis en ravageant la contr&#233;e. Lorsqu'on eut appris qu'ils s'avan&#231;aient et qu'ils n'&#233;taient plus qu'&#224; dix jours de marche, Cyrus dit : &#171; Cyaxare, c'est le moment d'aller au-devant de l'ennemi, de fa&#231;on que ni lui ni nos soldats ne se figurent que la crainte nous emp&#234;che de marcher &#224; leur rencontre. Montrons que nous ne combattrons pas malgr&#233; nous. &#187; Cyaxare approuva. D&#232;s lors, ils s'avanc&#232;rent en ordre de bataille, chaque jour, autant que les princes le trouvaient bon. L'arm&#233;e prenait son d&#238;ner toujours avant le d&#233;clin du jour, et, la nuit, n'allumait pas de feu dans le camp ; on en allumait cependant en avant du camp, afin de voir par ce moyen ceux qui s'approcheraient la nuit, sans en &#234;tre vu d'eux. Souvent on allumait des feux en arri&#232;re du camp pour donner le change aux ennemis, et il arriva que leurs &#233;claireurs tomb&#232;rent dans les avant-postes, parce que, tromp&#233;s par ces feux d'arri&#232;re, ils croyaient encore &#234;tre loin du camp.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsque les deux arm&#233;es furent pr&#232;s l'une de l'autre, les Assyriens et leurs alli&#233;s s'entour&#232;rent d'un foss&#233;, comme font encore maintenant les rois barbares ; partout o&#249; ils campent, ils s'entourent d'un foss&#233;, chose facile pour eux, gr&#226;ce au grand nombre de bras dont ils disposent. Ils savent en effet que, pendant la nuit, la cavalerie est sujette au d&#233;sordre et d'un usage difficile, surtout la cavalerie des barbares ; car ils tiennent leurs chevaux entrav&#233;s devant les r&#226;teliers, et en cas d'attaque, c'est tout un travail de les d&#233;lier, un travail de leur mettre le frein, un travail de les &#233;quiper, tout un travail aussi pour les cavaliers d'endosser leur cuirasse ; et m&#234;me une fois mont&#233;s, il leur serait absolument impossible de traverser un camp en d&#233;sordre. C'est pour toutes ces raisons que les autres peuples, et en particulier ceux-ci, s'entourent de fortifications ; ils croient en m&#234;me temps que ces fortifications leur permettent de n'engager la bataille que si bon leur semble. C'est suivant cette tactique que les deux arm&#233;es s'approchaient l'une de l'autre. Quand ils se furent avanc&#233;s &#224; la distance d'une parasange, les Assyriens &#233;tablirent leur camp, comme je viens de le dire, en l'entourant d'un foss&#233;, mais dans un endroit visible ; Cyrus choisit pour le sien l'endroit le moins expos&#233; &#224; la vue, derri&#232;re des villages et des collines : il &#233;tait persuad&#233;, en effet, qu'&#224; la guerre, tout ce que l'ennemi aper&#231;oit inopin&#233;ment appara&#238;t plus terrible. Pendant la nuit, apr&#232;s avoir plac&#233; les sentinelles avanc&#233;es, les uns et les autres se livr&#232;rent, comme il convenait, au sommeil.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, le roi d'Assyrie, Cr&#233;sus et les autres chefs firent reposer leurs troupes dans les retranchements. Cyrus et Cyaxare, ayant rang&#233; les leurs, attendaient, d&#233;cid&#233;s &#224; livrer bataille, si les ennemis s'avan&#231;aient. Quand il fut devenu &#233;vident qu'ils ne sortiraient pas de leurs retranchements et n'engageraient point le combat ce jour-l&#224;, Cyaxare fit appeler Cyrus et les officiers sup&#233;rieurs et leur tint ce discours : &#171; Mes amis, je suis d'avis de marcher, dans l'ordre o&#249; nous sommes, sur les retranchements de ces gens-l&#224; et de leur faire voir que nous voulons combattre. Si nous le faisons, ajouta-t-il, et qu'ils ne sortent pas &#224; notre rencontre, les n&#244;tres rentreront avec plus de confiance, et les ennemis, voyant notre audace, nous craindront davantage. &#187; Tel fut l'avis &#233;mis par Cyaxare. Et Cyrus &#171; Non pas, Cyaxare, dit-il ; au nom des dieux, ne faisons pas cela. Si nous avan&#231;ons et nous faisons voir d&#232;s &#224; pr&#233;sent, comme tu le proposes, les ennemis nous regarderont venir sans crainte, sachant qu'ils sont &#224; couvert de toute atteinte, et ensuite, quand nous nous retirerons sans avoir rien fait, ils verront que nous leur sommes de beaucoup inf&#233;rieurs en nombre, et ils nous m&#233;priseront, et demain ils sortiront avec beaucoup plus de r&#233;solution. Maintenant qu'ils savent que nous sommes l&#224;, sans nous voir, sache-le bien, loin de nous m&#233;priser, ils se demandent ce que peut bien cacher notre conduite, et nous faisons, j'en suis s&#251;r, l'objet de tous leurs entretiens. C'est quand ils sortiront, que nous devons nous montrer &#224; eux, les aborder soudain et les attaquer l&#224; o&#249; nous voulions depuis longtemps les amener. &#187; Cyaxare et tous les autres approuv&#232;rent cet avis. Puis, ils prirent leur d&#238;ner, post&#232;rent des gardes, en avant desquels ils allum&#232;rent une grande quantit&#233; de feux et ils all&#232;rent se reposer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyrus, une couronne sur la t&#234;te[6], fit un sacrifice, apr&#232;s avoir pr&#233;venu les homotimes d'y assister, couronn&#233;s comme lui. Le sacrifice fini, il les rassembla et leur dit : &#171; Les dieux, mes amis, s'il faut en croire les devins, et je suis de leur avis, annoncent qu'il y aura bataille, nous accordent la victoire et nous promettent le salut, en vertu des augures. Je rougirais, quant &#224; moi, de vous remontrer comment vous devez vous comporter aujourd'hui. Car je n'ignore pas que vous le savez, que vous vous y &#234;tes exerc&#233;s, que vous l'avez entendu et l'entendez r&#233;p&#233;ter sans cesse aussi bien que moi, &#224; tel point que vous pourriez, vous aussi, en instruire les autres. Mais laissez-moi vous parler d'une chose &#224; laquelle vous n'avez peut-&#234;tre pas song&#233;. Nous avons depuis peu des compagnons d'armes que nous essayons de rendre semblables &#224; nous-m&#234;mes ; eh bien, c'est &#224; ceux-l&#224; que nous devons rappeler dans quelle vue Cyaxare nous a nourris, quel a &#233;t&#233; le but de nos exercices, quelles instructions nous leur avons donn&#233;es et la promesse qu'ils nous ont faite de rivaliser avec nous. Rappelez-leur aussi que ce jour fera voir le m&#233;rite de chacun. Car quand on a appris quelque chose tardivement, il n'y a rien d'&#233;tonnant si parfois on a besoin qu'on vous le rappelle, et c'est d&#233;j&#224; beau qu'ils remplissent leur devoir par l'inspiration d'autrui. En agissant ainsi, vous donnerez vous-m&#234;mes votre mesure. Car celui qui, en pareille occurrence, est capable de rendre les autres plus vaillants, peut d&#232;s lors &#224; bon droit se piquer d'&#234;tre un parfait guerrier, au lieu que celui qui garde pour lui seul le souvenir des le&#231;ons qu'il a re&#231;ues et qui s'en tient l&#224;, doit reconna&#238;tre qu'il n'est brave qu'&#224; demi. Si je ne leur parle pas moi-m&#234;me et si je vous charge de ce soin, c'est pour qu'ils s'efforcent de vous plaire, &#224; vous ; car c'est vous qui &#234;tes en rapport avec eux, chacun dans votre compagnie. Sachez-le bien si vous leur faites voir que vous &#234;tes r&#233;solus, vous leur enseignerez l'intr&#233;pidit&#233; &#224; eux et &#224; beaucoup d'autres, non par des paroles, mais par des actions. &#187; Il termina en leur disant d'aller d&#233;jeuner, leurs couronnes sur la t&#234;te, et, les libations faites, de gagner leurs compagnies, toujours ceints de leurs couronnes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils furent sortis, il convoqua encore les serrefiles et leur fit ces recommandations : &#171; Vous, Perses, vous voil&#224; au rang des homotimes et l'on vous a choisis parce que vous ressemblez, &#224; tous &#233;gards, aux meilleurs, et qu'en outre, l'&#226;ge vous a rendus plus sages. Vous occupez une place qui n'est pas moins honorable que celle des soldats du premier rang ; plac&#233;s au dernier rang, vous pouvez en ayant l'oeil sur les braves, en les encourageant, les rendre plus braves encore ; s'il en est qui faiblissent, vous les verrez aussi, et vous les en emp&#234;cherez. Au reste, vous &#234;tes plus que personne int&#233;ress&#233;s &#224; la victoire, tant &#224; cause de votre &#226;ge qu'en raison de la pesanteur de votre armure. Si donc ceux qui sont en avant, vous appellent et vous commandent de les suivre, &#233;coutez-les, et pour ne pas &#234;tre en reste avec eux, exhortez-les &#224; votre tour &#224; mener plus vite &#224; l'ennemi. Retirez-vous maintenant, d&#233;jeunez et rejoignez avec les autres, la couronne en t&#234;te, vos bataillons. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que cela se passait dans le camp de Cyrus, les Assyriens qui avaient d&#233;j&#224; d&#233;jeun&#233;, sortirent hardiment et se rang&#232;rent bravement en bataille, sous les ordres du roi lui-m&#234;me, qui passant, sur son char, le long des rangs, les haranguait ainsi : &#171; Assyriens, c'est &#224; pr&#233;sent qu'il faut montrer votre bravoure ; car, &#224; pr&#233;sent, c'est pour votre vie que vous combattez, c'est pour la terre o&#249; vous &#234;tes n&#233;s, pour les maisons o&#249; vous avez &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s, c'est pour vos femmes et vos enfants et pour tous les biens que vous poss&#233;dez. Vainqueurs, vous restez ma&#238;tres, comme auparavant, de tous ces biens ; vaincus, sachez que vous laissez tout cela aux mains de l'ennemi. Combattez donc de pied ferme, en hommes qui veulent &#234;tre vainqueurs ; car c'est une folie, quand on veut la victoire, d'opposer, en fuyant, &#224; l'ennemi les parties du corps qui sont sans yeux, sans armes et sans mains. C'est une folie aussi, quand on veut vivre, de se mettre &#224; fuir ; car on sait que ce sont les vainqueurs qui sauvent leur vie et qu'en fuyant on est plus expos&#233; &#224; la mort qu'en tenant ferme. C'est une folie encore quand on d&#233;sire la richesse, de se laisser vaincre ; car qui ne sait que les vainqueurs non seulement sauvent leurs biens, mais encore prennent ceux des vaincus, et que les vaincus perdent &#224; la fois leur personne et leurs biens ? &#187; Voil&#224; ce que faisait l'Assyrien.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ce moment, Cyaxare envoya dire &#224; Cyrus qu'il &#233;tait temps de marcher &#224; l'ennemi. &#171; Les Assyriens, disait-il, n'ont encore &#224; pr&#233;sent qu'une poign&#233;e d'hommes hors des retranchements ; mais leur nombre s'accro&#238;tra pendant que nous irons &#224; leur rencontre ; aussi n'attendons pas qu'ils soient plus nombreux que nous ; chargeons-les, au contraire, tandis que nous croyons encore pouvoir les &#233;craser facilement. &#187; Cyrus lui r&#233;pondit &#171; Sache bien, Cyaxare, que, si le nombre des vaincus ne d&#233;passe pas la moiti&#233; de leur arm&#233;e, ils diront qu'effray&#233;s de leur multitude, nous n'avons os&#233; attaquer qu'un petit nombre ; ils ne se croiront point vaincus ; tu devras livrer encore une autre bataille, o&#249; peut-&#234;tre ils prendront de meilleurs dispositions qu'&#224; pr&#233;sent, o&#249; ils nous laissent limiter le nombre d'entre eux que nous voulons combattre. &#187; Les envoy&#233;s s'en retourn&#232;rent avec cette r&#233;ponse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment, le Perse Chrysantas et un certain nombre d'autres homotimes amenaient des d&#233;serteurs. Cyrus, naturellement, les interrogea sur ce qui se passait chez les ennemis ; ils r&#233;pondirent qu'ils sortaient &#224; pr&#233;sent en armes et que le roi lui-m&#234;me &#233;tait dehors, les rangeait en bataille et leur adressait au fur et &#224; mesure qu'ils sortaient beaucoup de fortes exhortations, s'il fallait en croire ceux qui les avaient entendues. Alors Chrysantas prit la parole : &#171; Mais quoi ? Cyrus, si tu assemblais les tiens pour les haranguer, tandis qu'il en est encore temps, peut-&#234;tre pourrais-tu, toi aussi, les rendre plus braves. &#187; Cyrus r&#233;pondit : &#171; Chrysantas, que les exhortations de l'Assyrien ne te mettent pas en souci ; car il n'y a pas d'exhortation assez belle pour transformer le jour m&#234;me en braves soldats les poltrons qui les ont entendues, pour faire des archers de ceux qui ne se sont point exerc&#233;s au pr&#233;alable, non plus que des lanceurs de javelots, ni des cavaliers, ni m&#234;me pour rendre endurants des hommes robustes, si on ne les a pas entra&#238;n&#233;s auparavant. &#8212; Mais il suffit, Cyrus, reprit Chrysantas, que tes exhortations augmentent leur courage. &#8212; Suffirait-il, r&#233;pondit Cyrus, de prononcer un discours pour remplir aussit&#244;t d'honneur les &#226;mes de ceux qui l'entendent, les d&#233;tourner de la honte, leur persuader qu'il faut, pour la gloire, affronter toutes sortes de travaux, toutes sortes de dangers, leur inculquer la ferme conviction qu'il vaut mieux mourir en combattant que de sauver ses jours en fuyant ? Ne faut-il pas, ajouta-t-il, si l'on veut graver de telles pens&#233;es dans l'esprit des hommes d'une mani&#232;re durable, ne faut-il pas qu'il y ait d'abord des lois qui assurent aux braves une existence honor&#233;e et digne d'un homme libre, qui condamnent les l&#226;ches &#224; tra&#238;ner une vie abjecte, p&#233;nible, indigne d'&#234;tre v&#233;cue ? Il faut ensuite, je pense, leur donner des ma&#238;tres et des chefs qui leur montrent comme il faut, leur apprennent et les accoutument &#224; observer ces maximes jusqu'&#224; ce qu'ils aient enracin&#233; en eux l'opinion que les hommes courageux et renomm&#233;s sont r&#233;ellement les plus heureux et que les l&#226;ches et les gens d&#233;shonor&#233;s sont les plus malheureux de tous. Voil&#224; de quels sentiments il faut &#234;tre anim&#233; pour montrer qu'on a une instruction plus forte que la crainte de l'ennemi. Si, au moment o&#249; l'on marche au combat, les armes &#224; la main, moment o&#249; beaucoup oublient ce qu'on leur a enseign&#233; jadis, si, dis-je, &#224; ce moment-l&#224; on pouvait, par une d&#233;clamation, rendre imm&#233;diatement les hommes belliqueux, ce serait la chose la plus facile au monde d'apprendre et d'enseigner la plus grande vertu qui soit parmi les hommes. Pour moi, ajouta-t-il, je ne me fierais m&#234;me pas &#224; la solidit&#233; de ceux que nous venons d'exercer nous-m&#234;mes, si je ne vous voyais l&#224;, vous aussi, pour leur donner l'exemple de ce qu'ils doivent &#234;tre, et si vous n'&#233;tiez capables de leur rappeler ce qu'ils peuvent oublier. Quant &#224; ceux qui n'ont pas du tout &#233;t&#233; dress&#233;s &#224; la vertu, je serais &#233;tonn&#233;, dit-il, Chrysantas, si un discours bien dit avait plus de pouvoir pour les rendre braves qu'un air bien chant&#233; pour rendre musiciens des gens &#233;trangers &#224; la musique. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tels &#233;taient les propos qu'ils &#233;changeaient. Mais Cyaxare envoya de nouveau dire &#224; Cyrus qu'il avait tort de diff&#233;rer et de ne point marcher le plus vite possible sur l'ennemi. Cyrus r&#233;pondit alors aux envoy&#233;s : &#171; Que Cyaxare sache bien que les ennemis ne sont pas encore sortis en nombre suffisant. Allez lui dire cela en pr&#233;sence de tous. N&#233;anmoins, puisque c'est son avis, je vais avancer imm&#233;diatement. &#187; Ayant dit cela et pri&#233; les dieux, il fit avancer son arm&#233;e. Quand il eut commenc&#233; &#224; conduire, il conduisit de plus en plus rapidement, et ses soldats le suivirent en bon ordre, parce qu'ils savaient, pour s'y &#234;tre exerc&#233;s, tenir leurs rangs ; ils le suivaient avec assurance, parce qu'ils rivalisaient entre eux, qu'ils s'&#233;taient habitu&#233;s &#224; la fatigue et que leurs chefs &#233;taient au premier rang[7] ; et ils le suivaient avec joie, parce qu'ils avaient l'esprit &#233;clair&#233; : ils savaient, en effet, pour l'avoir appris depuis longtemps que le plus s&#251;r et le plus facile, c'&#233;tait de charger l'ennemi, surtout les archers, les lanceurs de javelots et les cavaliers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant qu'ils &#233;taient encore hors de port&#233;e des traits, Cyrus donna pour mot de ralliement[8] Zeus alli&#233; et guide ; et quand le mot d'ordre revint &#224; lui, Cyrus lui-m&#234;me entonna le p&#233;an habituel et tous les soldats le chant&#232;rent avec lui religieusement et &#224; pleine voix ; car, en pareil cas, ceux qui craignent les dieux ont moins peur des hommes. Le p&#233;an fini, les homotimes s'avancent, le visage radieux, [bien instruits], se regardant les uns les autres, appelant par leur nom ceux qui &#233;taient &#224; c&#244;t&#233; d'eux et derri&#232;re eux, en r&#233;p&#233;tant : &#171; Allons, amis ; allons, mes braves, &#187; et s'exhortant les uns les autres &#224; suivre. Ceux qui &#233;taient derri&#232;re, les entendant, exhortaient &#224; leur tour les premiers &#224; les mener vigoureusement. L'arm&#233;e de Cyrus &#233;tait remplie d'ardeur, d'amour de la gloire, de force, d'audace, de z&#232;le &#224; s'encourager, de prudence et d'ob&#233;issance : ce sont l&#224;, je crois, les dispositions qui sont pour l'ennemi le plus redoutable des dangers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; des Assyriens, ceux qui combattaient au premier rang sur des chars, voyant approcher le gros des Perses, mont&#232;rent sur leurs chars[9] et se retir&#232;rent vers les leurs. Puis leurs archers, leurs lanceurs de javelots et leurs frondeurs lanc&#232;rent leurs traits beaucoup trop t&#244;t pour atteindre leurs ennemis. Cependant les Perses avan&#231;aient et foulaient aux pieds les traits lanc&#233;s contre eux. Alors Cyrus s'&#233;crie : &#171; Allons, mes braves ; c'est le moment de vous montrer et d'encourager les autres &#224; faire comme vous. &#187; Le mot fut transmis, et enflamm&#233;s de z&#232;le et de courage, et impatients d'aborder l'ennemi, quelques-uns se mirent &#224; courir[10], et toute la phalange les suivit au pas de course. Alors Cyrus, oubliant la marche au pas, se mit &#224; courir lui aussi &#224; la t&#234;te de ses troupes, tout en criant : &#171; Qui me suivra ? Qui sera brave ? Qui, le premier, abattra un ennemi ? &#187; Les soldats qui l'avaient entendu r&#233;p&#233;taient ses paroles et &#224; travers tous les rangs, comme il l'avait command&#233;, on entendait courir ce cri : &#171; Qui suivra ? Qui sera brave ? &#187; Et les Perses, ainsi anim&#233;s, couraient ,sus aux ennemis ; mais ceux-ci n'eurent pas la force de les attendre ; ils tourn&#232;rent le dos et s'enfuirent dans le retranchement. Les Perses, de leur c&#244;t&#233;, les poursuivirent &#224; travers les portes o&#249; ils se pressaient, en abattirent un grand nombre, et sautant dans les foss&#233;s, ils tu&#232;rent ceux qui s'y pr&#233;cipitaient, hommes et chevaux &#233;galement, car quelques-uns des chars furent contraints dans leur fuite de se jeter dans les foss&#233;s. Voyant cela, la cavalerie m&#232;de s'&#233;lan&#231;a contre la cavalerie ennemie, qui c&#233;da aussi. Alors ce fut la poursuite des chevaux et des hommes, et le massacre des uns et des autres. Ceux des Assyriens qui se tenaient &#224; l'int&#233;rieur du retranchement sur le rebord du foss&#233;, n'avaient ni la pens&#233;e ni la force de lancer leurs fl&#232;ches ni leurs javelots sur ceux qui &#233;gorgeaient leurs camarades, tant cette terrible vision les gla&#231;ait d'effroi ! Et bient&#244;t m&#234;me voyant des Perses se frayer un passage jusqu'aux entr&#233;es du retranchement, ils s'enfuirent aussi des rebords int&#233;rieurs du foss&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les femmes des Assyriens et de leurs alli&#233;s, voyant la d&#233;route commencer dans l'int&#233;rieur m&#234;me du camp, se mirent &#224; pousser des cris et &#224; courir &#233;pouvant&#233;es ; les unes tenant leurs enfants dans les bras, les autres, plus jeunes, d&#233;chirant leurs habits et se meurtrissant, suppliaient tous ceux qu'elles rencontraient de ne pas fuir en les abandonnant, mais de les d&#233;fendre ainsi que leurs enfants et eux-m&#234;mes. Dans ce moment, les rois, en personne, avec leurs troupes les plus fid&#232;les, se portant aux entr&#233;es et montant sur le revers du foss&#233;, combattaient eux-m&#234;mes et encourageaient les autres. Cyrus, voyant ce qui se passait, craignit que, si ses gens for&#231;aient l'entr&#233;e leur petit nombre ne f&#251;t accabl&#233; par la multitude des ennemis, et fit passer l'ordre de faire retraite hors de la port&#233;e des traits et d'ob&#233;ir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est alors que l'on aurait pu voir que les homotimes avaient &#233;t&#233; dress&#233;s comme il faut, car ils ob&#233;irent promptement eux-m&#234;mes et transmirent l'ordre aux autres avec la m&#234;me promptitude. Quand ils furent hors de port&#233;e des traits, ils reprirent leurs rangs, sachant beaucoup plus exactement qu'un choeur le poste que chacun d'eux devait occuper.&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Le mot pais ; semble d&#233;signer, non Tigrane, mais Sabaris, un tout jeune homme. Le geste d'arracher sa tiare et de d&#233;chirer ses v&#234;tements convient mieux &#224; Sabaris qu'au sage Tigrane.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Pour Socrate, la vertu se confondait avec la science. Toute cette discussion entre Tigrane et Cyrus rappelle les entretiens de Socrate avec ses disciples : c'est la m&#234;me mani&#232;re de poser des questions et la m&#234;me dialectique que dans les M&#233;morables.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] S'il s'agit de talents attiques, comme le talent attique valait 5.894 fr. 25, la somme se montait &#224; 17.682.750 francs. S'il s'agit de talents babyloniens, en usage en Perse, comme le talent babylonien valait 5/3 du talent attique, la somme s'&#233;levait &#224; 29.470.815 francs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Les Chald&#233;ens &#233;taient un peuple nomade qui vivait entre l'Arm&#233;nie et la c&#244;te du Pont-Euxin. Il ne faut pas les confondre avec les Chald&#233;ens de la M&#233;sopotamie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] &#171; Ce sage Indien, ma&#238;tre de Tigrane, mis &#224; mort injustement, est le v&#233;ritable portrait de Socrate, pieusement introduit par la fid&#233;lit&#233; reconnaissante de son disciple dans un ouvrage de fiction. &#187; A. Croiset.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] C'&#233;tait l'usage chez les Perses, comme chez les Grecs, de faire un sacrifice avec une couronne sur la t&#234;te. Cf. H&#233;rodote, I, 132.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] Ce sont les Spartiates qui pla&#231;aient les officiers au premier rang, disposition que X&#233;nophon recommande aussi dans l'Hipparque, 2, 6. Elle n'&#233;tait point en pratique chez les Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[8] Le mot d'ordre &#233;tait donn&#233; par le g&#233;n&#233;ral &#224; ses voisins qui le transmettaient &#224; leurs voisins ; il courait ensuite jusqu'aux derniers rangs, puis revenait, transmis dans l'ordre inverse, jusqu'au g&#233;n&#233;ral. L'&#233;tonnement de Cyrus le jeune, entendant circuler le mot d'ordre parmi ses auxiliaires grecs, prouve que c'&#233;tait un usage inconnu aux Perses. Cf. Anabase, I, 8, 16.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[9] Les Assyriens mont&#233;s sur des chars en &#233;taient descendais pour escarmoucher. A l'approche de l'ennemi, ils remont&#232;rent sur leurs chars, retourn&#233;s face &#224; leur arm&#233;e, pour qu'ils pussent se retirer plus vite vers le gros des leurs. Les M&#232;des pratiqu&#232;rent la m&#234;me tactique, jusqu'&#224; ce que Cyrus e&#251;t invent&#233; les chars arm&#233;s de faux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[10] C'est ainsi que les Grecs charg&#232;rent &#224; Cunaxa. &#171; Cl&#233;arque fit d'abord avancer la phalange des Grecs au pas, effrayant les ennemis par le bel ordre de ses troupes, puis, comme ils allaient arriver &#224; la port&#233;e du trait, il leur commanda de prendre le pas de course, pour ne point &#234;tre bless&#233;s par les traits. &#187; Polyen, II, 4&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE IV</title>
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		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; En apprenant que le roi d'Assyrie a &#233;t&#233; tu&#233;, tout son camp se d&#233;bande. Cyrus le poursuit avec les Perses et les volontaires M&#232;des que Cyaxare lui permet d'emmener. Guid&#233; par les Hyrcaniens, qui font d&#233;tection aux Assyriens, il inflige aux ennemis une grande d&#233;faite. Il projette de former une cavalerie perse. Il renvoie les captifs. Cyaxare, irrit&#233; de se voir abandonn&#233;, rappelle les M&#232;des. Cyrus retient son messager et lui fait remettre une lettre par un &#233;missaire qu'il envoie en Perse (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; En apprenant que le roi d'Assyrie a &#233;t&#233; tu&#233;, tout son camp se d&#233;bande. Cyrus le poursuit avec les Perses et les volontaires M&#232;des que Cyaxare lui permet d'emmener. Guid&#233; par les Hyrcaniens, qui font d&#233;tection aux Assyriens, il inflige aux ennemis une grande d&#233;faite. Il projette de former une cavalerie perse. Il renvoie les captifs. Cyaxare, irrit&#233; de se voir abandonn&#233;, rappelle les M&#232;des. Cyrus retient son messager et lui fait remettre une lettre par un &#233;missaire qu'il envoie en Perse chercher des renforts. D&#233;tection de Gobryas. Partage du butin.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Discours de Cyrus &#224; ses troupes. Les ennemis abandonnent leur camp. Cyrus obtient de Cyaxare la permission d'emmener &#224; leur poursuite ceux des M&#232;des qui voudront bien le suivre ; les volontaires se pr&#233;sentent en masse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus demeura l&#224; assez longtemps avec son arm&#233;e pour montrer &#224; l'ennemi qu'ils &#233;taient pr&#234;ts &#224; combattre, s'il voulait sortir. Comme personne ne s'avan&#231;ait contre lui, il se retira &#224; la distance qui lui sembla convenable et campa. Lorsqu'il eut &#233;tabli des sentinelles et envoy&#233; des guetteurs en avant de l'arm&#233;e, il se mit au milieu du camp, r&#233;unit ses soldats et leur tint ce discours : &#171; Perses, avant tout je remercie les dieux de tout mon coeur, et vous les remerciez tous comme moi, je pense ; car nous avons obtenu et la victoire et le salut. Il nous faut donc offrir aux dieux des actions de gr&#226;ces avec les moyens dont nous disposons. Et maintenant je vous adresse &#224; tous mes &#233;loges ; car vous avez tous glorieusement contribu&#233; au succ&#232;s que nous avons remport&#233;. Pour les exploits particuliers, je m'en informerai pr&#232;s de qui il convient et j'essaierai alors de louer et de r&#233;compenser chacun suivant son m&#233;rite. Quant au taxiarque Chrysantas, qui &#233;tait &#224; mes c&#244;t&#233;s, je n'ai aucunement besoin du t&#233;moignage d'autrui ; je sais par moi-m&#234;me ce qu'il a &#233;t&#233; : d'abord il a fait ce que vous avez tous fait, je pense ; mais de plus, quand j'ai command&#233; la retraite et l'ai appel&#233; par son nom, il levait son &#233;p&#233;e pour frapper un ennemi. Or il m'a ob&#233;i aussit&#244;t et, renon&#231;ant au coup qu'il allait donner, il a fait ce que je commandais : il a fait retraite lui-m&#234;me et en a transmis en toute h&#226;te l'ordre &#224; ses voisins, si bien qu'il est arriv&#233; &#224; mettre sa compagnie hors de la port&#233;e des traits, avant que les ennemis se fussent aper&#231;us que nous reculions et qu'ils eussent band&#233; leurs arcs et lanc&#233; leurs javelots. Aussi s'est-il retir&#233; lui-m&#234;me sans dommage, en m&#234;me temps qu'il assurait par son ob&#233;issance le salut des siens. Mais, ajouta-t-il, j'en vois d'autres qui sont bless&#233;s, j'examinerai moi-m&#234;me en quelles circonstances ils l'ont &#233;t&#233;, et alors j'en donnerai mon avis. A l'&#233;gard de Chrysantas, comme il est &#224; la fois actif et prudent au combat, qu'il sait &#224; la fois ob&#233;ir et commander, pour le r&#233;compenser, d&#232;s &#224; pr&#233;sent je le fais chiliarque ; plus tard, si la Divinit&#233; nous accorde quelque autre avantage, je ne l'oublierai pas non plus alors. Pour vous tous, je veux, ajoutat-il, vous donner un conseil : gardez toujours en votre esprit ce que vous venez de voir dans le combat, pour que vous jugiez toujours &#224; part vous si le meilleur moyen de sauver sa vie est la valeur ou la fuite, quels sont ceux qui se tirent le plus facilement d'affaire, ceux qui combattent de bon gr&#233; ou ceux qui combattent malgr&#233; eux, et quel plaisir procure la victoire. Vous pouvez en juger sainement &#224; cette heure, puisque vous en avez l'exp&#233;rience et que le fait est r&#233;cent. Pensez toujours &#224; ce que je vous dis, ajouta-t-il, vous en serez plus courageux. Maintenant allez d&#238;ner, comme des soldats ch&#233;ris du ciel, vaillants et sages ; offrez aux dieux des libations, entonnez le p&#233;an, et tenez-vous pr&#234;ts &#224; ex&#233;cuter ce qu'on vous commandera. &#187; A ces mots, il monta &#224; cheval et se rendit chez Cyaxare. Apr&#232;s s'&#234;tre r&#233;joui avec lui, comme il &#233;tait naturel, apr&#232;s avoir vu ce qui se passait de ce c&#244;t&#233;, apr&#232;s lui avoir demand&#233; s'il d&#233;sirait quelque chose, il rejoignit son arm&#233;e. Quand ses soldats eurent d&#238;n&#233; et &#233;tabli des sentinelles comme il le fallait, ils se couch&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant les Assyriens, qui avaient perdu leur chef et presque tous leurs meilleurs soldats, &#233;taient dans la consternation ; beaucoup m&#234;me s'enfuirent du camp pendant la nuit. Voyant cela, Cr&#233;sus et les autres alli&#233;s &#233;taient d&#233;courag&#233;s ; car tout leur &#233;tait contraire, et ce qui contribuait le plus &#224; leur &#244;ter le courage, c'est que la nation qui avait l'h&#233;g&#233;monie dans l'arm&#233;e avait perdu l'esprit ; aussi ils abandonnent le camp et se sauvent &#224; la faveur de la nuit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le jour parut et qu'on vit le camp d&#233;sert, aussit&#244;t Cyrus y fait entrer les Perses les premiers ; les ennemis y avaient laiss&#233; quantit&#233; de moutons, de boeufs, de chariots charg&#233;s d'une infinit&#233; de vivres. Apr&#232;s les Perses, tous les M&#232;des de Cyaxare y p&#233;n&#233;tr&#232;rent aussi et y d&#233;jeun&#232;rent. Le repas fini, Cyrus assemble ses taxiarques et leur parla ainsi : &#171; Que de biens de toute sorte, soldats, je vois qui nous &#233;chappent, alors que les dieux nous les offraient ! Les ennemis se sont d&#233;rob&#233;s, vous le voyez vous-m&#234;mes. Quand les hommes qui &#233;taient dans ce retranchement l'ont abandonn&#233; pour prendre la fuite, comment croire qu'ils tiendraient contre nous, s'ils nous voyaient en rase campagne ? Quand, sans nous conna&#238;tre, ils ont l&#226;ch&#233; pied, comment croire qu'ils r&#233;sisteraient &#224; pr&#233;sent qu'ils sont vaincus et que nous leur avons inflig&#233; de si grosses pertes ? Quand les plus braves d'entre eux ont p&#233;ri, comment les plus mauvais consentiraientils &#224; nous affronter ? &#187; Quelqu'un dit alors : &#171; Mais alors pourquoi ne les poursuivons-nous pas le plus vite possible, alors que ces biens s'offrent ainsi &#224; nous ? &#187; Cyrus r&#233;pondit : &#171; Parce que nous manquons de chevaux : les plus consid&#233;rables d'entre nos ennemis, ceux qu'il importait le plus de prendre ou de tuer, s'&#233;loignent sur leurs chevaux ; nous avons pu, avec l'aide des dieux, les mettre en d&#233;route ; mais nous aurons beau les poursuivre, nous ne les atteindrons pas. &#8212; Pourquoi donc, demanda-t-on, ne vas-tu pas dire cela &#224; Cyaxare ? &#8212; Eh bien ! venez tous avec moi, r&#233;pondit Cyrus, pour qu'il sache que nous sommes tous du m&#234;me avis. &#187; Et tous le suivirent et dirent ce qu'ils jugeaient propre &#224; obtenir ce qu'ils demandaient.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyaxare ressentit quelque jalousie en voyant les Perses ouvrir les premiers cet avis ; peut-&#234;tre en m&#234;me temps estimait-il sage de ne plus s'exposer aux dangers ; car lui-m&#234;me &#233;tait tout &#224; la joie, et parmi les autres M&#232;des, il en voyait beaucoup imiter son exemple. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il r&#233;pondit : &#171; Cyrus, plus que tous les autres hommes, vous avez souci, vous, les Perses, de n'user immod&#233;r&#233;ment d'aucun plaisir, je le sais pour l'avoir vu et ou&#239;-dire. Pour moi, ce qui importe le plus, c'est de se mod&#233;rer au milieu des plus grandes jouissances. Or y a-t-il rien au monde qui en procure une plus grande que le bonheur qui vient de nous &#233;choir ? Si donc, &#224; pr&#233;sent que nous sommes heureux, nous m&#233;nageons prudemment notre bonheur, peut-&#234;tre pourrons-nous, &#224; l'abri du danger vieillir heureux. Si au contraire, nous en sommes insatiables et que nous essayions d'en poursuivre un autre, puis un autre encore, prenez garde qu'il ne nous arrive ce qui arrive, dit-on, &#224; beaucoup de navigateurs qui, &#233;blouis de leur fortune, s'obstinent &#224; courir les mers jusqu'&#224; ce qu'ils p&#233;rissent, ou &#224; beaucoup de capitaines qui, apr&#232;s une victoire, courent apr&#232;s une seconde et perdent le fruit de la premi&#232;re. Si en effet les ennemis qui se sont enfuis nous &#233;taient inf&#233;rieurs en nombre, peut-&#234;tre n'y aurait-il aucun danger &#224; poursuivre ce petit nombre, mais consid&#232;re que pour vaincre une faible partie des leurs, nous avons d&#251; engager tous les n&#244;tres et que les autres n'ont pas combattu. Si nous ne les for&#231;ons pas &#224; combattre, comme ils ne connaissent ni nos forces ni les leurs, ils se retireront par ignorance et pusillanimit&#233; ; mais s'ils se rendent compte qu'ils ne courent pas moins de risques &#224; se retirer qu'&#224; rester, prends garde de les rendre braves malgr&#233; eux. Sache que tu ne d&#233;sires pas plus ardemment t'emparer de leurs femmes et de leurs enfants qu'eux de les sauver. Rappelle-toi que les laies, une fois vues, s'enfuient, quel que soit leur nombre, avec leurs petits ; mais qu'un chasseur poursuive un de ses marcassins, la laie ne se sauve plus, m&#234;me si elle est seule ; elle s'&#233;lance au contraire contre l'homme qui essaie de le lui ravir. Tout &#224; l'heure en s'enfermant dans un retranchement, ils nous ont permis de limiter le nombre de ceux que nous avons voulu combattre. Mais si nous nous avan&#231;ons contre eux en rase campagne, et qu'ils apprennent &#224; se diviser en plusieurs corps, pour nous attaquer, les uns de front, comme derni&#232;rement, les autres de flanc, les autres par derri&#232;re, prends garde que chacun de nous n'aura ni assez de mains, ni assez d'yeux. Enfin, ajouta-t-il, je ne voudrais pas non plus, au moment o&#249; je vois les M&#232;des se r&#233;jouir, les contraindre &#224; se lever pour courir au danger. &#8212; Ne contrains personne, r&#233;pondit Cyrus, mais autorise &#224; me suivre quiconque le d&#233;sirera et peut-&#234;tre te ram&#232;neronsnous pour toi et pour chacun de tes amis de quoi vous r&#233;jouir tous. Nous n'allons certainement pas poursuivre le gros des ennemis ; car comment le rattraper ? Mais si nous surprenons quelque corps d&#233;tach&#233; ou rest&#233; en arri&#232;re, nous te l'am&#232;nerons. Songe, ajouta-t-il, que nous aussi, sur ta pri&#232;re, nous avons fait, pour te rendre service, une route immense : il est donc juste que toi, &#224; ton tour, tu nous fasses plaisir, afin que nous ne rentrions pas chez nous les mains vides et que nous n'ayons pas toujours les yeux tourn&#233;s vers ton tr&#233;sor. &#187; Cyaxare dit alors : &#171; S'il en est qui veulent bien te suivre, je serai le premier &#224; t'en savoir gr&#233;. &#8212; Envoie-moi donc, reprit Cyrus, un de tes hommes de confiance pour faire conna&#238;tre ta volont&#233;. &#8212; Va, prends parmi ceux qui sont ici celui que tu d&#233;sires. &#187; Il y avait justement l&#224; celui qui s'&#233;tait dit un jour parent de Cyrus et avait re&#231;u son baiser. Aussit&#244;t Cyrus de dire : &#171; Celui-ci me suffit. &#8212; Qu'il te suive donc, dit Cyaxare. Et toi, ajouta-t-il, proclame que ceux qui le voudront peuvent partir avec Cyrus. &#187; Cyrus le prit donc avec lui et sortit. D&#232;s qu'ils furent dehors, Cyrus lui dit : &#171; C'est maintenant que tu vas me prouver si tu disais vrai, quand tu pr&#233;tendais avoir plaisir &#224; me voir. &#8212; Je ne te quitterai plus, dit le M&#232;de, si tu me parles ainsi. &#8212; Tu vas donc, reprit Cyrus, mettre tout ton z&#232;le &#224; m'en amener d'autres. &#187; Le M&#232;de en fit le serment, en disant : &#171; Oui, par Zeus, jusqu'&#224; ce que je m&#233;rite que tu me regardes &#224; ton tour avec plaisir. &#187; Alors, il s'empressa de faire conna&#238;tre aux M&#232;des la volont&#233; de Cyaxare en ajoutant que, pour lui, il ne se s&#233;parerait pas d'un homme si beau et si bon, et, supr&#234;me avantage, issu des dieux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;fection des Hyrcaniens. Cyrus les lance avec les M&#232;des et les Arm&#233;niens &#224; la poursuite de l'ennemi, tandis que les Perses leur pr&#233;parent un grand festin pour leur retour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que Cyrus &#233;tait occup&#233; &#224; recruter des M&#232;des, voil&#224; que, par un hasard providentiel, des envoy&#233;s se pr&#233;sentent de la part des Hyrcaniens. Les Hyrcaniens sont voisins des Assyriens. C'est un peuple peu nombreux, et c'est la raison pour laquelle ils &#233;taient tomb&#233;s sous la domination des Assyriens. Ils avaient alors et ils ont encore aujourd'hui la r&#233;putation d'&#234;tre d'excellents cavaliers ; aussi les Assyriens se servaient-ils d'eux, comme les Spartiates se servent des Skirites[1], sans les &#233;pargner ni dans les fatigues, ni dans les dangers. En cette occasion aussi, ils les avaient charg&#233;s de former l'arri&#232;re-garde avec environ mille cavaliers, afin que si quelque danger survenait sur les derri&#232;res, ils fussent les premiers &#224; le supporter. Les Hyrcaniens, devant marcher les derniers, avaient aussi leurs chariots et leurs familles en arri&#232;re de l'arm&#233;e. Lorsqu'ils vont &#224; la guerre, la plupart des peuples de l'Asie emm&#232;nent en effet toute leur maisonn&#233;e, et c'est ainsi que les Hyrcaniens faisaient campagne. R&#233;fl&#233;chissant &#224; tout ce qu'ils enduraient des Assyriens, que le roi &#233;tait mort, que les Assyriens &#233;taient vaincus, que la terreur r&#233;gnait dans l'arm&#233;e, que les alli&#233;s &#233;taient d&#233;courag&#233;s et les abandonnaient, consid&#233;rant tout cela, il leur parut que c'&#233;tait le moment de quitter leur parti, au cas o&#249; Cyrus voudrait attaquer avec eux l'ennemi commun. C'est pour cela qu'ils avaient d&#233;p&#234;ch&#233; des messagers &#224; Cyrus, dont le renom, depuis le combat, &#233;tait devenu tr&#232;s grand.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces envoy&#233;s dirent &#224; Cyrus qu'ils avaient de justes raisons de ha&#239;r les Assyriens, et que, s'il voulait marcher contre eux, ils seraient ses alli&#233;s et ses guides. En m&#234;me temps, ils s'&#233;tendaient sur l'&#233;tat pr&#233;sent des ennemis, vivement d&#233;sireux de d&#233;cider Cyrus &#224; poursuivre la guerre. Il leur demanda : &#171; Croyez-vous que nous puissions les atteindre avant qu'ils aient gagn&#233; leurs forteresses ? Nous regardons en effet comme un grand malheur qu'ils nous aient &#233;chapp&#233; par la fuite. &#187; Il parlait ainsi pour leur donner la plus haute id&#233;e des Perses. Les Hyrcaniens r&#233;pondirent qu'on les rattraperait d&#232;s le lendemain, si l'on se mettait en route &#224; l'aurore avec des troupes l&#233;g&#232;res ; car ils cheminaient lentement, embarrass&#233;s par leur multitude et leurs chariots. Ils ajout&#232;rent que les Assyriens, ayant pass&#233; la nuit pr&#233;c&#233;dente sans dormir, n'avaient fait qu'une petite &#233;tape avant de camper. Cyrus leur dit alors : &#171; Pouvez-vous nous donner quelque garantie de la v&#233;rit&#233; de ce que vous avancez ? &#8212; Oui, r&#233;pondirent-ils, nous allons imm&#233;diatement monter &#224; cheval et nous te ram&#232;nerons des otages cette nuit ; seulement, toi aussi, engage-toi, au nom des dieux, et tends-nous la main droite[2], pour que nous portions aux autres les assurances que nous aurons re&#231;ues de toi. &#187; Cyrus alors leur engagea sa foi, et affirma que, s'ils confirmaient ce qu'ils disaient, il les traiterait en amis et en alli&#233;s fid&#232;les, et aurait pour eux la m&#234;me consid&#233;ration que pour les Perses et les M&#232;des. On peut voir encore aujourd'hui les Hyrcaniens jouissant d'une grande confiance, et admis &#224; tous les emplois, comme les Perses et les M&#232;des qui en paraissent dignes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s le d&#238;ner, il fit sortir son arm&#233;e, comme il faisait encore jour, et dit aux Hyrcaniens de l'attendre pour faire route ensemble. Tous les Perses sortirent donc, comme cela &#233;tait naturel, ainsi que Tigrane &#224; la t&#234;te de ses troupes ; une foule de M&#232;des sortirent aussi, les uns, parce que, dans leur jeune &#226;ge, ils avaient &#233;t&#233; les amis de Cyrus enfant ; les autres, parce qu'ayant chass&#233; avec lui, ils avaient appr&#233;ci&#233; son caract&#232;re ; d'autres, par reconnaissance, persuad&#233;s qu'il avait &#233;cart&#233; d'eux un grand danger, d'autres, parce qu'ils esp&#233;raient, en le voyant bon et heureux, qu'il serait aussi, un jour, un prince tr&#232;s puissant ; d'autres, parce qu'ils d&#233;siraient le payer des services qu'il avait pu leur rendre au temps o&#249; il &#233;tait &#233;lev&#233; chez les M&#232;des ; car sa bont&#233; &#233;tait si grande qu'il avait obtenu de son grand-p&#232;re un grand nombre de faveurs pour une foule de gens ; beaucoup aussi, parce qu'ils voyaient les Hyrcaniens et que le bruit s'&#233;tait r&#233;pandu qu'ils les conduiraient &#224; des razzias fructueuses, se pr&#233;sentaient dans le d&#233;sir d'y participer. Cyrus se vit donc suivi de presque tous les M&#232;des aussi, sauf des commensaux de Cyaxare : ceux-ci rest&#232;rent avec ceux qu'ils commandaient. Tous les autres s'avan&#231;aient avec l'all&#233;gresse et l'ardeur de gens qui partaient, non par contrainte, mais de leur plein gr&#233; et par affection pour leur g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand l'arm&#233;e fut dehors, Cyrus se dirigeant d'abord vers les M&#232;des, les loua et pria les dieux d'abord d'&#234;tre pour eux et pour les Perses des guides favorables et de le mettre &#224; m&#234;me de les r&#233;compenser de leur z&#232;le. A la fin, il donna l'ordre aux fantassins d'ouvrir la marche, aux M&#232;des de suivre avec la cavalerie, et il commanda que, lorsqu'on prendrait du repos ou qu'on ferait une halte, on lui d&#233;p&#234;ch&#226;t des cavaliers pour recevoir les instructions opportunes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il dit ensuite aux Hyrcaniens de prendre la t&#234;te. Ils demand&#232;rent alors : &#171; Eh quoi ! ne veux-tu pas attendre que nous t'amenions les otages, pour que tu puisses te mettre en route avec les gages que tu nous as demand&#233;s ? &#8212; C'est que je pense, r&#233;pliqua Cyrus, que ces gages, nous les avons dans notre courage et dans nos bras. Car vous pouvez voir que nous sommes en position de vous faire du bien, si vous dites la v&#233;rit&#233; ; si, au contraire, vous nous trompez, nous estimons que ce n'est pas nous qui serons dans votre d&#233;pendance, c'est plut&#244;t vous, gr&#226;ce aux dieux, qui serez dans la n&#244;tre. Cependant, ajouta-t-il, Hyrcaniens, puisque vous dites que les v&#244;tres sont &#224; la queue de l'arm&#233;e, quand vous les verrez, indiquez-nous que ce sont les v&#244;tres pour que nous les &#233;pargnions. &#187; Sur ces paroles, les Hyrcaniens prirent la t&#234;te de l'arm&#233;e, comme il le leur avait dit : ils admiraient la force d'&#226;me de Cyrus et ne craignaient plus ni les Assyriens, ni les Lydiens, ni leurs alli&#233;s, mais seulement que Cyrus n'attach&#226;t qu'une importance infime &#224; les avoir ou non pour alli&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On raconte que, la nuit &#233;tant survenue pendant qu'ils &#233;taient en marche, une lumi&#232;re brillante se r&#233;pandit du haut du ciel, sur Cyrus et son arm&#233;e ; ce ph&#233;nom&#232;ne surnaturel fit frissonner tous les coeurs, mais les enhardit contre les ennemis. Comme ils &#233;taient l&#233;g&#232;rement &#233;quip&#233;s et qu'ils avan&#231;aient vite, ils firent naturellement un long chemin, et, avec le cr&#233;puscule, ils &#233;taient pr&#232;s de l'arm&#233;e des Hyrcaniens. D&#232;s que les envoy&#233;s les reconnurent, ils pr&#233;vinrent Cyrus que c'&#233;tait leurs gens. &#171; Nous les reconnaissons, dirent-ils, &#224; leur position &#224; la queue de l'arm&#233;e et au grand nombre de leurs feux. &#187; Cyrus leur d&#233;puta un des deux messagers en lui enjoignant de dire que, s'ils &#233;taient amis, ils vinssent &#224; lui le plus rapidement possible, la main droite lev&#233;e. Il d&#233;p&#234;cha aussi l'un des siens avec l'ordre de dire aux Hyrcaniens que l'on agirait &#224; leur &#233;gard selon ce qu'on les verrait faire. L'un des messagers demeura donc aupr&#232;s de Cyrus, l'autre s'&#233;lan&#231;a vers les Hyrcaniens.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant que Cyrus observait ce qu'allaient faire les Hyrcaniens, il fit arr&#234;ter l'arm&#233;e. Alors les chefs des M&#232;des et Tigrane accourent &#224; cheval et lui demandent ce qu'ils devaient faire. Il leur dit : &#171; La troupe qui est en vue est celle des Hyrcaniens ; l'un de leurs envoy&#233;s est parti vers eux et avec lui, un des n&#244;tres, pour leur dire que, s'ils sont amis, ils viennent &#224; nous en levant tous la main droite. S'ils se pr&#233;sentent ainsi, que chacun de vous l&#232;ve aussi la main droite devant celui qu'il aura en face de lui et le rassure par ce geste. Mais s'ils l&#232;vent leurs armes ou tentent de fuir, il faut, ajouta-t-il, essayer aussit&#244;t de ne laisser &#233;chapper aucun de ces premiers ennemis. &#187; Telles furent ses instructions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Hyrcaniens, ayant entendu les messagers, se r&#233;jouirent, et, sautant &#224; cheval, s'avanc&#232;rent la main droite tendue en avant, comme on leur avait dit. Les M&#232;des et les Perses leur tendaient la main de leur c&#244;t&#233; et les encourageaient. Puis Cyrus leur parla : &#171; Nous avons d&#233;sormais confiance en vous, Hyrcaniens, dit-il ; de votre c&#244;t&#233;, faites de m&#234;me &#224; notre &#233;gard. Mais tout d'abord, ajouta-t-il, dites-moi &#224; quelle distance sont les chefs des ennemis et le gros de leurs troupes. &#187; Ils r&#233;pondirent : &#171; A un peu plus d'une parasange. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus tint alors ce discours : &#171; Allons, Perses, M&#232;des et vous, Hyrcaniens, car je m'adresse &#224; vous d&#233;sormais comme &#224; des alli&#233;s et &#224; des amis, rendez-vous bien compte qu'&#224; cette heure notre situation est telle que, si nous attaquons mollement, nous nous exposons &#224; tous les d&#233;sastres ; car les ennemis savent bien ce qui nous am&#232;ne. Mais si, tendant toutes nos forces, nous marchons sur eux avec courage et r&#233;solution, vous les verrez aussit&#244;t, comme des esclaves fugitifs qu'on retrouve, les uns vous supplier, les autres s'enfuir et les autres incapables m&#234;me de s'en aviser. Car ils seront d&#233;j&#224; vaincus, quand ils vous verront et ils seront en notre pouvoir, avant de penser que nous arrivons, avant de s'&#234;tre rang&#233;s et d'avoir pris leurs dispositions de combat. Si donc vous voulez d&#238;ner, dormir et vivre d&#233;sormais heureux, ne leur donnons pas le loisir de d&#233;lib&#233;rer, de rien pr&#233;parer de bon, ni m&#234;me de reconna&#238;tre qu'ils ont affaire &#224; des hommes ; mais qu'ils ne voient partout que des boucliers, des &#233;p&#233;es, des haches et des coups fondant sur eux. Vous, Hyrcaniens, ajouta-t-il, d&#233;ployez-vous devant nous et couvrez notre marche, afin que la vue de vos armes nous cache le plus longtemps possible. Quant &#224; moi, lorsque je serai pr&#232;s de l'arm&#233;e des ennemis, laissez pr&#232;s de moi un escadron de chaque nation, pour que je puisse m'en servir au besoin, sans quitter mon poste. Vous, chefs et v&#233;t&#233;rans, marchez en rangs serr&#233;s, si vous &#234;tes sages, pour ne pas &#234;tre refoul&#233;s, si vous tombez sur une troupe compacte ; laissez les jeunes poursuivre ; qu'ils ne fassent pas de quartier ; car le plus s&#251;r, en ce moment, c'est de laisser le moins possible d'ennemis. Si nous remportons la victoire, ajouta-t-il, gardez-vous d'une chose qui a souvent renvers&#233; la fortune des vainqueurs : ne vous mettez pas &#224; piller : le pillard n'est plus un homme, c'est un goujat, et on peut &#224; volont&#233; le traiter en esclave. Mettez-vous bien dans l'esprit qu'il n'y a rien de plus profitable que la victoire ; le vainqueur en effet ravit tout d'un seul coup, hommes, femmes, richesses, pays entier. N'ayez donc en vue qu'une chose, conserver la victoire ; car, vaincu, le pillard lui-m&#234;me est pris. N'oubliez pas non plus, en poursuivant les fuyards, de revenir vers moi, quand il fera encore jour ; car, la nuit venue, nous ne recevrons plus personne. &#187; Il dit, et renvoya les officiers &#224; leurs compagnies respectives, avec ordre &#224; chacun d'eux de rapporter, tout en marchant, ces instructions &#224; leurs dizainiers, car les dizainiers, plac&#233;s au premier rang, &#233;taient &#224; port&#233;e d'entendre ; les dizainiers devaient de m&#234;me les transmettre chacun &#224; ses dix hommes. Puis les Hyrcaniens prirent la t&#234;te de l'arm&#233;e et Cyrus s'avan&#231;a, tenant le centre avec les Perses ; il avait plac&#233;, comme de raison, les cavaliers aux deux ailes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le jour &#233;claire enfin les Assyriens : les uns s'&#233;tonnent de ce qu'ils voient, d'autres reconnaissent aussit&#244;t le danger ; ceux-ci donnent des nouvelles, ceux-l&#224; jettent des cris ; on d&#233;lie les chevaux, on plie bagage, on jette &#224; terre les armes que portent les b&#234;tes de somme, on s'arme, on saute sur les chevaux, on les bride, on fait monter les femmes dans les chariots, on prend les objets les plus pr&#233;cieux pour les sauver ; on surprend des gens qui les enfouissent, mais la plupart se jettent dans la fuite. On peut croire qu'ils faisaient bien d'autres choses encore, sauf de combattre, et ils p&#233;rissaient sans coup f&#233;rir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme on &#233;tait en &#233;t&#233;, Cr&#233;sus, roi de Lydie, avait fait partir ses femmes en avant, dans des chariots, la nuit, pour que la marche f&#251;t plus facile &#224; la fra&#238;cheur ; lui-m&#234;me suivait avec sa cavalerie. Le roi de la Phrygie qui borde l'Hellespont, avait, dit-on, fait de m&#234;me. Mais quand ils apprirent ce qui se passait, par des fuyards qui les avaient rejoints, ils prirent la fuite eux aussi &#224; toute vitesse. Cependant les rois de Cappadoce et d'Arabie, qui &#233;taient encore tout pr&#232;s furent attaqu&#233;s par les Hyrcaniens, avant d'avoir mis leur cuirasse et furent massacr&#233;s. Ce furent les Assyriens et les Arabes qui eurent le plus de morts ; car, &#233;tant dans leur pays, ils pressaient moins la marche. Tandis que les M&#232;des et les Hyrcaniens poursuivaient ainsi l'ennemi, comme il est naturel &#224; des vainqueurs, Cyrus commanda aux cavaliers rest&#233;s pr&#232;s de lui de cerner le camp et de tuer ceux qu'ils en verraient sortir en armes. A ceux qui y &#233;taient demeur&#233;s, il fit dire par un h&#233;raut que tous les soldats, cavaliers, fantassins ou archers, apportassent leurs armes li&#233;es en faisceaux et qu'on laiss&#226;t les chevaux pr&#232;s des tentes, et que tous ceux qui enfreindraient ces ordres seraient imm&#233;diatement d&#233;capit&#233;s. Les soldats de Cyrus se rang&#232;rent autour du camp, l'&#233;p&#233;e &#224; la main. Alors les ennemis apport&#232;rent leurs armes et les jet&#232;rent &#224; l'endroit qu'on leur indiqua ; des soldats d&#233;sign&#233;s &#224; cet effet les br&#251;l&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment, Cyrus s'avisa que ses troupes &#233;taient parties sans vivres ni boissons, choses dont on ne peut se passer ni pour s'engager dans une exp&#233;dition ni pour faire quoi que ce soit. Comme il cherchait o&#249; trouver le ravitaillement le meilleur et le plus rapide, il songea que dans toute arm&#233;e en campagne il y avait n&#233;cessairement des gens pour prendre soin des tentes et pour fournir aux soldats, quand ils rentrent, les choses n&#233;cessaires. Il pensa alors que, vraisemblablement, c'&#233;tait surtout cette sorte de gens que l'on venait de prendre dans le camp, parce qu'ils &#233;taient occup&#233;s &#224; ramasser les bagages. En cons&#233;quence, il fit publier par un h&#233;raut que tous les intendants se pr&#233;sentassent, et s'il en manquait quelqu'un, que le plus ancien de la tente v&#238;nt &#224; sa place, mena&#231;ant ceux qui d&#233;sob&#233;iraient de toute sa s&#233;v&#233;rit&#233;. Les intendants, voyant leurs ma&#238;tres ob&#233;ir, ob&#233;irent rapidement. Quand ils furent arriv&#233;s, Cyrus ordonna &#224; ceux d'entre eux qui avaient dans leur tente des vivres pour deux mois ou plus de s'asseoir ; puis, quand il les eut vus, il donna le m&#234;me ordre &#224; ceux qui en avaient pour un mois ; presque tous, se trouvant en ce cas, s'assirent. Ces renseignements pris, il leur dit : &#171; Allez maintenant, vous autres ; s'il en est parmi vous qui n'aiment pas les coups et qui d&#233;sirent que nous les traitions avec douceur, mettez tous vos soins et votre empressement &#224; pr&#233;parer dans chaque tente le double des victuailles et des boissons que vous fournissiez chaque jour &#224; vos ma&#238;tres et &#224; leurs valets ; tenez pr&#234;t tout ce qu'il faut pour un bon repas ; car, de quelque c&#244;t&#233; que soit la victoire, les vainqueurs reviendront aussit&#244;t et ils exigeront qu'on satisfasse largement &#224; leurs besoins. Sachez qu'il vous importe qu'ils n'aient pas &#224; se plaindre de la r&#233;ception. &#187; Ayant entendu ces paroles, les intendants se h&#226;tent d'ex&#233;cuter les ordres de Cyrus. Lui, cependant, r&#233;unit les taxiarques, et leur tient ce discours : &#171; Mes amis, nous pourrions, je le sais, prendre notre d&#233;jeuner avant nos alli&#233;s absents et nous r&#233;galer de ces mets et de ces boissons pr&#233;par&#233;s avec le plus grand soin ; mais je ne crois pas que ce d&#233;jeuner serve mieux nos int&#233;r&#234;ts que l'attention que nous pouvons montrer pour nos alli&#233;s, ni que la bonne ch&#232;re augmente nos forces autant que nous pouvons le faire en nous attachant des alli&#233;s d&#233;vou&#233;s. Or, si, pendant qu'ils poursuivent et tuent nos ennemis, et qu'ils se battent contre ceux qui font t&#234;te, nous leur t&#233;moignons assez d'indiff&#233;rence pour nous mettre &#224; table avant m&#234;me de savoir o&#249; ils en sont, nous nous couvrirons de honte et nous nous trouverons affaiblis faute d'alli&#233;s. Si au contraire nous nous occupons de ceux qui affrontent les dangers et les fatigues, de sorte qu'&#224; leur retour ils trouvent le n&#233;cessaire, nous prendrons plus de plaisir &#224; ce repas, croyez-moi, que si nous assouvissions sur-le-champ notre app&#233;tit. Observez encore, ajouta-t-il, que m&#234;me si nous ne leur devions pas ces &#233;gards, ce ne serait pas le moment de se remplir le ventre et de s'enivrer ; car nous n'avons pas encore termin&#233; ce que nous voulons faire ; au contraire, notre situation est &#224; son point critique et demande un surcro&#238;t de surveillance. Nous avons, en effet, dans le camp des ennemis bien plus nombreux que nous et qui ne sont pas encha&#238;n&#233;s ; aussi faut-il nous m&#233;fier d'eux et les garder, pour avoir des gens qui fassent pour nous ce qui est n&#233;cessaire. En outre, nos cavaliers ne sont pas ici ; nous sommes inquiets de savoir o&#249; ils sont et s'ils resteront avec nous, &#224; leur retour. Aussi, Perses, je suis d'avis qu'il ne faut manger et boire que juste autant qu'on le juge n&#233;cessaire, afin de ne pas c&#233;der au sommeil et de conserver sa raison. En outre il y a dans le camp de grandes richesses, et je n'ignore pas qu'il ne tiendrait qu'&#224; nous d'en d&#233;tourner ce qu'il nous plairait, bien qu'elles nous soient communes avec ceux qui nous ont aid&#233;s &#224; les prendre ; mais je doute que nous gagnions plus &#224; nous en emparer qu'&#224; nous montrer justes et &#224; payer de ce prix l'avantage de nous les attacher plus solidement. Mon avis, ajouta-t-il, est de nous en remettre pour le partage de ces richesses aux M&#232;des, aux Hyrcaniens et &#224; Tigrane, quand ils seront de retour ; et s'ils nous font petite part, nous le tiendrons pour un profit, puisque l'int&#233;r&#234;t les portera &#224; demeurer avec nous plus volontiers. Si nous nous adjugions aujourd'hui la plus grosse part, nous ne serions pas riches pour longtemps, au lieu que si nous abandonnons ces richesses pour acqu&#233;rir le pays qui les produit, nous avons l&#224;, ce me semble, le moyen d'assurer une fortune in&#233;puisable &#224; nous et &#224; tous les n&#244;tres. Je crois, ajouta-t-il, que si nous nous entra&#238;nions dans notre pays &#224; ma&#238;triser notre app&#233;tit et l'amour d&#233;plac&#233; du gain, c'est afin que nous puissions &#224; l'occasion tirer parti do cette &#233;ducation. Or, o&#249; trouver une occasion plus importante que celle-ci pour pratiquer ces le&#231;ons, je ne le vois pas. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il dit. Hystaspe, seigneur perse et homotime, parla dans le m&#234;me sens : &#171; Il serait vraiment &#233;trange, Cyrus, qu'&#224; la chasse nous ayons souvent le courage de nous priver de manger pour prendre quelque animal qui ne vaut peut-&#234;tre pas grand-chose, et que, quand nous poursuivons le bonheur complet, si nous nous imaginons &#234;tre travers&#233;s par un de ces obstacles qui font reculer les l&#226;ches, mais c&#232;dent aux vaillants, on nous voie n&#233;gliger nos devoirs. &#187; Ainsi parla Hystaspe, et tous les autres d'approuver. Cyrus dit alors : &#171; Eh bien, puisque nous sommes du m&#234;me avis, prenez chacun dans vos compagnies cinq hommes des plus s&#233;rieux, qu'ils fassent le tour du camp, qu'ils f&#233;licitent ceux qu'ils verront occup&#233;s &#224; pr&#233;parer ce qu'il nous faut et qu'ils punissent les n&#233;gligents plus s&#233;v&#232;rement que s'ils &#233;taient leurs ma&#238;tres. &#187; Cet ordre fut ex&#233;cut&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, appuy&#233; par Chrysantas, persuade ses taxiarques de la n&#233;cessit&#233; de former une cavalerie perse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;j&#224; certains d&#233;tachements m&#232;des, ayant atteint des chariots qu'on avait exp&#233;di&#233;s en avant et qui &#233;taient remplis de munitions, leur avaient fait faire demi-tour et les poussaient vers le camp ; d'autres s'&#233;tant empar&#233;s de voitures couvertes, remplies de tr&#232;s belles femmes, &#233;pouses ou concubines que les Assyriens menaient avec eux pour leur beaut&#233;, les ramenaient aussi. C'est encore aujourd'hui la coutume des peuples de l'Asie, lorsqu'ils vont &#224; la guerre d'emmener avec eux leurs biens les plus pr&#233;cieux ; ils pr&#233;tendent qu'&#224; la vue de ce qu'ils ont de plus cher ils combattent plus vaillamment ; car ils sont forc&#233;s, disent-ils, de le d&#233;fendre avec plus de coeur. Peut-&#234;tre en est-il ainsi ; peut-&#234;tre aussi le font-ils par amour du plaisir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, voyant ce qu'avaient fait les M&#232;des et les Hyrcaniens, &#233;tait mortifi&#233; pour lui et pour les siens, en voyant qu'en ce moment les autres les surpassaient et faisaient en outre du butin, tandis que les Perses &#233;taient &#224; un poste r&#233;duit &#224; l'inaction. En effet, ceux qui ramenaient du butin le montraient &#224; Cyrus et s'en retournaient aussit&#244;t &#224; la poursuite des ennemis, suivant l'ordre qu'ils disaient avoir re&#231;u de leurs chefs. Quoique mordu par le d&#233;pit, Cyrus faisait n&#233;anmoins ranger en place le butin qu'on apportait. Puis il r&#233;unit de nouveau les taxiarques, et se pla&#231;ant dans un lieu d'o&#249; tous pouvaient l'entendre, il leur dit : &#171; Mes amis, si nous poss&#233;dions tout ce qui s'&#233;tale &#224; pr&#233;sent sous nos yeux, ce seraient de grands biens qui &#233;cherraient &#224; la nation perse ; mais la part la plus grande serait naturellement pour nous, puisque c'est gr&#226;ce &#224; nous qu'on s'en est empar&#233; : c'est l&#224;, je crois, une chose que nous pensons tous. Comment en devenir nous-m&#234;mes les ma&#238;tres, nous qui sommes impuissants par nousm&#234;mes &#224; les conqu&#233;rir, tant que les Perses n'auront pas de cavalerie nationale, c'est ce que je ne vois plus. R&#233;fl&#233;chissez, en effet, ajouta-t-il. Nous autres Perses, nous avons des armes avec lesquelles nous sommes assur&#233;s de mettre en d&#233;route les ennemis, en les attaquant de pr&#232;s ; mais apr&#232;s les avoir mis en d&#233;route, comment pourrions-nous, sans cavalerie, prendre ou tuer dans leur fuite des cavaliers, des archers, des peltastes ? Quels archers, hommes de trait, ou cavaliers craindraient de nous approcher pour nous faire du mal, quand ils savent qu'ils ne risquent pas plus d'&#234;tre maltrait&#233;s par nous que par des arbres plant&#233;s en terre ? S'il en est ainsi, n'est-il pas &#233;vident que les cavaliers qui pr&#233;sentement sont avec nous s'imaginent n'avoir pas moins de droits que nous sur le butin, et peut-&#234;tre m&#234;me, par Zeus, davantage ? Pour le moment, il ne saurait en &#234;tre autrement ; mais si nous nous procurons une cavalerie qui ne c&#232;de pas &#224; la leur, n'est-il pas &#233;vident que, m&#234;me sans eux, nous pourrons faire aux ennemis ce que nous leur faisons avec eux, et qu'alors nous les trouverons moins fiers avec nous ? Car, qu'ils veuillent rester ou partir, nous nous en mettrons moins en peine, si nous sommes capables, sans eux, de nous suffire &#224; nous-m&#234;mes. Voil&#224; ce que j'avais &#224; dire sur ce point, et je crois que personne ne pourrait soutenir contre moi que les Perses n'ont pas un int&#233;r&#234;t capital &#224; se cr&#233;er une cavalerie &#224; eux. Mais peut-&#234;tre vous demandez-vous comment nous pourrons y parvenir. Examinons donc, si nous voulons mettre sur pied ce corps de cavalerie, les moyens dont nous disposons et ceux qui nous manquent. Voici d'abord dans le camp une multitude de chevaux qui sont tomb&#233;s en nos mains, avec les freins pour les conduire, et tout l'attirail indispensable pour l'&#233;quitation. D'autre part nous avons tout ce qui est n&#233;cessaire &#224; un cavalier, une cuirasse pour prot&#233;ger le corps, des javelots &#224; lancer ou &#224; tenir &#224; la main. Que faut-il encore ? &#201;videmment des hommes ; or c'est juste ce qui nous manque le moins ; car rien n'est plus &#224; nous que nous-m&#234;mes. Mais, dira-t-on peut-&#234;tre, nous ne savons pas monter. Non, par Zeus ; mais ceux qui savent &#224; pr&#233;sent ne savaient pas plus que nous, avant d'avoir appris. On m'objectera qu'ils ont appris &#233;tant enfants. Est-ce que les enfants sont plus intelligents que les hommes pour apprendre ce qu'on leur dit ou ce qu'on leur montre ? Lesquels, des enfants ou des hommes, ont le plus de force pour ex&#233;cuter ce qu'ils ont appris ? Pour le loisir d'apprendre, nous en avons plus que les enfants et les autres hommes. Nous n'avons pas &#224; apprendre le maniement de l'arc, comme les enfants : il y a longtemps que nous le connaissons ; ni &#224; lancer le javelot, nous le savons aussi. Nous n'avons pas non plus d'emp&#234;chement comme les autres hommes, occup&#233;s les uns aux travaux de la terre, les autres &#224; leur m&#233;tier, les autres &#224; leurs affaires domestiques ; nous avons, nous autres, non seulement le loisir, mais encore l'obligation de faire la guerre. D'ailleurs il n'en est pas ici comme de beaucoup d'autres pratiques militaires qui sont utiles, mais p&#233;nibles. En effet, n'est-il pas plus agr&#233;able de faire route &#224; cheval que sur ses deux pieds ? En cas de presse, n'est-il pas agr&#233;able de se rendre vite aupr&#232;s d'un ami qui a besoin de vous, et, s'il faut poursuivre un homme ou une b&#234;te, de les rattraper vite ? Et n'est-il pas commode, au lieu de porter ses armes, de les faire porter au cheval en m&#234;me temps que le cavalier ? car avoir des armes et les porter, cela fait deux. Ce qu'on pourrait craindre surtout, c'est que, s'il nous faut affronter le danger &#224; cheval, avant d'&#234;tre rompu &#224; ce genre de combat, nous ne cessions d'&#234;tre fantassins, sans &#234;tre devenus de bons cavaliers ; mais il n'y a pas ici non plus de difficult&#233; insurmontable. Partout o&#249; nous le voudrons, nous pourrons combattre pied &#224; terre ; car nous ne d&#233;sapprendrons pas les manoeuvres de l'infanterie en apprenant &#224; monter &#224; cheval. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus. Chrysantas prit la parole pour appuyer son avis. &#171; Pour ma part, dit-il, je d&#233;sire apprendre &#224; monter &#224; cheval, et ma raison c'est que je me figure que, lorsque je serai devenu cavalier, je serai un homme ail&#233;. A pr&#233;sent, en effet, je m'estime heureux, quand je cours contre un homme but &#224; but, si je le d&#233;passe seulement de la t&#234;te, et, quand je vois passer une b&#234;te qui court, de courir assez vite pour lui lancer mon javelot ou ma fl&#232;che, avant qu'elle soit bien loin. Quand je serai devenu cavalier, je pourrai rattraper un homme, de si loin que je l'aper&#231;oive ; je pourrai en poursuivant des b&#234;tes fauves atteindre et frapper de pr&#232;s les unes, et tuer les autres d'un javelot, comme si elles &#233;taient immobiles ; car quand deux animaux sont rapides, l'un et l'autre, s'ils sont pr&#232;s l'un de l'autre, c'est comme s'ils &#233;taient immobiles. Aussi, de tous les &#234;tres anim&#233;s, il n'en est pas, je crois, que j'aie plus envi&#233;s que les hippocentaures, s'ils ont jamais exist&#233;, avec l'intelligence de l'homme pour d&#233;lib&#233;rer avant d'agir, avec les mains pour ex&#233;cuter ce qu'ils avaient &#224; faire, avec la vitesse et la force du cheval pour atteindre ce qui fuyait et renverser ce qui r&#233;sistait. Tous ces avantages, je les r&#233;unirai en ma personne, si je deviens cavalier. Je pourrai tout pr&#233;voir gr&#226;ce &#224; mon intelligence d'homme, je porterai mes armes avec mes mains, je poursuivrai l'adversaire avec mon cheval, je le culbuterai sous l'&#233;lan de mon cheval, sans pourtant &#234;tre uni et li&#233; &#224; lui, comme les hippocentaures[3] ; cela vaut mieux que de ne faire qu'un avec lui. Car je m'imagine que ces hippocentaures ne pouvaient gu&#232;re user d'une foule de bonnes choses invent&#233;es par les hommes, ni jouir des plaisirs que la nature accorde aux chevaux. Pour moi, quand je saurai monter et que je serai sur mon cheval, j'arriverai bien &#224; faire ce que faisaient les hippocentaures ; et quand je serai descendu, je mangerai, je m'habillerai, je dormirai comme les autres hommes, en sorte que je serai un hippocentaure en deux parties, que je pourrai s&#233;parer ou r&#233;unir &#224; volont&#233;. J'aurai encore, ajouta-t-il, ces avantages sur les hippocentaures, c'est que ceux-ci n'avaient que deux yeux pour voir, deux oreilles pour entendre, tandis que moi j'aurai quatre yeux pour observer, quatre oreilles pour &#233;couter. On dit en effet que le cheval voit beaucoup de choses avant l'homme et l'en avertit, qu'il entend beaucoup de choses avant lui et lui en donne avis. Inscris-moi donc, ajoutat-il, au nombre de ceux qui ne peuvent plus attendre d'&#234;tre cavaliers. &#8212; Et nous aussi, par Zeus, &#187; s'&#233;cri&#232;rent tous les autres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L&#224;-dessus, Cyrus reprit : &#171; Puisque nous sommes si bien d&#233;cid&#233;s, que diriez-vous, si nous d&#233;cr&#233;tions pour nous-m&#234;mes que ce sera un d&#233;shonneur pour tout Perse &#224; qui j'aurai fourni un cheval d'&#234;tre rencontr&#233; &#224; pied, quel que soit le trajet, long ou court, qu'il ait &#224; faire, afin qu'on nous prenne pour de vrais hippocentaures ? &#187; Il dit, et tous approuv&#232;rent, si bien que c'est une coutume &#224; laquelle ils se conforment encore de nos jours et que l'on ne voit jamais un Perse de distinction aller volontairement &#224; pied. Voil&#224; quels &#233;taient leurs discours.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus renvoie chez eux les prisonniers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le milieu du jour fut pass&#233;, les cavaliers m&#232;des et hyrcaniens revinrent, amenant des chevaux et des prisonniers ; ils avaient &#233;pargn&#233; ceux qui avaient rendu leurs armes. D&#232;s qu'ils furent arriv&#233;s, Cyrus, avant tout, s'informa s'ils lui revenaient tous sains et saufs. Sur leur r&#233;ponse affirmative, il leur demanda ce qu'ils avaient fait, Ils le lui racont&#232;rent, en vantant chacune de leurs prouesses. Cyrus &#233;coutait avec plaisir tout ce qu'ils voulaient lui dire, puis il les loua ainsi : &#171; On voit bien que vous vous &#234;tes comport&#233;s en braves gens ; car vous avez l'air plus grand, plus beau, plus fier qu'avant. &#187; Il leur demanda ensuite combien de chemin ils avaient fait et si le pays &#233;tait peupl&#233;. Ils r&#233;pondirent qu'ils avaient couvert une grande distance, et que tout le pays &#233;tait peupl&#233; et rempli de brebis, de ch&#232;vres, de boeufs, de chevaux, de bl&#233; et de denr&#233;es de toutes sortes. &#171; Nous avons, dit Cyrus, deux choses &#224; faire ; c'est d'abord de nous rendre ma&#238;tres de ceux qui poss&#232;dent ces biens, ensuite de les faire rester chez eux ; car un pays habit&#233; est une possession de grand prix : sans habitants, il est aussi sans productions. Je sais, ajouta-t-il, que vous avez tu&#233; ceux qui vous r&#233;sistaient, et vous avez bien fait c'est le meilleur moyen d'assurer la victoire. Quant &#224; ceux qui ont mis bas les armes, vous les avez amen&#233;s prisonniers. Mais je suis convaincu que nous avons int&#233;r&#234;t &#224; les renvoyer. Tout d'abord nous n'aurons plus &#224; nous garder d'eux, ni &#224; les garder, ni &#224; les nourrir ; car nous ne voulons pas, n'est-ce pas ? les laisser mourir de faim ; puis, en les renvoyant, nous augmenterons le nombre de nos prisonniers ; car, si nous nous emparons du pays, tous ceux qui l'habitent seront nos prisonniers. Quand ils verront que nous avons donn&#233; &#224; ceux-ci la vie et la libert&#233;, les autres resteront plus volontiers et pr&#233;f&#233;reront ob&#233;ir plut&#244;t que de combattre. Voil&#224; mon avis. Si quelqu'un en a un meilleur, qu'il le propose. &#187; Ceux qui avaient entendu Cyrus approuv&#232;rent son dessein. Alors il r&#233;unit les prisonniers et leur dit : &#171; Votre ob&#233;issance vous a sauv&#233; la vie. A l'avenir, si vous vous conduisez de m&#234;me, il n'y aura rien de chang&#233; pour vous, sinon que vous n'aurez plus le m&#234;me ma&#238;tre qu'avant. Vous habiterez les m&#234;mes maisons, vous travaillerez le m&#234;me sol, vous vivrez avec les m&#234;mes femmes, vous aurez la m&#234;me autorit&#233; qu'&#224; pr&#233;sent sur vos enfants ; mais vous ne combattrez plus contre nous ni contre personne. Si l'on vous fait tort, c'est nous qui combattrons pour vous. Et pour que personne ne vous commande de prendre les armes, livrez-nous celles que vous avez. A ceux qui les livreront, nous assurerons la paix et ils jouiront en toute s&#233;curit&#233; des biens que nous promettons. Mais nous marcherons aussit&#244;t contre ceux qui ne remettront pas leurs armes. Si quelqu'un de vous vient &#224; nous et nous fait voir de bons sentiments par ses actes et ses conseils, nous le traiterons comme un bienfaiteur et un ami, non comme un esclave. Retenez bien ce que je vous dis, ajouta-t-il, et annoncez-le aux autres. Si vous &#234;tes d&#233;cid&#233;s &#224; m'&#233;couter et que d'autres s'y opposent, menez-nous &#224; eux : nous leur apprendrons que c'est &#224; vous, non &#224; eux, de faire la loi. &#187; Il dit. Et eux se prostern&#232;rent devant lui et promirent de faire ce qu'il avait dit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE V&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyaxare, irrit&#233; de se voir presque seul, rappelle les M&#232;des. Cyrus retient son messager. Il demande du renfort en Perse, o&#249; il envoie le plus vieux des homotimes, avec une lettre qu'il remettra &#224; Cyaxare en passant. Dans le partage du butin, Cyrus se fait adjuger les chevaux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils furent partis, Cyrus dit : &#171; Il est temps, M&#232;des et Arm&#233;niens, que nous prenions tous notre repas nous vous avons pr&#233;par&#233; le n&#233;cessaire du mieux que nous avons pu. Allez donc et envoyez-nous la moiti&#233; des pains qu'on a faits : il y en a assez pour vous et pour nous ; mais n'envoyez ni viande ni vin : nous en avons assez &#224; notre disposition. Vous, Hyrcaniens, conduisez-les aux tentes ; mettez les chefs dans les plus grandes, vous savez o&#249; elles sont, et les autres o&#249; vous le jugerez convenable ; puis vous-m&#234;mes allez souper o&#249; il vous plaira ; car vos tentes n'ont subi aucun dommage et sont intactes ; vous y trouverez tout pr&#234;t comme les autres. Sachez tous que cette nuit nous monterons la garde pour vous &#224; l'ext&#233;rieur du camp ; mais ce qui se passera dans les tentes, surveillezle vous-m&#234;mes, et placez vos armes &#224; votre port&#233;e ; car ceux qui sont dans les tentes ne sont pas encore nos amis. &#187; Les M&#232;des et les gens de Tigrane se lav&#232;rent et chang&#232;rent de v&#234;tements, on leur en avait pr&#233;par&#233;, puis ils soup&#232;rent. Leurs chevaux aussi re&#231;urent leur ration. On envoya aux Perses la moiti&#233; des pains, sans y joindre ni viande, ni boisson ; on crut qu'ils en avaient en abondance. Or Cyrus avait voulu dire qu'ils avaient, pour assaisonner leur pain, l'app&#233;tit et, pour boire, l'eau du fleuve voisin. Cyrus fit souper les Perses, puis, la nuit venue, il en envoya un grand nombre, par cinquaines et dizaines, tout autour du camp, avec ordre de se tenir cach&#233;s ; il pensait qu'ils garderaient le camp, si l'on essayait d'en approcher du dehors, et en m&#234;me temps que, si quelques-uns essayaient de s'&#233;chapper avec du butin, ils les saisiraient. C'est ce qui arriva effectivement ; un grand nombre essay&#232;rent de s'&#233;vader, un grand nombre furent pris. Cyrus laissa l'argent &#224; ceux qui les avaient captur&#233;s et fit &#233;gorger les fuyards, si bien que, d&#232;s ce moment, on aurait pu chercher, on n'aurait pas trouv&#233; un homme qui r&#244;d&#226;t la nuit. Tandis que les Perses se comportaient ainsi, les M&#232;des faisaient bonne ch&#232;re, buvaient, au son de la fl&#251;te, et s'en donnaient &#224; coeur joie ; ils avaient pris tout ce qu'il fallait pour cela, et ceux qui pass&#232;rent la nuit ne manqu&#232;rent de rien pour se divertir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant la nuit o&#249; Cyrus &#233;tait sorti, Cyaxare, roi des M&#232;des, s'&#233;tait enivr&#233;, lui et ses invit&#233;s, pour f&#234;ter la victoire, et il pensait que les autres M&#232;des, sauf quelquesuns, &#233;taient pr&#233;sents dans le camp, o&#249; il entendait mener grand bruit. C'&#233;taient les serviteurs des M&#232;des, qui, en l'absence de leurs ma&#238;tres, buvaient sans contrainte et faisaient tapage, d'autant plus qu'ils avaient pris sur l'arm&#233;e assyrienne du vin et beaucoup d'autres provisions. Mais quand le jour parut et que Cyaxare ne vit personne &#224; sa porte, sauf ses convives de la veille, quand on lui dit que le camp &#233;tait vide de M&#232;des et de cavaliers, quand il s'en fut assur&#233; de ses yeux en sortant de sa tente, alors il gronda de col&#232;re contre Cyrus et contre les M&#232;des qui l'avaient laiss&#233; seul, et aussit&#244;t, comme il &#233;tait, diton, dur et peu r&#233;fl&#233;chi, il ordonna &#224; un de ceux qui &#233;taient pr&#233;sents de prendre les cavaliers qu'il commandait, de rejoindre &#224; toute vitesse l'arm&#233;e de Cyrus et de dire : &#171; Je ne te croyais pas capable, Cyrus, d'un proc&#233;d&#233; si l&#233;ger &#224; mon &#233;gard, et vous, M&#232;des, je n'aurais pas cru, quand m&#234;me Cyrus en aurait eu le dessein, que vous consentissiez &#224; me laisser seul, comme vous l'avez fait. Et maintenant que Cyrus revienne, s'il le veut, mais vous, en tout cas, revenez au plus vite. &#187; Telles furent ses instructions. Celui qui avait re&#231;u l'ordre de partir dit : &#171; Et comment les trouverai-je, ma&#238;tre ? &#8212; Et comment, r&#233;pondit Cyaxare, Cyrus et les siens ont-ils trouv&#233; ceux contre qui ils marchaient ? &#8212; C'est que, par Zeus, dit l'autre, on m'a dit que des Hyrcaniens, d&#233;serteurs de l'ennemi, &#233;taient venus ici et en &#233;taient repartis pour lui servir de guides. &#187; A ces mots, Cyaxare s'emporta plus violemment encore contre Cyrus, qui ne l'en avait m&#234;me pas inform&#233; et se pressa d'autant plus d'envoyer vers les M&#232;des, pour le r&#233;duire &#224; ses seules forces, et il joignit &#224; son ordre de rappel des menaces plus v&#233;h&#233;mentes encore. Il mena&#231;a aussi l'envoy&#233;, s'il ne rapportait pas rigoureusement ses paroles. L'envoy&#233; se mit en route avec ses cavaliers, au nombre d'une centaine, f&#226;ch&#233; de n'&#234;tre pas parti, lui aussi, avec Cyrus. Chemin faisant, ils se tromp&#232;rent de route et s'&#233;gar&#232;rent, et ils ne rejoignirent l'arm&#233;e alli&#233;e qu'apr&#232;s &#234;tre tomb&#233;s sur quelques fuyards assyriens qu'ils contraignirent &#224; les guider, et enfin, ayant aper&#231;u les feux, ils arriv&#232;rent vers le milieu de la nuit. Quand ils furent parvenus devant le camp, les gardes, comme Cyrus le leur avait enjoint, ne les laiss&#232;rent pas entrer avant le jour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le jour se montra, Cyrus appela d'abord les mages et les pria de choisir la part qu'il est d'usage d'offrir aux dieux &#224; l'occasion de tels succ&#232;s. Tandis que les mages s'en occupaient, il convoqua les homotimes et leur dit : &#171; Mes amis, ce sont les dieux qui nous offrent tant de biens ; mais nous Perses, nous sommes &#224; pr&#233;sent trop peu nombreux pour en rester les ma&#238;tres ; car, si nous ne mettons pas de gardes &#224; ces biens que nous avons acquis, ils passeront de nouveau en des mains &#233;trang&#232;res, et si nous laissons un certain nombre d'entre nous pour garder le butin qui tombe en notre pouvoir, nous d&#233;couvrirons aussit&#244;t notre faiblesse. Aussi je suis d'avis que l'un de vous se rende le plus vite possible chez les Perses, pour leur faire savoir ce que je viens de dire et les prier d'envoyer au plus vite une nouvelle arm&#233;e, s'ils veulent avoir l'empire de l'Asie et la jouissance de ses richesses. Va donc, toi, le plus vieux, poursuivit-il, va leur dire cela, et ajoute que, s'ils m'envoient des troupes, je me charge, quand elles seront l&#224;, de les nourrir. Tu vois toim&#234;me le butin qui est en nos mains ; ne leur en cache rien. La convenance et la loi demandent que j'en envoie une partie en Perse ; consulte mon p&#232;re sur la part &#224; faire aux dieux, les magistrats sur la part &#224; faire au tr&#233;sor public. Qu'ils nous d&#233;l&#232;guent aussi des commissaires pour voir ce que nous faisons et nous expliquer ce que nous demandons. Toi, ajouta-t-il, fais tes paquets et prends ton escouade pour t'escorter. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il appela ensuite les M&#232;des. Au m&#234;me moment l'envoy&#233; de Cyaxare se pr&#233;sentait ; il rapporta devant toute l'assembl&#233;e la col&#232;re de son ma&#238;tre contre Cyrus et ses menaces contre les M&#232;des, et il finit en disant : &#171; Le roi commande aux M&#232;des de s'en retourner, lors m&#234;me que Cyrus voudrait rester. &#187; Ayant entendu le messager, les M&#232;des gard&#232;rent le silence, se demandant s'ils pouvaient d&#233;sob&#233;ir, quand le roi commandait, ou s'ils devaient c&#233;der &#224; la crainte de ses menaces, alors surtout qu'il &#233;tait connu pour sa cruaut&#233;. Cyrus prit la parole : &#171; Pour moi, messager et vous, M&#232;des, je ne suis pas du tout surpris que Cyaxare, qui a vu tant&#244;t le nombre des ennemis et qui ne sait pas &#224; quel point nous en sommes, s'inqui&#232;te et pour nous et pour lui ; mais quand il saura qu'un grand nombre d'ennemis ont p&#233;ri, que tous les autres sont en d&#233;route, tout d'abord il cessera de craindre, puis il reconna&#238;tra qu'il n'est pas abandonn&#233;, maintenant que ses amis exterminent ses ennemis. D'ailleurs comment m&#233;riterions-nous d'&#234;tre bl&#226;m&#233;s, nous qui lui rendons service et qui n'avons rien fait de notre chef ? Au contraire, je ne vous ai emmen&#233;s avec moi qu'apr&#232;s l'avoir persuad&#233; de vous y autoriser, et ce n'est pas parce que vous aviez envie de partir avec moi que vous avez demand&#233; la permission de sortir ; si vous &#234;tes ici, c'est parce qu'il a command&#233; de partir &#224; ceux qui le voudraient de bon coeur. Cette col&#232;re, j'en suis s&#251;r, s'adoucira devant nos succ&#232;s et dispara&#238;tra, quand il cessera de craindre. Et maintenant, ajouta-t-il, toi, messager, va te reposer : tu dois &#234;tre fatigu&#233;, et nous, Perses, puisque nous nous attendons &#224; ce que les ennemis se pr&#233;sentent, soit pour combattre, soit pour se soumettre, rangeons-nous en bataille dans le meilleur ordre possible ; car en nous montrant ainsi, nous avancerons davantage la r&#233;alisation de nos projets. Toi, chef des Hyrcaniens, ordonne &#224; tes officiers d'armer leurs soldats, puis reviens pr&#232;s de moi. &#187; L'Hyrcanien ex&#233;cuta l'ordre et revint. Cyrus lui dit : &#171; Je suis heureux de te voir avec nous : car non seulement tu nous donnes des preuves de ton amiti&#233;, mais encore tu me parais avoir de l'intelligence. Il est clair qu'&#224; pr&#233;sent nous avons les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts ; car, si les Assyriens sont mes ennemis, ils sont encore plus tes ennemis que les miens. Il nous faut donc nous consulter tous les deux, afin qu'aucun de nos alli&#233;s pr&#233;sents ne fasse d&#233;fection, et que, s'il est possible, nous en acqu&#233;rions d'autres. Tu as entendu le M&#232;de rappeler ses cavaliers ; s'ils s'en vont, il ne restera avec vous que nous, les fantassins. Il faut donc faire en sorte, toi et moi, que cet envoy&#233; qui les rappelle, veuille lui-m&#234;me rester pr&#232;s de nous. Cherchelui la tente o&#249; il sera le mieux accommod&#233;, et donne-la lui, pourvue de tout le n&#233;cessaire. De mon c&#244;t&#233;, je t&#226;cherai de lui donner un emploi qui lui soit plus agr&#233;able que de s'en retourner. Entretiens-le des biens immenses que tous nos amis peuvent esp&#233;rer, si notre exp&#233;dition r&#233;ussit. Cela fait, reviens me trouver. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'Hyrcanien s'en alla conduire le M&#232;de dans une tente, tandis que l'homotime envoy&#233; en Perse se pr&#233;sentait, tout pr&#234;t &#224; partir. Cyrus lui recommanda de dire aux Perses tout ce qu'il avait expos&#233; pr&#233;c&#233;demment dans son discours, et le chargea d'une lettre pour Cyaxare. &#171; Je vais te lire, dit Cyrus, ce que je lui mande, afin que, le connaissant, tu r&#233;pondes en accord avec moi aux questions qu'il pourra te faire &#224; ce sujet. &#187; Voici ce qu'il y avait dans la lettre : &#171; Cyrus &#224; Cyaxare, salut. Nous ne t'avons pas abandonn&#233; ; car ce n'est pas au moment o&#249; l'on est vainqueur de ses ennemis, que les amis vous abandonnent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous ne croyons pas non plus te mettre en danger, en nous &#233;loignant de toi ; au contraire, plus nous sommes &#233;loign&#233;s, plus nous pensons accro&#238;tre ta s&#233;curit&#233; ; car ce ne sont pas ceux qui restent assis le plus pr&#232;s de leurs amis qui leur procurent le plus de s&#233;curit&#233;, ce sont ceux qui repoussent bien loin les ennemis qui mettent le mieux leurs amis &#224; l'abri du danger. Examine ma conduite &#224; ton &#233;gard et la tienne envers moi avant de m'adresser des reproches. Moi, je t'ai amen&#233; des alli&#233;s, non pas autant que tu me pressais d'en amener, mais autant que j'ai pu ; toi, tu m'as donn&#233;, quand j'&#233;tais en pays ami, tous ceux que je pourrais persuader, et, maintenant que je suis en pays ennemi, tu rappelles, non pas ceux qui veulent bien revenir, mais tout le monde. Je comptais alors vous devoir &#224; tous, &#224; toi comme &#224; eux, de la reconnaissance, et voil&#224; que tu me contrains &#224; l'oublier et &#224; t&#226;cher de la reporter tout enti&#232;re sur ceux qui m'ont accompagn&#233;. Cependant je ne puis me r&#233;soudre &#224; faire comme toi, et, au moment m&#234;me o&#249; j'envoie demander une arm&#233;e aux Perses, j'enjoins &#224; tous ceux qui viendront &#224; moi, si tu as besoin de leurs services avant notre retour, de se mettre &#224; ta disposition pour que tu en uses, non comme ils le voudront bien, mais comme bon te semblera. Je te conseille, en outre, bien que je sois plus jeune que toi, de ne point retirer ce que tu as donn&#233;, si tu ne veux pas t'attirer, au lieu de reconnaissance, de l'inimiti&#233; ; de ne point rappeler par des menaces ceux que tu veux voir revenir vite pr&#232;s de toi ; de ne point menacer beaucoup de gens au moment o&#249; tu te pr&#233;tends abandonn&#233;, de peur de leur apprendre &#224; te m&#233;priser. Pour nous, nous t&#226;cherons de te rejoindre aussit&#244;t que nous aurons accompli les projets dont nous croyons le succ&#232;s &#233;galement avantageux &#224; toi et &#224; nous. Porte-toi bien. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Remets-lui cette lettre, et, s'il te questionne &#224; ce propos, r&#232;gle ta r&#233;ponse sur ce que j'ai &#233;crit ; le message dont je te charge au sujet des Perses est d'accord avec ce que j'&#233;cris &#224; Cyaxare. &#187; Sur ces paroles, il remit la lettre au messager et le cong&#233;dia, non sans lui avoir aussi recommand&#233; la diligence, d'autant qu'il savait quelle importance avait son prompt retour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment Cyrus vit que tout le monde &#233;tait d&#233;j&#224; compl&#232;tement arm&#233;, M&#232;des, Hyrcaniens et soldats de Tigrane ; les Perses aussi &#233;taient enti&#232;rement &#233;quip&#233;s. D&#233;j&#224; quelques habitants du voisinage amenaient des chevaux et apportaient des armes. Cyrus leur ordonna de jeter les javelots &#224; l'endroit o&#249; les ennemis avaient d&#233;j&#224; jet&#233; les leurs ; ceux qu'on avait charg&#233;s de cette besogne les br&#251;l&#232;rent, sauf ceux dont l'arm&#233;e avait besoin. Pour les chevaux, il enjoignit &#224; ceux qui les avaient amen&#233;s de rester pour les garder, jusqu'&#224; ce qu'on leur f&#238;t signe ; puis il rassembla les chefs des cavaliers m&#232;des et hyrcaniens, et leur tint ce discours : &#171; Amis et alli&#233;s, ne vous &#233;tonnez pas si je vous convoque souvent. Comme la situation est nouvelle pour nous, il y a de la confusion en beaucoup de choses ; or, quand il y a confusion, il y a n&#233;cessairement de l'embarras, jusqu'&#224; ce que les choses soient en place. Nous avons &#224; pr&#233;sent un butin immense, auquel s'ajoute un grand nombre de prisonniers. Mais, comme nous ne savons pas ce qui, dans tout cela, est &#224; chacun de nous, comme aucun des prisonniers ne sait quel est son ma&#238;tre, on n'en voit gu&#232;re qui remplissent leurs devoirs, et presque tous sont incertains de ce qu'ils ont &#224; faire. Pour que cela cesse, r&#233;glez les choses par un partage. Celui qui est tomb&#233; sur une tente bien pourvue de vivres, de boissons, de serviteurs, de literie, de v&#234;tements et de tout ce qui compose une tente militaire bien organis&#233;e n'a plus besoin de rien, sinon de savoir qu'il doit dor&#233;navant prendre soin de tout ce qui lui est &#233;chu comme d'un bien qui lui est propre ; mais s'il en est qui soient dans une tente mal pourvue, c'est &#224; vous d'examiner ce qui manque et d'y suppl&#233;er. Vous aurez encore bien du superflu, j'en r&#233;ponds ; car les ennemis avaient tout en plus grande quantit&#233; qu'il n'en faut au nombre de gens que nous sommes. Il est venu aussi des tr&#233;soriers du roi d'Assyrie et d'autres princes pour me dire qu'ils avaient chez eux de l'argent monnay&#233;, provenant, disaient-ils, des tributs. Faites-leur savoir par un h&#233;raut qu'ils aient &#224; remettre tout cet argent aussi &#224; l'endroit o&#249; vous aurez pris place, et faites peur &#224; quiconque ne ferait pas ce qui est prescrit. Cet argent re&#231;u, donnez au cavalier une part double, une part simple au fantassin, afin que vous ayez de quoi acheter ce qui peut vous manquer. Il y a un march&#233; dans le camp ; ordonnez par la voix d'un h&#233;raut qu'on ne moleste personne, que les d&#233;taillants vendent chacun leurs marchandises, et que, celles-ci &#233;coul&#233;es, ils en am&#232;nent d'autres, pour que notre camp soit bien approvisionn&#233;. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La proclamation fut faite aussit&#244;t. Alors les M&#232;des et les Hyrcaniens prirent la parole : &#171; Comment, demand&#232;rent-ils, faire le partage sans toi et les tiens ? &#187; A cette question, Cyrus r&#233;pliqua : &#171; Croyez-vous donc, mes amis, que rien ne doive se faire ici sans que nous y assistions tous, et ne suffit-il pas, s'il y a quelque chose &#224; faire, que je le fasse pour vous ou vous pour moi ? Il n'y a pas de plus s&#251;re m&#233;thode pour multiplier les difficult&#233;s et diminuer les r&#233;sultats que celle que vous proposez. Voyez vous-m&#234;mes, ajouta-t-il : nous vous avons gard&#233; ce butin, et vous avez confiance que nous l'avons gard&#233; honn&#234;tement ; vous, &#224; votre tour, faites le partage et nous aurons confiance que vous l'avez fait honn&#234;tement. De notre c&#244;t&#233; nous t&#226;cherons, &#224; l'occasion, de travailler &#224; l'int&#233;r&#234;t commun. Voyez d'abord &#224; pr&#233;sent combien nous avons de chevaux, et combien on nous en am&#232;ne. Si nous les laissons sans cavaliers, ils ne nous serviront &#224; rien, et nous aurons l'embarras de les soigner ; si nous leur donnons des cavaliers, nous serons d&#233;livr&#233;s de ce soin, et nous augmenterons notre force. Si vous avez &#224; qui les donner et avec qui vous pr&#233;f&#233;riez courir, &#224; l'occasion, les hasards de la guerre plut&#244;t qu'avec nous, donnez-les leur. Mais si vous pr&#233;f&#233;rez nous avoir comme compagnons, donnezles nous. Car lorsque, lanc&#233;s &#224; la poursuite de l'ennemi, vous &#233;tiez au danger sans nous, nous avions bien peur qu'il ne vous arriv&#226;t malheur et vous nous faisiez rougir de ne pas &#234;tre o&#249; vous &#233;tiez ; mais, quand nous aurons des chevaux, nous vous suivrons. Si vous croyez que nous nous rendrons plus utiles en combattant &#224; cheval avec vous, notre ardeur ne sera pas en d&#233;faut ; si au contraire vous croyez que notre aide sera plus d&#233;cisive, si nous restons &#224; pied, il nous est facile de descendre, et redevenus tout de suite fantassins, nous serons &#224; vos c&#244;t&#233;s ; quant aux chevaux, nous trouverons bien &#224; qui les confier. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus. Ils r&#233;pondirent : &#171; Mais nous n'avons pas d'hommes, Cyrus, &#224; faire monter sur ces chevaux ; en aurions-nous d'ailleurs, il suffit que nous sachions ton d&#233;sir pour que nous te pr&#233;f&#233;rions &#224; eux. Et maintenant, ajout&#232;rent-ils, prends-les et fais en ce qui te semblera bon. &#8212; Eh bien, j'accepte, dit-il, et que Dieu nous aide, nous &#224; devenir des cavaliers, vous, &#224; partager le butin commun. Tout d'abord, ajouta-t-il, mettez &#224; part pour les dieux ce que les mages vous indiqueront ; puis choisissez pour Cyaxare ce que vous croirez qui lui sera le plus agr&#233;able. &#187; Ils dirent en riant qu'il fallait lui choisir des femmes. &#171; Choisissez donc des femmes, reprit Cyrus, et tout ce qui vous para&#238;tra bon. Quand vous aurez mis de c&#244;t&#233; sa part, faites, autant que vous le pourrez, Hyrcaniens, que les M&#232;des qui m'ont suivi volontairement n'aient pas &#224; se plaindre. Et vous, de votre c&#244;t&#233;, M&#232;des, honorez les Hyrcaniens, qui ont &#233;t&#233; nos premiers alli&#233;s, pour qu'ils ne doutent pas qu'ils ont &#233;t&#233; bien inspir&#233;s de devenir nos amis. Donnez aussi sa part de tout au messager de Cyaxare et &#224; ses compagnons ; pressez-le de rester avec vous, et dites-lui que je le d&#233;sire aussi, afin qu'il se renseigne plus exactement de tout et rapporte la v&#233;rit&#233; &#224; Cyaxare. Pour les Perses qui sont avec moi, ajouta-t-il, ce qui restera, quand vous serez amplement pourvus, leur suffira ; car nous n'avons pas, dit-il, &#233;t&#233; nourris dans la mollesse, mais &#224; la fa&#231;on rustique, et peut-&#234;tre ririez-vous de nous, si vous nous voyiez porter quelque ornement de luxe, comme nous vous donnerons s&#251;rement beaucoup &#224; rire, quand nous serons &#224; cheval et, je pense aussi, quand nous tomberons &#224; terre. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sur ce, ils s'en all&#232;rent faire le partage, riant fort de la future cavalerie. Quant &#224; lui, il r&#233;unit ses taxiarques, leur ordonna de prendre les chevaux, les harnais et les palefreniers, de les compter et de les partager en tirant au sort un nombre &#233;gal pour chaque compagnie. Puis il fit faire cette nouvelle proclamation : &#171; S'il se trouve dans l'arm&#233;e des Assyriens, des Syriens et des Arabes des esclaves pris de force chez les M&#232;des, les Perses, les Bactriens, les Cariens, les Ciliciens, les Grecs ou de quelque autre pays, qu'ils se pr&#233;sentent. &#187; Ayant entendu le h&#233;raut, beaucoup se pr&#233;sent&#232;rent avec empressement. Il choisit ceux qui avaient la meilleure mine et leur dit que, devenus libres, ils devraient porter les armes que les cavaliers leur donneraient et qu'il veillerait, lui, &#224; ce qu'ils eussent le n&#233;cessaire. Il les emmena aussit&#244;t et les pr&#233;senta aux taxiarques et il ordonna de leur donner des boucliers d'osier et des &#233;p&#233;es sans baudrier, afin qu'avec ces armes ils suivissent les cavaliers, et de prendre des vivres pour eux tout comme pour les Perses qui l'accompagnaient. Il prescrivit &#224; ceux-ci d'avoir toujours leurs cuirasses et leurs javelines quand ils seraient &#224; cheval, et lui-m&#234;me en donna l'exemple. Pour ceux des homotimes qui restaient &#224; pied, il chargea chacun des officiers (pass&#233;s dans la cavalerie) de leur choisir &#224; sa place un autre chef.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE VI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'Assyrien Gobryas, dont le fils a &#233;t&#233; tu&#233; par le roi de Babylone, passe au parti de Cyrus, qui s'engage &#224; le prot&#233;ger et &#224; le venger.
Tandis que l'arm&#233;e &#233;tait ainsi occup&#233;e, l'Assyrien Gobryas[4], homme &#226;g&#233;, arrivait &#224; cheval avec sa suite de cavaliers ; tous portaient les armes propres &#224; la cavalerie. Ceux qui &#233;taient charg&#233;s de recevoir les armes leur ordonn&#232;rent de livrer leurs javelines, pour les br&#251;ler comme les autres. Gobryas d&#233;clara qu'il voulait d'abord parler &#224; Cyrus ; les valets arr&#234;t&#232;rent l&#224; les cavaliers et conduisirent Gobryas devant Cyrus. D&#232;s qu'il vit Cyrus, Gobryas lui parla ainsi : &#171; Ma&#238;tre, je suis assyrien de naissance ; je poss&#232;de un ch&#226;teau fort et commande &#224; une vaste contr&#233;e ; je dispose d'environ mille cavaliers que je fournissais au roi des Assyriens, qui avait pour moi la plus grande amiti&#233;. Mais maintenant qu'il est mort sous vos coups, cet excellent homme, et que son empire est aux mains de son fils, mon mortel ennemi, je viens &#224; toi et tombe suppliant &#224; tes genoux ; je me donne &#224; toi comme esclave et alli&#233; et je te demande en retour d'&#234;tre mon vengeur. Je fais de toi mon fils, autant qu'il est possible ; car je suis sans enfant m&#226;le. J'avais un fils unique, beau et bon, ma&#238;tre, qui m'aimait et m'honorait autant qu'un fils peut honorer et rendre heureux son p&#232;re. Ce fils, le roi qui r&#233;gnait alors, p&#232;re du roi actuel, l'appela pour lui donner sa fille en mariage, et moi, je l'envoyai, tout fier &#224; la pens&#233;e que j'allais voir mon fils mari&#233; &#224; la fille du roi. Or le roi d'aujourd'hui l'invita &#224; chasser avec lui et lui permit de d&#233;ployer toutes ses forces &#224; la chasse, pensant lui &#234;tre bien sup&#233;rieur comme cavalier. Mon fils croyait chasser avec un ami.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un ours para&#238;t ; ils le poursuivent tous les deux ; le roi actuel lance son javelot et manque, ce qu'il n'aurait jamais d&#251; faire ; mon fils lance le sien &#224; son tour, c'est ce qu'il ne fallait pas, et il abat l'ours. D&#233;j&#224; mortifi&#233; alors, le prince dissimule sa jalousie. Un lion se pr&#233;sente ensuite ; il le manque encore, accident qui n'a rien d'extraordinaire, &#224; mon avis ; &#224; son tour, mon fils touche aussi et tue le lion, et s'&#233;crie : &#171; J'ai donc lanc&#233; deux javelots de suite et chaque fois j'ai abattu la b&#234;te. &#187; Alors le sc&#233;l&#233;rat ne contient plus sa jalousie, et, saisissant la pique d'un de ses gens, il frappe &#224; la poitrine mon fils unique et bien-aim&#233;, et lui &#244;te la vie. Et moi, infortun&#233;, je ramenai un cadavre, au lieu d'un jeune &#233;poux, et j'ensevelis, &#224; mon &#226;ge, un fils excellent, un fils ch&#233;ri, qui prenait &#224; peine de la barbe au menton. Le meurtrier, comme s'il avait tu&#233; un ennemi, ne t&#233;moigna jamais de repentir et ne daigna jamais, en expiation de son crime, honorer celui qui est sous terre. Son p&#232;re du moins me t&#233;moigna de la piti&#233; et se montra sensible &#224; mon malheur. Et s'il vivait encore, je ne serais jamais venu &#224; toi pour lui faire du mal ; car j'ai re&#231;u de sa part bien des marques d'amiti&#233;, que j e lui ai rendues en le servant fid&#232;lement. Mais puisque le pouvoir est pass&#233; aux mains du meurtrier de mon fils, jamais je ne pourrai avoir pour lui des sentiments de bienveillance et je suis s&#251;r que lui ne me regardera jamais comme un ami. Il sait en effet les sentiments que j'ai pour lui, comme je vivais joyeusement avant son crime et en quel &#233;tat je suis &#224; pr&#233;sent, seul et tra&#238;nant mes vieux jours dans le deuil. Si donc tu m'accueilles et me donnes quelque espoir de venger avec ton aide mon fils ch&#233;ri, je croirai rena&#238;tre &#224; la jeunesse, je n'aurai plus honte de vivre, et si je meurs, il me semble que je finirai sans chagrin. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Gobryas. Cyrus r&#233;pondit : &#171; Si tu prouves que tu penses ce que tu viens de dire, Gobryas, je t'accueille comme suppliant et je promets qu'avec l'aide des dieux je te vengerai du meurtre de ton fils. Mais dis-moi, ajouta-t-il, si nous faisons cela pour toi et que nous te laissions la possession de ton ch&#226;teau, de ton pays, de tes armes et de l'autorit&#233; que tu avais avant, quels services nous rendras-tu en retour ? &#187; Gobryas r&#233;pondit : &#171; Je te donnerai mon ch&#226;teau pour demeure, quand tu viendras ; je te paierai le tribut de nos terres que je versais &#224; l'autre, et partout o&#249; tu feras campagne, je t'accompagnerai avec toutes les forces de mon pays. En outre, dit-il, j'ai une fille que je ch&#233;ris, qui est vierge et en &#226;ge d'&#234;tre mari&#233;e ; je l'&#233;levais dans la pens&#233;e qu'elle serait la femme du roi actuel ; mais elle-m&#234;me m'a suppli&#233;, tout en larmes, de ne pas la donner au meurtrier de son fr&#232;re, et je partage ses sentiments. Je remets son sort entre tes mains : agis &#224; son &#233;gard comme tu me verras agir envers toi. &#187; Alors Cyrus r&#233;pondit : &#171; A ces conditions, si tu es sinc&#232;re, je te donne ma main et je re&#231;ois la tienne : les dieux nous soient t&#233;moins ! &#187; Cela fait, il engagea Gobryas &#224; s'en retourner avec ses armes et lui demanda si la route &#233;tait longue jusqu'&#224; chez lui, car il avait l'intention d'y aller. Gobryas r&#233;pondit : &#171; En partant demain matin, de bonne heure, tu arriveras chez nous le jour suivant pour la nuit. &#187; L&#224;dessus Gobryas partit, apr&#232;s avoir laiss&#233; un guide.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant les M&#232;des revenaient, apr&#232;s avoir remis aux mages ce que ceux-ci leur avaient dit de choisir pour les dieux. Pour Cyrus, ils avaient mis &#224; part la plus belle tente et la fameuse Susienne, la plus belle femme qu'il y eut jamais, dit-on, dans toute l'Asie, et deux musiciennes excellentes ; la plus belle part apr&#232;s celle de Cyrus fut pour Cyaxare. Sur le reste, ils prirent tout ce qui leur manquait pour compl&#233;ter leur &#233;quipement, de mani&#232;re &#224; n'avoir besoin de rien durant la campagne ; car il y avait tout en grande quantit&#233;. Les Hyrcaniens aussi prirent ce dont ils avaient besoin ; on fit une part &#233;gale &#224; l'envoy&#233; de Cyaxare, et toutes les tentes qui rest&#232;rent, on les donna &#224; Cyrus pour l'usage des Perses. Quant &#224; l'argent monnay&#233;, on convint de le partager, quand on aurait recueilli le tout, et on le partagea.&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Les Skirites, &#233;tablis dans les montagnes qui formaient la fronti&#232;re nord-est de la Laconie, paraissent avoir &#233;t&#233;, dans leurs rapports avec les Spartiates, dans une condition interm&#233;diaire entre l'alliance et la suj&#233;tion. Ils formaient un corps d'infanterie, sans doute d'infanterie l&#233;g&#232;re, puisqu'on les pla&#231;ait aux avantpostes dans les campements, &#224; l'avant et &#224; l'arri&#232;re pendant les marches.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Donner la main droite &#233;tait, chez les Perses, le signe d'un engagement solennel.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] [Enfants des Centaures et des juments du mont P&#233;lion. Mais peut-&#234;tre donne-t-on aux Centaures, fils d'Ixion, le nom d'Hippocentaures parce que, les premiers, ils ont su monter &#224; cheval ; d'o&#249; l'erreur de croire qu'ils sont de nature double, moiti&#233; &#8226;hommes et moiti&#233; chevaux (Diodore de Sicile, IV, 70, 1) / Les Hippocentaures sont n&#233;s de l'union de Centaure, le fils d'Ixion, et de la nu&#233;e &#224; l'apparence d'H&#233;ra. Centaure est un &#234;tre &#224; la double nature, humaine et &#233;quine (scolie &#224; Euripide, Les Ph&#233;niciennes, 1185 ; scolie &#224; Hom&#232;re, Odyss&#233;e, XXI, 303. Belfiore, Dictionnaire de mythologie grecque et romaine, Larousse 2003 &#8212; Ugo Bratelli.]&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Gobryas est un personnage historique ; mais ce n'&#233;tait pas un Assyrien, c'&#233;tait un Perse qui commandait les Perses lors de leur entr&#233;e dans Babylone ; c'est &#224; lui que Cyrus remit l'administration de la province de Babylone.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE V</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; Cyrus confie Panth&#233;e &#224; la garde d'Araspas, qui, apr&#232;s s'&#234;tre vant&#233; d'&#234;tre invincible &#224; l'amour, s'&#233;prend de sa captive. Cyrus sonde les dispositions des M&#232;des et des autres alli&#233;s : tous sont pr&#234;ts &#224; le suivre. Il se rend chez Gobryas. Comme il cherche de nouveaux alli&#233;s, Gobryas lui indique Gadatas, une victime des cruaut&#233;s du roi d'Assyrie ; le chef des Hyrcaniens lui indique les Cadusiens et les Saces. Cyrus ravage l'Assyrie, passe devant Babylone pour joindre Gadatas et il se l'adjoint comme (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; Cyrus confie Panth&#233;e &#224; la garde d'Araspas, qui, apr&#232;s s'&#234;tre vant&#233; d'&#234;tre invincible &#224; l'amour, s'&#233;prend de sa captive. Cyrus sonde les dispositions des M&#232;des et des autres alli&#233;s : tous sont pr&#234;ts &#224; le suivre. Il se rend chez Gobryas. Comme il cherche de nouveaux alli&#233;s, Gobryas lui indique Gadatas, une victime des cruaut&#233;s du roi d'Assyrie ; le chef des Hyrcaniens lui indique les Cadusiens et les Saces. Cyrus ravage l'Assyrie, passe devant Babylone pour joindre Gadatas et il se l'adjoint comme alli&#233;, ainsi que les Cadusiens et les Saces. Gadatas &#233;tant parti pour d&#233;fendre ses places, Cyrus le suit et le sauve d'une attaque des Babyloniens. Les Cadusiens s'&#233;cartent et se font battre. Gadatas quitte son pays pour suivre Cyrus. Convention avec le roi d'Assyrie pour &#233;pargner les cultivateurs. Ordre de marche adopt&#233; pour passer devant Babylone. Cyrus prend trois forts. Son oncle Cyaxare vient le rejoindre. Il se sent humili&#233; devant la puissance de Cyrus. Cyrus calme sa jalousie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus confie la garde de Panth&#233;e &#224; Araspas qui en devient amoureux. Il sonde les dispositions des M&#232;des et des alli&#233;s. Tous se d&#233;clarent pr&#234;ts &#224; le suivre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224; ce qu'ils firent et ce qu'ils dirent. Cependant, Cyrus dit &#224; ceux qu'il savait &#234;tre les plus intimes amis de Cyaxare de prendre sa part et de la garder. &#171; Quant &#224; ce que vous me donnez, dit-il, je le re&#231;ois de bon coeur ; mais je le tiens toujours &#224; la disposition de celui qui en aura le plus besoin. &#187; Alors un M&#232;de, amateur de musique, lui dit : &#171; Cyrus, j'ai entendu le soir les musiciennes qui sont &#224; toi maintenant, et je les ai entendues avec plaisir. Si tu m'en donnais une, la vie du camp me semblerait plus agr&#233;able que le s&#233;jour &#224; la maison. &#8212; Eh bien, je te la donne, r&#233;pondit Cyrus, et je crois pouvoir dire que je te sais plus de gr&#233; de me l'avoir demand&#233;e que toi de l'obtenir, tant j'ai soif de vous &#234;tre agr&#233;able. &#187; Et le M&#232;de qui l'avait demand&#233;e emmena la musicienne.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus appela le m&#232;de Araspas, son ami d'enfance, en faveur duquel il s'&#233;tait d&#233;pouill&#233; de sa robe m&#233;dique, lorsqu'il quittait Astyage pour retourner chez les Perses, et il lui confia le soin de lui garder la femme et la tente. Cette femme &#233;tait l'&#233;pouse d'Abradatas, roi de Suse[1] Dans le temps o&#249; l'on prenait le camp des Assyriens, son mari ne s'y trouvait pas ; il &#233;tait all&#233; en ambassade chez le roi de Bactriane, envoy&#233; par le roi d'Assyrie pour n&#233;gocier une alliance ; car Abradatas &#233;tait l'h&#244;te du roi de Bactriane. C'est cette femme que Cyrus avait mise sous la garde d'Araspas, jusqu'&#224; ce qu'il la repr&#238;t. En recevant cette commission, Araspas demanda : &#171; As-tu vu, Cyrus, la femme dont tu m'as confi&#233; la garde ? &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pondit Cyrus, je ne l'ai pas vue. &#8212; Mais je l'ai vue, moi, dit Araspas, quand nous l'avons choisie pour toi. Quand nous entr&#226;mes dans sa tente, ma foi, nous ne la distingu&#226;mes pas tout d'abord ; elle &#233;tait assise &#224; terre, et toutes ses servantes autour d'elle, et de plus elle &#233;tait v&#234;tue comme ses esclaves. Mais quand, voulant savoir laquelle &#233;tait la ma&#238;tresse, nous e&#251;mes promen&#233; nos regards sur toutes, nous v&#238;mes tout de suite qu'elle l'emportait sur toutes les autres, bien qu'assise, recouverte d'un voile et les yeux fix&#233;s &#224; terre. Nous lui d&#238;mes de se lever ; toutes celles qui l'entouraient se lev&#232;rent avec elles ; nous v&#238;mes alors qu'elle les surpassait d'abord par sa taille, ensuite par sa beaut&#233; et sa d&#233;cence, quoiqu'elle f&#251;t v&#234;tue d'humble fa&#231;on. On pouvait voir couler ses larmes, qui tombaient les unes sur sa robe, les autres jusqu'&#224; ses pieds. Le plus &#226;g&#233; d'entre nous lui dit : &#171; Prends courage, femme. On nous dit que tu as un &#233;poux de haut rang ; mais nous te choisissons pour un homme qui, sois en s&#251;re, n'est pas moins beau que ton mari et qui ne lui c&#232;de en rien pour l'esprit et pour la puissance. Si quelqu'un m&#233;rite l'admiration, c'est, &#224; notre avis, Cyrus &#224; qui tu appartiendras d&#233;sormais. &#187; A ces mots, la femme d&#233;chira le haut de son p&#233;plos et &#233;clata en g&#233;missements ; ses servantes aussi se mirent &#224; crier. Alors nous p&#251;mes voir la plus grande partie de son visage, son cou et ses mains, et sois certain, Cyrus, ajouta-t-il, d'apr&#232;s ce que j'ai pu juger aussi bien que tous ceux qui &#233;taient avec moi, que l'Asie n'a jamais vu na&#238;tre ni poss&#233;d&#233; une cr&#233;ature aussi belle. Il faut absolument, dit-il, que tu la voies. &#8212; Non, par Zeus, repartit Cyrus, surtout si elle est telle que tu le dis. &#8212; Pourquoi donc ? demanda le jeune homme. &#8212; C'est que, r&#233;pliqua Cyrus, si, maintenant que je t'ai entendu dire qu'elle &#233;tait belle, je me laisse entra&#238;ner &#224; aller la voir, alors que j'ai si peu de loisir, je crains qu'elle ne m'engage beaucoup plus vite encore &#224; revenir la voir, et par suite je n&#233;gligerais peut-&#234;tre ce que j'ai &#224; faire pour demeurer l&#224; &#224; la contempler. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le jeune homme se mit &#224; rire et dit : &#171; Tu t'imagines donc, Cyrus, que la beaut&#233; d'une cr&#233;ature humaine peut contraindre un homme qui ne le veut pas &#224; agir contre son devoir ? Si elle tenait de la nature un tel pouvoir, dit-il, elle contraindrait tous les hommes &#233;galement. Ne vois-tu pas, poursuivit-il, comment le feu br&#251;le &#233;galement tout le monde ? c'est en effet dans sa nature. Mais des belles choses, nous aimons les unes, non les autres ; l'un aime l'une, l'autre, l'autre. L'amour en effet d&#233;pend de la volont&#233; et l'on n'aime que ce que l'on veut aimer. Par exemple, un fr&#232;re n'est point amoureux de sa soeur[2], mais un autre l'aime, ni un p&#232;re de sa fille, mais un autre l'aime. La crainte et la loi suffisent &#224; emp&#234;cher l'amour. Mais si, poursuivit-il, on faisait une loi qui interdise &#224; ceux qui n'ont pas mang&#233; d'avoir faim, &#224; ceux qui n'ont pas bu d'avoir soif, d'avoir froid, l'hiver, chaud, l'&#233;t&#233;, elle ne viendrait jamais &#224; bout de se faire ob&#233;ir des hommes, parce que la nature les assujettit &#224; ces n&#233;cessit&#233;s. L'amour au contraire d&#233;pend de la volont&#233; ; en tout cas, chacun aime selon son go&#251;t, comme on aime des v&#234;tements ou des chaussures. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Comment se fait-il donc, dit Cyrus, si l'amour d&#233;pend de la volont&#233;, que l'on ne soit pas ma&#238;tre de cesser d'aimer, quand on le veut ? Pour moi, ajouta-t-il, j'ai vu des gens pleurer de douleur &#224; cause de l'amour, se faire les esclaves de l'objet aim&#233;, alors qu'avant d'aimer ils tenaient la servitude pour un grand malheur, donner beaucoup de choses dont il n'&#233;tait pas de leur int&#233;r&#234;t de se d&#233;pouiller, et souhaiter d'&#234;tre d&#233;livr&#233;s de leur amour, comme d'une maladie, mais incapables de s'en d&#233;faire, li&#233;s qu'ils &#233;taient par une puissance plus forte que des cha&#238;nes de fer. Aussi ont-ils pour l'objet aim&#233; mille complaisances aveugles, et ils ne tentent m&#234;me pas de s'enfuir, malgr&#233; leur mis&#232;re, et ils surveillent la personne aim&#233;e, de peur qu'elle ne leur &#233;chappe. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le jeune homme lui r&#233;pondit : &#171; C'est bien l&#224; ce qu'ils font ; mais ces gens-l&#224; sont des l&#226;ches. C'est sans doute pour cela qu'ils d&#233;sirent toujours la mort, se croyant malheureux, et, bien qu'ils aient mille moyens de se d&#233;barrasser de la vie, ils ne s'en d&#233;barrassent pas. Ces m&#234;mes gens essayent aussi de voler et ne s'abstiennent pas du bien d'autrui ; mais quand ils ont vol&#233; ou d&#233;rob&#233;, tu vois que tu es le premier, parce que le vol n'est pas une n&#233;cessit&#233;, &#224; accuser le voleur ou le ravisseur ; aussi loin de leur pardonner, tu les ch&#226;ties. De m&#234;me, ajoutat-il, les belles personnes ne contraignent pas les gens &#224; les aimer ni &#224; d&#233;sirer ce qui leur est interdit ; mais ces mis&#233;rables l&#226;ches sont, je crois, domin&#233;s par toutes les passions, et alors c'est l'amour qu'ils accusent, tandis que les honn&#234;tes gens peuvent d&#233;sirer de l'or, de bons chevaux, de belles femmes, ils ne sont pas moins capables de s'en priver, si bien qu'ils n'y touchent pas, quand la justice le d&#233;fend. Ainsi moi, j'ai vu cette femme, je l'ai trouv&#233;e extr&#234;mement belle, et n&#233;anmoins tu me vois &#224; tes c&#244;t&#233;s, &#224; cheval, et je m'acquitte de tous mes autres devoirs. &#8212; Par Zeus, r&#233;pondit Cyrus, peut-&#234;tre es-tu parti trop vite pour que l'amour ait eu le temps n&#233;cessaire pour te prendre en son filet. Il est possible, en effet, quand on touche au feu, qu'on ne se br&#251;le pas tout de suite et que le bois ne flambe pas tout d'un coup ; n&#233;anmoins moi, je ne touche pas au feu et je ne regarde pas les belles personnes, si je peux faire autrement. Et je te conseille &#224; toi aussi, Araspas, ajouta-t-il, de ne point laisser tes yeux s'attarder sur la beaut&#233; ; car si le feu ne br&#251;le que ceux qui le touchent, la beaut&#233; enflamme secr&#232;tement ceux qui la regardent m&#234;me de loin, et les fait br&#251;ler d'amour. &#8212; Sois tranquille, Cyrus, r&#233;pondit Araspas ; lors m&#234;me que je ne cesserais pas de la regarder, il n'y a pas de danger que je me laisse dominer au point de faire quelque chose que je ne dois pas faire. &#8212; Tr&#232;s bien, dit Cyrus ; garde-la donc, comme je te l'ai ordonn&#233; et veille sur elle ; car cette femme nous sera peut-&#234;tre fort utile. &#187; Cela dit, ils se s&#233;par&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant comme le jeune homme, voyant cette femme si belle, &#233;tait frapp&#233; de la noblesse de ses sentiments, comme il l'entourait de soins, dans la pens&#233;e qu'il lui &#233;tait agr&#233;able, et remarquait qu'elle n'&#233;tait pas ingrate et qu'elle veillait &#224; lui procurer par ses serviteurs ce dont il avait besoin, quand il rentrait, et &#224; ne le laisser manquer de rien, quand il &#233;tait malade, il arriva, ce qui &#233;tait assez naturel, qu'il se sentit &#233;pris d'amour. Et c'est ainsi que les choses tourn&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant Cyrus, voulant que les M&#232;des et les alli&#233;s demeurent avec lui de leur plein gr&#233;, assembla les principaux chefs, et, quand ils furent r&#233;unis, il leur tint ce discours : &#171; M&#232;des et vous tous qui &#234;tes pr&#233;sents, je suis bien certain que ce n'est point l'amour de l'argent ni la pens&#233;e que par l&#224; vous serviez Cyaxare qui vous a d&#233;termin&#233;s &#224; m'accompagner ; c'est pour m'&#234;tre agr&#233;ables et m'honorer que vous avez consenti &#224; faire cette marche de nuit et &#224; courir au danger. Et je vous en suis reconnaissant ; autrement je serais bien injuste ; mais je ne me crois pas encore en &#233;tat de vous payer de retour comme je le dois cela, je ne rougis pas de l'avouer. Mais de vous dire : si vous restez avec moi, je m'acquitterai s&#251;rement, sachez, dit-il, que j'en aurais honte. Je craindrais en effet de para&#238;tre vous faire cette promesse pour vous r&#233;soudre &#224; rester avec moi plus volontiers. Au lieu de cela, voici ce que je vous dis . m&#234;me si vous vous en retournez pour ob&#233;ir &#224; Cyaxare, je ne laisserai pas, eu cas de r&#233;ussite, de me comporter avec vous de mani&#232;re que vous ayez &#224; vous louer de moi ; car, moi, je ne m'en retourne pas. Je veux confirmer les serments et les promesses que j'ai faits aux Hyrcaniens, et l'on ne me prendra jamais &#224; les trahir ; et quant &#224; Gobryas qui nous livre &#224; pr&#233;sent ses forteresses, son pays, ses troupes, j'essaierai de faire en sorte qu'il ne se repente jamais d'&#234;tre venu &#224; moi. Mais par dessus tout, quand les dieux nous comblent si manifestement de leurs faveurs, je craindrais de les offenser et j'aurais honte de partir sans motif et d'abandonner ce qu'ils me donnent. Voil&#224; ce que je veux faire, moi, ajouta-t-il. Pour vous, faites ce que vous croyez devoir faire, et avertissez-moi de votre d&#233;cision. &#187; Ainsi parla Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le M&#232;de qui jadis s'&#233;tait dit parent de Cyrus parla le premier : &#171; Pour moi, dit-il, &#244; roi, car tu me sembles &#234;tre roi par droit de nature tout comme le chef des abeilles est roi dans la ruche, et en effet elles lui ob&#233;issent volontairement ; en quelque endroit qu'il demeure, aucune ne s'en &#233;carte ; s'il sort pour se rendre ailleurs, pas une ne reste l&#224;, tant est puissant le d&#233;sir inn&#233; qu'elles ont d'&#234;tre command&#233;es par lui ! or ce sont &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes sentiments que ces gens-ci ont pour toi. Et en effet, quand tu nous as quitt&#233;s pour retourner en Perse, quel M&#232;de, jeune ou vieux, a manqu&#233; &#224; te faire escorte, jusqu'au moment o&#249; Astyage nous fit rebrousser chemin ? puis, quand tu es venu de Perse &#224; notre secours, nous avons vu de nouveau presque tous tes amis te suivre volontairement ; quand encore tu as voulu mener l'arm&#233;e ici, tous les M&#232;des t'ont accompagn&#233; en volontaires ; et &#224; cette heure encore nos sentiments sont tels qu'avec toi nous ne craignons rien, m&#234;me en pays ennemi, et que sans toi nous craignons m&#234;me de nous en retourner chez nous. Ce que les autres veulent faire, c'est &#224; eux de le dire. Moi, Cyrus, et ceux que je commande, nous resterons &#224; tes c&#244;t&#233;s, et nous aurons le courage de te voir et la patience de supporter tes bienfaits. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s lui, Tigrane prit la parole en ces termes : &#171; Ne t'&#233;tonne pas, Cyrus, dit-il, si je garde le silence ; mon esprit n'est pas dispos&#233; &#224; d&#233;lib&#233;rer, mais &#224; ex&#233;cuter tes ordres. &#187; Puis le chef des Hyrcaniens dit : &#171; Quant &#224; moi, M&#232;des, si vous vous en alliez, je croirais que c'est la malice d'un d&#233;mon qui vous envie un grand bonheur. Pour peu qu'il ait de sens commun, quel homme voudrait tourner le dos aux ennemis, quand ils sont en fuite, ne pas prendre leurs armes, quand ils les remettent, et quand ils livrent leurs personnes et leurs biens, ne pas les recevoir, surtout quand nous avons un g&#233;n&#233;ral comme le n&#244;tre, qui, j'en atteste les dieux, prend plus de plaisir &#224; nous faire du bien qu'&#224; s'enrichir lui-m&#234;me ? &#187; A ces mots, tous les M&#232;des s'&#233;crient : &#171; C'est toi, Cyrus, qui nous as emmen&#233;s de chez nous ; c'est toi qui nous y ram&#232;neras, quand tu jugeras le moment opportun. &#187; En entendant ces mots, Cyrus fit cette pri&#232;re : &#171; Grand Zeus, accorde-moi, je t'en prie, de surpasser par mes bienfaits l'honneur qu'ils me font. &#187; Il ordonna ensuite aux troupes, apr&#232;s avoir &#233;tabli des sentinelles, de s'occuper d'elles-m&#234;mes, et aux Perses, de distribuer les tentes, aux cavaliers celles qui convenaient &#224; leur &#233;tat, aux fantassins celles qui suffisaient &#224; leurs besoins, et de veiller &#224; ce que les valets charg&#233;s du service des tentes leur apportassent dans les compagnies tout ce qu'il leur fallait et tinssent les chevaux tout pans&#233;s, en sorte que les Perses n'eussent pas d'autre chose &#224; faire que les travaux de la guerre. C'est ainsi que se passa la journ&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus se rend avec son arm&#233;e chez Gobryas. Gobryas, invit&#233; par Cyrus, admire la temp&#233;rance des Perses. Cyrus cherche de nouveaux alli&#233;s. Le roi des Hyrcaniens lui indique les Cadusiens et les Saces, Gobryas lui indique Gadatas, qui habite de l'autre c&#244;t&#233; de Babylone.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lev&#233;es de bonne heure, les troupes se mirent en route pour rendre visite &#224; Gobryas. Cyrus &#233;tait &#224; cheval, suivi des Perses devenus cavaliers, au nombre d'environ deux mille ; derri&#232;re eux, portant leurs boucliers et leurs &#233;p&#233;es, marchaient les valets en nombre &#233;gal au leur ; puis le reste de l'arm&#233;e s'avan&#231;ait en ordre. Cyrus avait donn&#233; l'ordre aux soldats de dire &#224; leurs nouveaux serviteurs que quiconque tra&#238;nerait apr&#232;s l'arri&#232;re-garde, ou irait en avant du front, ou se ferait prendre hors des rangs sur les flancs, serait puni.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, vers le soir, ils arriv&#232;rent au ch&#226;teau de Gobryas ; ils virent que les fortifications &#233;taient extr&#234;mement solides et que tout &#233;tait pr&#234;t sur les remparts pour y faire la meilleure d&#233;fense ; ils aper&#231;urent aussi beaucoup de boeufs et une grande quantit&#233; de petit b&#233;tail, amen&#233;s sous la protection des murailles. Gobryas d&#233;p&#234;cha vers Cyrus pour l'engager &#224; faire le tour de la place et &#224; voir par o&#249; l'acc&#232;s en &#233;tait le plus ais&#233;, et &#224; lui exp&#233;dier &#224; l'int&#233;rieur des gens de confiance pour lui rapporter ce qu'ils y auraient vu. En cons&#233;quence Cyrus, qui d&#233;sirait effectivement s'assurer si l'on pourrait prendre le ch&#226;teau, au cas o&#249; Gobryas le tromperait, en fit compl&#232;tement le tour &#224; cheval, et vit que tout &#233;tait trop bien fortifi&#233; pour qu'on p&#251;t s'en approcher. Ceux qu'il avait envoy&#233;s chez Gobryas lui rapport&#232;rent qu'il y avait &#224; l'int&#233;rieur assez d'approvisionnements pour que la garnison ne manqu&#226;t de rien pendant toute une g&#233;n&#233;ration. Cyrus &#233;tait d&#233;j&#224; dans l'inqui&#233;tude de ce que cela signifiait, quand Gobryas sortit, amenant avec lui tous ses gens, les uns apportant du vin, de la farine d'orge et de froment, les autres poussant devant eux des boeufs, des ch&#232;vres, des moutons, des porcs et des victuailles de toute sorte, le tout en quantit&#233; suffisante pour faire d&#238;ner toute l'arm&#233;e de Cyrus. Ceux qui &#233;taient charg&#233;s de cette besogne firent la r&#233;partition de ces provisions, et pr&#233;par&#232;rent le repas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand tous ses gens furent dehors, Gobryas invita Cyrus &#224; entrer de la mani&#232;re qu'il jugerait la plus s&#251;re. Alors Cyrus envoya d'abord des &#233;claireurs et un corps de troupes, apr&#232;s quoi il entra lui-m&#234;me. Quand il fut dedans, gardant les portes ouvertes, il appela tous ses amis et les chefs de son arm&#233;e. Quand ils furent &#224; l'int&#233;rieur, Gobryas fit apporter des coupes d'or, des aigui&#232;res, des vases, des joyaux de toute sorte, une quantit&#233; incalculable de dariques[3] et beaucoup de belles choses de toute esp&#232;ce ; &#224; la fin il amena sa fille, une merveille de beaut&#233; et de stature, mais habill&#233;e de deuil &#224; cause de son fr&#232;re mort ; puis il prit la parole : &#171; Ces tr&#233;sors, Cyrus, je te les donne, et je te remets nia fille que voici pour que tu en disposes &#224; ta volont&#233; ; mais nous te supplions, moi, comme je l'ai d&#233;j&#224; fait, de venger mon fils, elle de son c&#244;t&#233; de venger son fr&#232;re. &#187; Cyrus r&#233;pondit &#171; Je t'ai d&#233;j&#224; promis, si tu ne me trompais pas, de faire tout mon possible pour te venger ; maintenant que je reconnais ta loyaut&#233;, je me vois oblig&#233; de tenir ma promesse, et je m'engage &#224; faire pour elle, avec l'aide des dieux, autant que je fais pour toi. Quant &#224; ces tr&#233;sors, je les accepte, mais je les donne &#224; cette enfant et &#224; celui qui l'&#233;pousera. Cependant il y a un pr&#233;sent que j'emporterai de toi et que j'aurai plus de plaisir &#224; emporter que tous les tr&#233;sors de Babylone, si consid&#233;rables qu'ils soient, et m&#234;me que tous les tr&#233;sors de l'univers. &#187; Gobryas se demandait quel &#233;tait ce pr&#233;sent et il soup&#231;onnait que Cyrus voulait parler de sa fille. Il demanda : &#171; Quel est ce pr&#233;sent, Cyrus ? &#187; Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Voici, Gobryas. Je suis convaincu qu'il y a beaucoup d'hommes qui ne consentiraient point &#224; &#234;tre impies, ni injustes, ni trompeurs volontairement ; mais, parce que personne n'a consenti &#224; mettre &#224; leurs pieds ni fortune immense, ni tr&#244;ne, ni ch&#226;teaux forts, ni enfants ch&#233;ris, ces gens-l&#224; meurent sans avoir pu montrer ce qu'ils valaient. Pour moi, au contraire, &#224; qui tu viens de mettre en main tes ch&#226;teaux forts, des tr&#233;sors de toute esp&#232;ce, ton arm&#233;e, ta fille si digne d'&#234;tre aim&#233;e, tu m'as donn&#233; l'occasion de faire voir &#224; tout le monde que je serais incapable de maltraiter un h&#244;te, de commettre une injustice pour de l'argent, de violer volontairement un trait&#233;. Voil&#224;, tu peux m'en croire, ce que je n'oublierai jamais, tant que je serai un honn&#234;te homme et que ma r&#233;putation d'honn&#234;tet&#233; me vaudra les louanges des hommes, et je t&#226;cherai de t'en r&#233;compenser par des honneurs et des bienfaits de toute sorte. Quant &#224; un mari pour ta fille, tu ne seras pas embarrass&#233; d'en trouver un qui soit digne d'elle. J'ai beaucoup de braves amis : l'un d'eux l'&#233;pousera. Aura-t-il autant de biens que tu en donnes, ou beaucoup plus encore, je n'en sais rien ; mais laisse-moi te dire qu'il y en a parmi eux qui, en d&#233;pit de tous les. tr&#233;sors que tu donnes, ne t'estiment pas un f&#233;tu de plus. Ils m'envient en ce moment, et prient tous les dieux de pouvoir faire un jour la preuve qu'ils ne sont pas moins fid&#232;les que moi &#224; leurs amis, qu'ils sont incapables, &#224; moins qu'un dieu ne leur veuille du mal, de c&#233;der &#224; l'ennemi, tant qu'ils auront un souffle de vie, et qu'ils n'&#233;changeraient pas leur vertu et leur bonne renomm&#233;e pour tous les tr&#233;sors des Syriens et des Assyriens ajout&#233;s aux tiens. Tels sont, sache-le, les hommes qui sont assis &#224; mes c&#244;t&#233;s. &#187; Gobryas dit en souriant : &#171; Au nom des dieux, Cyrus, indique-les moi, que je t'en demande un pour en faire mon fils. &#8212; Tu n'as nul besoin de moi pour les conna&#238;tre, r&#233;pondit Cyrus ; suis-nous et tu pourras toi-m&#234;me les faire conna&#238;tre aux autres. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ces mots, il prit la main droite de Gobryas, se leva et sortit en emmenant tout son monde. Malgr&#233; les instances de Gobryas, il refusa de d&#238;ner au ch&#226;teau ; il prit son repas dans le camp et convia Gobryas &#224; sa table. Quand il fut couch&#233; sur un lit de feuillage, il lui demanda : &#171; Dis-moi, Gobryas, crois-tu poss&#233;der plus de lits que chacun de nous ? &#8212; Par Zeus, r&#233;pondit Gobryas, je me rends compte que vous avez bien plus de tapis et de lits que moi, que votre maison est beaucoup plus spacieuse que la mienne, vous qui avez pour demeure le ciel et la terre, qui avez autant de lits qu'il y a de couches sur le sol et qui prenez pour des tapis, non pas les toisons des troupeaux, mais tout ce qui pousse dans les montagnes et dans les plaines. &#187; Gobryas, qui mangeait avec eux pour la premi&#232;re fois et qui voyait la simplicit&#233; des mets qu'on leur servait, se disait que chez lui on se traitait avec plus de raffinement. Mais quand il eut remarqu&#233; la temp&#233;rance de ses commensaux[4] ; car aucun Perse ayant re&#231;u de l'&#233;ducation ne trahit une &#233;motion quelconque devant un mets ou un breuvage, ni par un regard de convoitise, ni par un geste avide, et il garde toute sa pr&#233;sence d'esprit comme s'il n'&#233;tait pas &#224; table. De m&#234;me que les cavaliers, gardant &#224; cheval tout leur sang-froid, peuvent tout en dirigeant leur monture, voir, entendre et dire ce qu'il faut faire, ainsi les Perses estiment que, pendant les repas, il faut se montrer sens&#233; et temp&#233;rant, et l'excitation produite par la vue des aliments et des boissons leur semble &#234;tre le propre des porcs et des b&#234;tes sauvages. Il observa encore qu'ils se posaient entre eux des questions sur des points o&#249; il est plus agr&#233;able d'&#234;tre questionn&#233; que de ne l'&#234;tre pas, qu'ils se plaisantaient sur des sujets o&#249; l'on aime mieux &#234;tre plaisant&#233; que de ne l'&#234;tre pas, et que dans leurs railleries ils s'abstenaient soigneusement de toute insulte, de tout geste d&#233;plac&#233;, de toute aigreur les uns envers les autres. Mais ce qui lui parut le plus extraordinaire, c'est que les commensaux de Cyrus, &#233;tant en campagne, ne pr&#233;tendaient pas qu'on d&#251;t leur servir une plus grosse part qu'&#224; aucun de ceux qui couraient les m&#234;mes dangers, mais qu'ils pensaient que la meilleure fa&#231;on de faire bonne ch&#232;re &#233;tait de rendre leurs compagnons d'armes les meilleurs possible. Quand donc (ayant fait toutes ces remarques), Gobryas se leva pour retourner chez lui, on pr&#233;tend qu'il dit : &#171; Je ne m'&#233;tonne plus, Cyrus, si, poss&#233;dant plus de coupes, de v&#234;tements et d'or que vous, nous valons moins que vous ; car nous mettons tous nos soins &#224; nous en procurer le plus possible, et vous, vous me paraissez mettre les v&#244;tres &#224; vous rendre les meilleurs possible. &#187; Ainsi parla-t-il. Cyrus lui r&#233;pondit. : &#171; Va, Gobryas, et rejoins-moi demain de bonne heure avec ta cavalerie en armes ; nous verrons ton arm&#233;e, et en m&#234;me temps tu nous conduiras &#224; travers ton pays, pour que nous connaissions ce qu'il faut traiter en ami ou en ennemi. &#187; Sur ces mots, l'un et l'autre s'en retourn&#232;rent &#224; leurs affaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au point du jour, Gobryas arriva avec ses cavaliers et prit la t&#234;te. Cyrus, comme il sied &#224; un chef, non seulement &#233;tait attentif &#224; la marche de l'arm&#233;e, mais encore, tout en avan&#231;ant examinait les moyens d'affaiblir les ennemis et d'accro&#238;tre ses forces. Aussi appela-t-il le chef des Hyrcaniens et Gobryas ; car il pensait que personne ne connaissait mieux qu'eux ce qu'il croyait avoir besoin de savoir. &#171; Je suis s&#251;r, amis, leur dit-il, qu'en me consultant avec vous, comme avec de fid&#232;les alli&#233;s, sur la guerre que nous faisons, je ne risque pas de me tromper ; car je vois que vous avez plus d'int&#233;r&#234;t que moi &#224; chercher comment nous emp&#234;cherons l'Assyrien d'avoir l'avantage sur nous. Moi, en effet, dit-il, je trouverai sans doute, en cas d'&#233;chec, un refuge ailleurs, tandis que vous, s'il est vainqueur, je vois que tous vos biens &#224; la fois passeront en des mains &#233;trang&#232;res. S'il est mon ennemi, &#224; moi, ce n'est pas qu'il me ha&#239;sse, c'est qu'il juge contraire &#224; ses int&#233;r&#234;ts que nous soyons puissants, et c'est pour cela qu'il marche contre nous ; mais vous, il vous hait, parce qu'il pense que vous lui avez fait tort. &#187; Tous deux lui dirent d'achever ce qu'il avait &#224; dire, car ils savaient cela et ils avaient grand souci de l'issue de la guerre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors il commen&#231;a ainsi : &#171; Dites-moi, l'Assyrien croit-il que vous soyez les seuls &#224; nourrir contre lui des sentiments hostiles ou en connaissez-vous d'autres qui soient ses ennemis ? &#8212; Par Zeus, r&#233;pondit l'Hyrcanien, il a pour ennemis mortels les Cadusiens[5], peuple nombreux et vaillant, et aussi les Saces[6], nos voisins, qui ont souffert mille maux du roi d'Assyrie ; car il a essay&#233; de les assujettir comme nous. &#8212; Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'&#224; cette heure ces deux peuples marcheraient volontiers avec nous contre l'Assyrien ? &#8212; Si, et ils le feraient r&#233;solument, dirent-ils, s'ils pouvaient se joindre &#224; nous. &#8212; Et qui les emp&#234;che de nous joindre ? demanda Cyrus. &#8212; Les Assyriens, dirent-ils, le peuple m&#234;me dont tu traverses en ce moment le pays. &#187; Quand il eut entendu cette r&#233;ponse : &#171; Mais quoi ? Gobryas, demanda-t-il, n'accuses-tu pas ce jeune homme qui r&#232;gne actuellement d'avoir un caract&#232;re extr&#234;mement orgueilleux ? &#8212; Si, r&#233;pliqua Gobryas ; car je l'ai &#233;prouv&#233; moi-m&#234;me. &#8212; Est-ce contre toi seulement, reprit Cyrus, qu'il l'a manifest&#233;, ou contre d'autres encore ? &#8212; Par Zeus, dit Gobryas, contre bien d'autres. Mais &#224; quoi bon parler de ses outrages aux faibles ? Je ne te citerai que le fils d'un homme beaucoup plus puissant que moi, qui &#233;tait le camarade du roi comme l'&#233;tait mon fils. Un jour qu'ils buvaient ensemble, le roi le fit saisir et ch&#226;trer, parce que, comme on le dit alors, sa concubine avait lou&#233; la beaut&#233; du jeune homme et vant&#233; le bonheur de celle qui serait sa femme, ou parce que, comme il le pr&#233;tend, lui, aujourd'hui, il avait essay&#233; de s&#233;duire sa concubine. Et maintenant ce jeune homme est eunuque et il a le pouvoir, que son p&#232;re lui a laiss&#233; &#224; sa mort. &#8212; Ne crois-tu pas, dit Cyrus, que lui aussi nous verrait avec plaisir, s'il pensait trouver en nous des alli&#233;s ? &#8212; J'en suis s&#251;r, dit Gobryas ; mais, Cyrus, il est difficile d'arriver jusqu'&#224; lui. &#8212; Pourquoi ? demanda Cyrus. &#8212; Parce que, pour le joindre, il faut passer sous les murs m&#234;mes de Babylone. &#8212; Eh bien, en quoi cela est-il difficile ? dit Cyrus. &#8212; C'est que, par Zeus, dit Gobryas, je sais qu'il en sortirait une arm&#233;e beaucoup plus nombreuse que celle que tu as maintenant. Sache bien, continua-t-il, que, si les Assyriens sont moins dispos&#233;s qu'auparavant &#224; t'apporter leurs armes et &#224; t'amener leurs chevaux, c'est justement parce que ceux d'entre eux qui l'ont vue l'ont trouv&#233;e bien petite, et le bruit s'en est d&#233;j&#224; r&#233;pandu au loin. Je crois, ajouta-t-il, que nous n'avons rien de mieux &#224; faire que d'avancer avec pr&#233;caution. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au conseil que lui donnait Gobryas Cyrus r&#233;pondit ainsi : &#171; Je crois que tu as raison, Gobryas, quand tu m'avertis d'assurer le mieux possible la s&#233;curit&#233; de nos marches. Mais, en y r&#233;fl&#233;chissant, je n'en vois pas de moyen plus s&#251;r que de marcher droit sur Babylone, si c'est l&#224; qu'est la grande force des ennemis. Ils sont nombreux, dis-tu, et s'ils ont confiance en eux, ils seront sans doute &#224; redouter pour nous. Or, s'ils ne nous voient pas et s'imaginent que nous ne nous montrons pas parce que nous avons peur d'eux, sache-le bien, dit-il, ils se remettront de la frayeur que nous leur avons inspir&#233;e, et, au lieu de craindre, ils sentiront rena&#238;tre leur courage, d'autant plus qu'ils seront rest&#233;s plus longtemps sans nous voir. Si au contraire nous marchons imm&#233;diatement contre eux, nous trouverons beaucoup d'entre eux pleurant encore ceux que nous leur avons tu&#233;s, beaucoup portant encore des bandages sur les blessures qu'ils ont re&#231;ues de nous, tous se souvenant encore de l'audace de notre arm&#233;e, de leur fuite et de leur d&#233;sastre. Crois-moi, Gobryas, ajouta-t-il, et persuade-toi de cette v&#233;rit&#233; une troupe nombreuse qui a confiance en elle montre une fiert&#233; &#224; laquelle rien ne r&#233;siste ; mais du moment qu'elle prend peur, plus elle est nombreuse, plus elle est en butte &#224; la terreur et &#224; l'&#233;pouvante ; car la d&#233;moralisation s'accro&#238;t en elle avec le grand nombre des l&#226;ches propos, des contenances mis&#233;rables, des visages d&#233;courag&#233;s et d&#233;compos&#233;s ; et la grandeur m&#234;me de l'arm&#233;e fait qu'il n'est pas facile de calmer la crainte par des discours, de lui inspirer du courage pour une attaque, de relever le moral dans une retraite ; et plus on exhorte les hommes &#224; avoir confiance, plus ils se croient en danger. Mais, par Zeus, ajouta-t-il, examinons cette question-l&#224; avec pr&#233;cision. Si &#224; l'avenir la victoire doit rester sur le champ de bataille au parti qui compte l'effectif le plus nombreux, tu as raison de craindre pour nous et nous sommes r&#233;ellement en danger ; mais si c'est la valeur des combattants qui, aujourd'hui encore comme autrefois, d&#233;cide du succ&#232;s, tu ne risques rien &#224; avoir confiance ; car, avec l'aide des dieux, tu trouveras parmi nous beaucoup plus de soldats d&#233;cid&#233;s &#224; combattre que parmi les ennemis. Pour accro&#238;tre ta confiance, r&#233;fl&#233;chis encore &#224; ceci, c'est que les ennemis sont beaucoup moins nombreux &#224; pr&#233;sent qu'avant d'avoir &#233;t&#233; battus par nous, beaucoup moins nombreux que lorsqu'ils ont pris la fuite devant nous, et que nous, au contraire, nous sommes plus grands qu'avant, puisque nous sommes vainqueurs, plus forts, puisque nous avons r&#233;ussi, et plus nombreux aussi, puisque vous vous &#234;tes joints &#224; nous. Et ne va pas d&#233;priser tes troupes, maintenant qu'elles sont avec nous ; car avec les vainqueurs, sache-le bien, Gobryas, les valets m&#234;mes suivent avec confiance. N'oublie pas non plus ceci, dit-il, c'est que les ennemis peuvent d&#232;s &#224; pr&#233;sent nous voir ; or jamais, sois-en s&#251;r, nous ne leur para&#238;trons plus terribles en restant en place qu'en marchant droit &#224; eux. Et maintenant que tu connais mon avis, conduis-nous droit &#224; Babylone. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus ravage l'Assyrie et fait attribuer &#224; Gobryas la plus grosse part du butin. Il passe devant Babylone. Gadatas se joint &#224; lui, ainsi que les Cadusiens et les Saces. Gadatas part pour d&#233;fendre ses places. Cyrus le suit. Son ordre de marche. Il sait les noms des chefs de son arm&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ils se mirent donc en route et arriv&#232;rent le quatri&#232;me jour aux fronti&#232;res du pays de Gobryas. Quand il fut en pays ennemi, Cyrus garda avec lui, rang&#233;s en bon ordre, les fantassins et autant de cavaliers qu'il le jugea bon et il envoya les autres battre la campagne, avec ordre de tuer ceux qui avaient des armes, et de lui amener les autres avec le b&#233;tail qu'on pourrait prendre. Il ordonna aux Perses aussi de prendre part &#224; la razzia ; beaucoup revinrent d&#233;sar&#231;onn&#233;s, beaucoup aussi avec un butin consid&#233;rable.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le butin r&#233;uni, Cyrus convoqua les chefs des M&#232;des et des Hyrcaniens et les homotimes, et leur parla ainsi &#171; Mes amis, Gobryas nous a donn&#233; &#224; tous une g&#233;n&#233;reuse hospitalit&#233;. Si donc, ajouta-t-il, apr&#232;s avoir pr&#233;lev&#233; pour les dieux la part habituelle et pour l'arm&#233;e une part suffisante, nous lui donnions le reste du butin, n'agirionsnous pas en galants hommes ? Nous ferions voir ainsi que nous nous effor&#231;ons de vaincre en bienfaits nos bienfaiteurs. &#187; Tout le monde approuva cette proposition, tout le monde l'applaudit. L'un d'eux m&#234;me prit la parole et dit : &#171; Oui, Cyrus, faisons comme tu dis. Gobryas, ajouta-t-il, nous consid&#232;re peut-&#234;tre comme des gueux, parce que nous ne sommes pas venus les poches pleines de dariques et que nous ne buvons pas dans des coupes d'or. En nous conduisant ainsi avec lui, continua-t-il, nous lui montrerons qu'on peut &#234;tre g&#233;n&#233;reux, m&#234;me sans or. &#8212; Eh bien, dit Cyrus, remettez aux mages la part des dieux, pr&#233;levez pour l'arm&#233;e une part suffisante et appelez Gobryas pour lui donner le reste. &#187; Ses gens, ayant pris ce qu'il fallait, donn&#232;rent le surplus &#224; Gobryas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ensuite Cyrus s'avan&#231;a vers Babylone, avec son arm&#233;e rang&#233;e comme le jour de la bataille. Comme les Assyriens ne sortaient pas &#224; sa rencontre, Cyrus chargea Gobryas d'aller leur dire que, si le roi voulait sortir et combattre pour son pays, lui-m&#234;me, Gobryas combattrait &#224; ses c&#244;t&#233;s, mais que, si le roi ne d&#233;fendait pas son pays, il serait forc&#233;, lui, de se soumettre au vainqueur. Gobryas s'avan&#231;a &#224; cheval jusqu'&#224; l'endroit o&#249; il pouvait sans danger faire entendre son message. Le roi lui fit porter cette r&#233;ponse : &#171; Voici ce que ton ma&#238;tre te fait dire, Gobryas : Je ne me repens pas d'avoir tu&#233; ton fils, mais je me repens de ne t'avoir pas tu&#233; avec lui. Si vous voulez combattre, revenez dans trente jours ; &#224; pr&#233;sent nous n'avons pas le temps : nous faisons encore nos pr&#233;paratifs. &#8212; Puisse ce repentir ne finir qu'avec toi, r&#233;pliqua Gobryas ; il est clair que je ne suis pas un mince tourment pour toi, depuis que tu es en proie &#224; ce repentir. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Gobryas revint avec la r&#233;ponse de l'Assyrien. Apr&#232;s l'avoir entendue, Cyrus fit retirer ses troupes, et appelant Gobryas : &#171; A propos, lui demanda-t-il, tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu croyais que le prince mutil&#233; par l'Assyrien se joindrait &#224; nous ? &#8212; Oui, dit Gobryas, j'en suis s&#251;r ; car nous avons souvent parl&#233; ensemble en toute franchise. &#8212; Puisque tu crois que les chances sont en notre faveur, va le trouver ; mais, avant tout, arrange-toi pour que vous vous rencontriez seuls et en secret ; puis quand tu t'entretiendras avec lui, si tu vois qu'il d&#233;sire &#234;tre notre alli&#233;, ayez soin qu'il ne transpire rien de notre amiti&#233; ; car, &#224; la guerre, il n'y a pas de meilleur moyen de servir ses amis que de para&#238;tre leur ennemi, et de faire du mal &#224; ses ennemis que de para&#238;tre leur ami. &#8212; Je suis s&#251;r, dit Gobryas, que Gadatas ach&#232;terait cher le plaisir de faire beaucoup de mal au roi actuel des Assyriens ; mais quel mal pourrait-il lui faire, voil&#224; ce qu'il faut examiner de notre c&#244;t&#233;. &#8212; Dis-moi, reprit Cyrus, cette citadelle en avant du pays, que vous dites avoir &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e contre les Hyrcaniens et les Saces, pour prot&#233;ger ce pays-ci de la guerre, crois-tu, demanda-t-il, que le commandant de la garnison voudrait y recevoir l'eunuque, s'il se pr&#233;sentait avec une arm&#233;e ? &#8212; &#201;videmment, dit Gobryas, &#224; condition qu'il arrive sans &#234;tre suspect, comme &#224; pr&#233;sent. &#8212; Eh bien ! il ne serait pas suspect, si j'attaquais ses places fortes comme pour m'en rendre ma&#238;tre, et si, lui, me r&#233;sistait avec vigueur. Je lui prendrais quelque chose ; il me prendrait de son c&#244;t&#233; quelques hommes, ou des estafettes que j'enverrais &#224; ceux que vous dites ennemis de l'Assyrien. Ces prisonniers diraient qu'ils vont chercher des troupes et des &#233;chelles pour attaquer la citadelle. L'eunuque, en entendant cela, feindrait de venir afin d'en donner avis. &#8212; Dans ces conditions, reprit Gobryas, il est certain qu'on le recevrait et qu'on le prierait de rester l&#224; jusqu'&#224; ce que tu te sois &#233;loign&#233;. &#8212; Et crois-tu, demanda Cyrus, qu'une fois dans la place, il pourrait la mettre entre nos mains ? &#8212; C'est vraisemblable, r&#233;pondit Gobryas, si, pendant qu'il prendra ses dispositions &#224; l'int&#233;rieur, tu pousses l'attaque du dehors avec vigueur. &#8212; Va donc, dit Cyrus, et t&#226;che de ne revenir qu'apr&#232;s lui avoir expliqu&#233; nos plans et l'avoir gagn&#233; &#224; notre cause. Quant &#224; des garanties de notre bonne foi, tu ne peux rien lui dire, rien lui montrer qui soit plus probant que ce que toi-m&#234;me as re&#231;u de nous. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L&#224;-dessus, Gobryas se mit en route. L'eunuque, heureux de le voir, s'entendit avec lui sur tous les points et r&#233;gla d'accord avec lui ce qu'il y avait &#224; faire. Lorsque Gobryas lui eut rapport&#233; que l'eunuque donnait enti&#232;rement les mains &#224; toutes ses propositions, Cyrus, d&#232;s le lendemain m&#234;me, pronon&#231;a son attaque et Gadatas se d&#233;fendit. La place, dont Cyrus se rendit ma&#238;tre, lui avait &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;e par Gadatas lui-m&#234;me. Quant aux messagers que Cyrus avait d&#233;p&#234;ch&#233;s, en leur indiquant leur itin&#233;raire, Gadatas en laissa &#233;chapper une partie pour ramener des troupes et apporter des &#233;chelles ; ceux qu'il prit, il les mit &#224; la question en pr&#233;sence d'un grand nombre de t&#233;moins. Instruit du but de leur voyage, il fait aussit&#244;t ses pr&#233;paratifs et se met en route la nuit m&#234;me sous pr&#233;texte d'en porter l'avis. On finit par le croire, et il p&#233;n&#233;tra dans la forteresse, soi-disant pour la d&#233;fendre. En attendant, il aida, comme il put, le gouverneur &#224; pr&#233;parer la d&#233;fense ; mais, quand Cyrus fut arriv&#233;, il s'empara de la place, avec l'aide des prisonniers perses qu'il avait faits sur Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le coup fait, l'eunuque mit les choses en ordre &#224; l'int&#233;rieur de la forteresse et sortit au-devant de Cyrus ; il se prosterna devant lui, selon l'usage, et lui dit : &#171; R&#233;jouis-toi, Cyrus. &#8212; C'est ce que je fais, r&#233;pliqua Cyrus ; car, gr&#226;ce aux dieux, tu ne m'invites pas seulement, tu me contrains encore &#224; me r&#233;jouir. Car, sache-le, ajouta-t-il, je regarde comme un grand avantage de laisser &#224; mes alli&#233;s de ce pays cette forteresse favorable &#224; leurs int&#233;r&#234;ts. Pour toi, Gadatas, poursuivit-il, si l'Assyrien t'a priv&#233;, para&#238;t-il, de la facult&#233; d'avoir des enfants, il ne t'a pas &#244;t&#233; la possibilit&#233; d'acqu&#233;rir des amis, et tu peux t'assurer que ton action a fait de nous des amis qui t&#226;cheront, s'ils le peuvent, d'&#234;tre &#224; tes c&#244;t&#233;s et de t'aider aussi efficacement que s'ils &#233;taient tes propres enfants. &#187; Voil&#224; ce que dit Cyrus. Au m&#234;me moment, l'Hyrcanien, qui venait d'apprendre ce qui s'&#233;tait pass&#233;, accourt &#224; Cyrus, lui saisit la main droite et s'&#233;crie : &#171; Quel tr&#233;sor tu es pour tes amis, Cyrus, et quelle dette de reconnaissance tu m'imposes envers les dieux qui m'ont r&#233;uni &#224; toi ! &#8212; Va donc, dit Cyrus ; prends possession de la place qui me vaut ce t&#233;moignage d'affection, et organise-la comme tu le jugeras le plus conforme &#224; l'int&#233;r&#234;t de votre peuple et des autres alli&#233;s, et surtout, ajouta-t-il, de Gadatas que voici, qui s'en est empar&#233; et qui nous la remet. &#8212; Eh bien, dit l'Hyrcanien, pourquoi, lorsque les Cadusiens, les Saces et mes concitoyens seront arriv&#233;s, n'assemblerionsnous pas un certain nombre d'entre eux, afin que tous ceux d'entre nous qui ont int&#233;r&#234;t &#224; l'affaire d&#233;lib&#232;rent en commun sur le moyen de tirer le meilleur parti possible de cette place ? &#187; Cyrus approuva cette proposition. Quand les int&#233;ress&#233;s furent r&#233;unis, ils d&#233;cid&#232;rent qu'elle serait gard&#233;e en commun par ceux qui avaient avantage &#224; la voir en des mains amies, pour leur servir &#224; la fois de rempart contre la guerre et de base d'op&#233;rations contre les Assyriens. Cette mesure fit que les Cadusiens, les Saces et les Hyrcaniens s'engag&#232;rent dans cette guerre avec beaucoup plus d'ardeur et en plus grand nombre. Une arm&#233;e fut r&#233;unie, o&#249; les Cadusiens comptaient &#224; peu pr&#232;s vingt mille peltastes et quatre mille cavaliers, les Saces environ dix mille archers &#224; pied et deux mille &#224; cheval ; de leur c&#244;t&#233; les Hyrcaniens, outre les troupes d&#233;j&#224; en campagne, avaient envoy&#233; tous les fantassins qu'ils avaient pu et port&#233; &#224; deux mille l'effectif de leur cavalerie ; jusque-l&#224; ils avaient gard&#233; chez eux la plus grande partie de leurs cavaliers, parce que les Cadusiens et les Saces &#233;taient les ennemis des Assyriens. Tout le temps que Cyrus demeura &#224; organiser la place forte, beaucoup d'Assyriens de ces contr&#233;es amenaient des chevaux ou apportaient des armes ; car ils redoutaient &#224; pr&#233;sent tous leurs voisins.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sur ces entrefaites, Gadatas vint trouver Cyrus et lui dit qu'on &#233;tait venu lui annoncer que le roi d'Assyrie, inform&#233; de ce qui s'&#233;tait pass&#233; au sujet de la forteresse, s'&#233;tait mis en col&#232;re et se pr&#233;parait &#224; envahir son pays. &#171; Si tu me permets de m'en aller, Cyrus, j'essayerai de sauver mes places fortes ; le reste est de moindre importance. &#8212; En partant tout de suite, demanda Cyrus, quand seras-tu chez toi ? &#8212; Dans trois jours, r&#233;pondit Gadatas, je d&#238;nerai dans mon pays. &#8212; Mais crois-tu, reprit Cyrus, que tu y trouveras d&#233;j&#224; l'Assyrien ? &#8212; Oui, dit-il, j'en suis s&#251;r ; il fera diligence, tandis qu'il te croit encore loin. &#8212; Et moi, dit Cyrus, en combien de jours puis-je arriver l&#224;-bas avec mon arm&#233;e ? &#8212; Ton arm&#233;e est grande &#224; pr&#233;sent, ma&#238;tre, r&#233;pondit Gadatas et tu ne pourras arriver &#224; ma r&#233;sidence en moins de six &#224; sept jours. &#8212; Pars donc au plus vite, dit Cyrus ; pour moi je marcherai aussi rapidement que je le pourrai. &#187; Gadatas partit. Alors Cyrus r&#233;unit tous les chefs des alli&#233;s ; d&#233;j&#224; beaucoup paraissaient &#234;tre de beaux et bons soldats. Il leur tint ce discours : &#171; Alli&#233;s, Gadatas a fait des choses qui paraissent &#234;tre d'une grande importance pour nous tous, et il les a faites sans avoir re&#231;u de nous le moindre service. On apprend aujourd'hui que l'Assyrien va se jeter sur son territoire, dans l'intention &#233;vidente de se venger, parce qu'il se croit grandement l&#233;s&#233; par lui. Peut-&#234;tre pense-t-il aussi que, si ceux qui l'abandonnent pour venir &#224; nous n'&#233;prouvent de sa part aucun dommage, tandis que ceux qui sont avec lui p&#233;rissent sous nos coups, il est vraisemblable que bient&#244;t personne ne voudra plus demeurer avec lui. Aussi je crois, mes amis, que nous nous ferions honneur, si nous nous portions avec empressement au secours de Gadatas, notre bienfaiteur, et nous ferions en m&#234;me temps notre devoir en lui payant notre dette de reconnaissance. C'est d'ailleurs notre int&#233;r&#234;t, je crois, d'agir comme je le dis. Car, si nous faisons voir &#224; tout le monde que nous nous effor&#231;ons de surpasser en malfaisance ceux qui nous font du mal et en bienfaisance ceux qui nous font du bien, il est &#224; pr&#233;sumer qu'&#224; la vue de tels proc&#233;d&#233;s beaucoup voudront devenir nos amis et que personne ne d&#233;sirera &#234;tre notre ennemi. Mais si nous avons l'air de n&#233;gliger Gadatas, au nom des dieux, par quels discours pourrions-nous persuader &#224; d'autres de nous &#234;tre agr&#233;ables ? Comment oserions-nous vanter notre conduite ? Comment l'un de nous pourrait-il regarder en face Gadatas, si, nombreux comme nous sommes, nous nous laissions vaincre en g&#233;n&#233;rosit&#233; par un seul homme, surtout dans la situation o&#249; il se trouve ? &#187; C'est ainsi qu'il parla, et tous approuv&#232;rent fortement son avis d'agir ainsi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Eh bien donc, continua-t-il, puisque vous partagez mon avis, que chaque peuple laisse les b&#234;tes de somme et les chariots aux soins de ceux qui sont les plus propres &#224; les diriger durant la route. Gobryas les commandera pour nous et leur servira de guide, car il conna&#238;t les chemins et il est en tout point &#224; la hauteur de sa t&#226;che. Pour nous, continua-t-il, nous nous mettrons en route avec les chevaux et les hommes les plus vigoureux, en prenant trois jours de vivres ; plus notre &#233;quipage sera l&#233;ger et simple, plus, les jours suivants, nous aurons de plaisir &#224; d&#233;jeuner, &#224; d&#238;ner et &#224; dormir. Voici, ajouta-t-il, dans quel ordre nous marcherons. Toi, Chrysantas, tu prendras la t&#234;te avec les soldats arm&#233;s de cuirasses, car la route est plate et large ; tu placeras tous tes taxiarques sur le front ; chaque compagnie marchera sur une file ; car, en serrant nos rangs, nous avancerons plus vite et plus s&#251;rement. Et si je veux, dit-il, que les soldats arm&#233;s de cuirasses marchent les premiers, c'est parce qu'ils sont la partie plus lourde de l'arm&#233;e, et que, quand la partie la plus lourde conduit, toutes les troupes plus l&#233;g&#232;res suivent n&#233;cessairement sans peine. Mais lorsque c'est la troupe la plus l&#233;g&#232;re qui conduit pendant la nuit, il n'y a rien de surprenant &#224; ce que l'arm&#233;e se divise ; car la troupe de t&#234;te a vite distanc&#233; les autres. Derri&#232;re l'avant-garde, Artabaze conduira les peltastes et les archers perses[7] ; ensuite Andamyas le M&#232;de, l'infanterie m&#232;de ; ensuite Embas, l'infanterie arm&#233;nienne, ensuite Artouchas, les Hyrcaniens, ensuite Thambradas, l'infanterie des Saces, ensuite Datamas les Cadusiens. Que tous ces chefs dirigent la marche de mani&#232;re que les taxiarques soient sur le front, les peltastes &#224; la droite, les archers &#224; la gauche de leur colonne ; c'est dans cet ordre de marche qu'ils seront le plus faciles &#224; manier. Viendront ensuite, dit-il, les porteurs de bagages de toute l'arm&#233;e ; leurs chefs auront soin que tout soit empaquet&#233; avant qu'on se livre au sommeil, et qu'&#224; la pointe du jour leurs hommes se trouvent avec les bagages &#224; l'endroit assign&#233; et qu'ils marchent en bon ordre. Derri&#232;re les porteurs de bagages, continua-t-il, le Perse Madatas conduira la cavalerie perse, en mettant lui aussi sur le front de sa troupe les centeniers de cavalerie, et le centenier m&#232;nera sa compagnie sur une file, comme les officiers d'infanterie. Apr&#232;s les Perses, le M&#232;de Rhambacas conduira de m&#234;me sa cavalerie ; puis toi, la tienne, Tigrane ; puis les autres commandants de cavalerie, avec les troupes que chacun d'eux nous a amen&#233;es. Les Saces viendront apr&#232;s, et, en dernier lieu, les derniers venus, les Cadusiens. Toi, Alkeunas, qui es leur chef, veille pour le moment sur les derri&#232;res de toute l'arm&#233;e et ne laisse tra&#238;ner personne apr&#232;s tes cavaliers. Ayez soin d'observer le silence pendant la marche, vous, les chefs, et vous tous qui avez quelque prudence ; car la nuit les oreilles servent plus que les yeux pour se renseigner et pour agir, et le d&#233;sordre pendant la nuit est plus dangereux que le jour, et il est plus difficile &#224; r&#233;parer. Voil&#224; pourquoi il faut observer le silence et garder son rang. Pour les gardes de nuit, quand on doit partir avant le jour, faites-les aussi courtes et aussi nombreuses que possible, de peur qu'une veille prolong&#233;e n'affaiblisse les sentinelles pour la marche. Quand il sera l'heure de partir, la trompette donnera le signal. Venez, munis de tout le n&#233;cessaire, sur la route de Babylone, et que chacun, au moment o&#249; il se mettra en mouvement passe &#224; celui qui est derri&#232;re lui le mot d'ordre de le suivre. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les chefs retourn&#232;rent ensuite &#224; leurs tentes et, tout en s'en allant, ils parlaient entre eux de l'excellente m&#233;moire de Cyrus, qui appelait par leur nom tous ceux &#224; qui il donnait des ordres. Or Cyrus le faisait &#224; dessein. Il trouvait tout &#224; fait &#233;trange que les artisans sussent les noms des outils de leurs m&#233;tiers, que le m&#233;decin s&#251;t les noms de tous les instruments et de tous les rem&#232;des qu'il emploie, et qu'un g&#233;n&#233;ral f&#251;t assez sot pour ignorer les noms des chefs qui commandent sous lui et qui sont les instruments n&#233;cessaires dont il use soit pour attaquer, soit pour se garder, soit pour inspirer la confiance ou la terreur. De m&#234;me quand il voulait honorer quelqu'un, il croyait convenable de l'appeler par son nom. Il &#233;tait persuad&#233; que ceux qui croient &#234;tre connus de leur g&#233;n&#233;ral sont plus ardents &#224; se faire remarquer par quelque prouesse et plus dispos&#233;s &#224; s'abstenir de tout acte honteux. Il aurait trouv&#233; absurde, quand il voulait qu'un ordre f&#251;t ex&#233;cut&#233;, de le donner comme certains ma&#238;tres de maison qui disent : &#171; Qu'on aille &#224; l'eau, qu'on fende du bois. &#187; Il savait que les gens ainsi command&#233;s se regardent tous entre eux et que personne n'ex&#233;cute l'ordre donn&#233; et que, bien qu'ils soient tous en faute, aucun ne rougit ni ne craint comme il le devrait, parce que la responsabilit&#233; est partag&#233;e entre beaucoup. Voil&#224; pourquoi Cyrus appelait nomm&#233;ment ceux &#224; qui il donnait un ordre. Telle &#233;tait sur ce point sa mani&#232;re de penser.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les soldats, apr&#232;s avoir d&#238;n&#233;, &#233;tabli des gardes et empaquet&#233; leurs affaires, se couch&#232;rent. A minuit, la trompette donna le signal. Cyrus dit &#224; Chrysantas de l'attendre sur la route en avant de l'arm&#233;e, et il sortit avec ses aides de camp. Un moment apr&#232;s, Chrysantas parut, &#224; la t&#234;te des soldats arm&#233;s de cuirasse. Cyrus lui donna des guides pour lui montrer le chemin et lui prescrivit d'avancer lentement, parce que tout le monde n'&#233;tait pas encore sur la route. Lui-m&#234;me se porta sur la route, et &#224; mesure que les troupes arrivaient, il les faisait avancer en bon ordre et il envoyait presser les retardataires. Quand ils furent tous en route, il d&#233;p&#234;cha &#224; Chrysantas des cavaliers pour lui en donner avis et lui dire : &#171; Au pas acc&#233;l&#233;r&#233; maintenant ! &#187; Lui-m&#234;me se porta lentement &#224; cheval le long de la colonne vers la t&#234;te en examinant les rangs ; voyait-il des hommes marcher en bon ordre et en silence, il s'approchait, demandait leurs noms, et, quand on lui avait r&#233;pondu, les f&#233;licitait. Apercevait-il de la confusion, il en recherchait la cause et t&#226;chait de calmer le d&#233;sordre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parmi les mesures de pr&#233;caution qu'il prit cette nuit, j'en ai oubli&#233; une : il avait d&#233;tach&#233; en avant de toute l'arm&#233;e un peloton de fantassins arm&#233;s &#224; la l&#233;g&#232;re qui pouvaient &#234;tre vus de Chrysantas et le voir lui-m&#234;me. Ils devaient &#233;couter de toutes leurs oreilles et s'&#233;clairer par tous les moyens, pour informer Chrysantas de ce qui leur para&#238;trait utile. Ils avaient &#224; leur t&#234;te un chef qui les dirigeait et qui pr&#233;venait Chrysantas de ce qui en valait la peine, sans l'ennuyer par des rapports inutiles. C'est ainsi qu'ils march&#232;rent pendant la nuit. Quand le jour parut, Cyrus laissa les cavaliers cadusiens pr&#232;s de leur infanterie, qui marchait la derni&#232;re, pour qu'elle non plus ne rest&#226;t pas sans cavalerie. Il ordonna aux autres corps de cavalerie de gagner le front en longeant les rangs, parce que, ayant l'ennemi en t&#234;te, il voulait, s'il rencontrait quelque parti ennemi, &#234;tre en &#233;tat de l'aborder et de combattre avec ses forces en ordre, et s'il apercevait des fuyards, &#234;tre tout pr&#234;t &#224; leur donner la chasse. Il gardait toujours sous la main, rang&#233;s en bon ordre, un d&#233;tachement de cavaliers charg&#233;s, les uns de poursuivre, s'il le fallait, les autres de rester pr&#232;s de lui ; car il ne souffrait jamais que le d&#233;tachement f&#251;t dispers&#233; tout entier. C'est ainsi qu'il conduisait son arm&#233;e. Mais lui ne se tenait pas toujours au m&#234;me endroit ; il se portait tant&#244;t d'un c&#244;t&#233;, tant&#244;t de l'autre ; il examinait tout, et si l'on avait besoin de quelque chose, il y pourvoyait. Voil&#224; comment marchait l'arm&#233;e de Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus sauve Gadatas. D&#233;faite des Cadusiens. Gadatas suit l'arm&#233;e de Cyrus. Convention avec les Assyriens pour &#233;pargner les cultivateurs. Ordre de marche adopt&#233; pour passer devant Babylone.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant un des grands seigneurs qui faisait partie de la cavalerie de Gadatas, le voyant abandonner le parti du roi d'Assyrie, pensa que, s'il arrivait malheur &#224; Gadatas, il pourrait obtenir du roi toutes ses possessions. Dans cette vue, il d&#233;p&#234;cha &#224; l'Assyrien un de ses hommes de confiance, en le chargeant, s'il rencontrait l'arm&#233;e assyrienne d&#233;j&#224; arriv&#233;e dans le territoire de Gadatas, de dire au roi d'Assyrie que, s'il voulait dresser une embuscade, il pourrait prendre Gadatas et ses gens. Il recommanda aussi au messager d'exposer quelles &#233;taient les forces de Gadatas et de dire que Cyrus ne l'accompagnait pas ; il indiqua aussi la route que Gadatas devait suivre. Pour mieux gagner la confiance, il envoya dire aussi aux gens de sa maison de remettre &#224; l'Assyrien le ch&#226;teau fort qu'il poss&#233;dait dans le pays de Gadatas, avec tout ce qu'il renfermait. Enfin il annon&#231;a qu'il viendrait lui-m&#234;me apr&#232;s avoir, si possible, tu&#233; Gadatas ; sinon, il passerait d&#233;sormais au service du roi. Celui qui &#233;tait charg&#233; de cette mission, chevauchant &#224; toute bride, arrive chez le roi et lui expose les motifs de sa venue. A peine l'a-t-il entendu, que le roi se fait livrer le ch&#226;teau fort et fait embusquer dans les villages tr&#232;s rapproch&#233;s les uns des autres un gros corps de cavalerie et des chars. Arriv&#233; pr&#232;s de ces villages, Gadatas envoie devant lui quelques &#233;claireurs. D&#232;s que l'Assyrien voit les &#233;claireurs s'avancer, il donne &#224; deux ou trois chars et &#224; quelques cavaliers qui &#233;taient d&#233;j&#224; sortis, l'ordre de prendre la fuite, comme des gens qui ont peur et qui sont en petit nombre. Les voyant fuir, les &#233;claireurs les poursuivent eux-m&#234;mes et font signe &#224; Gadatas. Celui-ci, abus&#233;, leur donne la chasse &#224; toute vitesse. Les Assyriens, le voyant &#224; port&#233;e d'&#234;tre pris, sortent de l'embuscade. En les apercevant, Gadatas et ses gens se mettent naturellement &#224; fuir et naturellement aussi les Assyriens les poursuivent. A ce moment, celui qui avait ourdi le complot contre Gadatas le frappe, mais sans r&#233;ussir &#224; le tuer ; il l'atteint &#224; l'&#233;paule et le blesse. Cela fait, il s'&#233;loigne jusqu'&#224; ce qu'il se trouve avec les poursuivants. Reconnu d'eux, il se joint aux Assyriens et, lan&#231;ant son cheval ventre &#224; terre, il poursuit ardemment avec le roi. A ce moment, les fuyards qui avaient les chevaux les plus lents furent naturellement faits prisonniers par ceux qui avaient les plus rapides. Mais d&#233;j&#224; toute la cavalerie de Gadatas, &#233;puis&#233;e par la route, se voit serr&#233;e de pr&#232;s, quand elle aper&#231;oit Cyrus qui s'avan&#231;ait avec son arm&#233;e. On peut s'imaginer la joie de ces hommes qui, au sortir de la temp&#234;te, entraient dans le port. Cyrus fut d'abord &#233;tonn&#233; ; mais, quand il eut appris l'affaire, voyant tous les cavaliers ennemis venir &#224; sa rencontre, il fit lui-m&#234;me avancer sur eux son arm&#233;e en ordre de bataille ; mais les ennemis, se rendant compte de la situation, prirent la fuite. Alors Cyrus les fit poursuivre par le corps de troupe d&#233;sign&#233; &#224; cet effet ; lui-m&#234;me avec le reste de son arm&#233;e suivait comme il le jugeait opportun. On prit alors un certain nombre de chars qui avaient perdu leurs conducteurs, tomb&#233;s en faisant demi-tour ou de toute autre fa&#231;on ; d'autres furent coup&#233;s et pris par les cavaliers. On tua un grand nombre d'ennemis, et en particulier celui qui avait frapp&#233; Gadatas. Des fantassins assyriens qui assi&#233;geaient la place forte de Gadatas, les uns se r&#233;fugi&#232;rent dans le ch&#226;teau fort qui avait fait d&#233;fection &#224; Gadatas, les autres, devan&#231;ant leurs ennemis, dans une grande ville du roi d'Assyrie, o&#249; lui-m&#234;me s'&#233;tait retir&#233; avec sa cavalerie et ses chars.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La poursuite termin&#233;e, Cyrus revint dans le pays de Gadatas et, apr&#232;s avoir donn&#233; l'ordre &#224; ceux que ce soin regardait de s'occuper du butin, il partit aussit&#244;t pour aller voir Gadatas et savoir comment il se trouvait de sa blessure. Chemin faisant, il le rencontre qui venait audevant de lui, sa blessure d&#233;j&#224; band&#233;e. En l'apercevant, il se r&#233;jouit et lui dit : &#171; J'allais chez toi voir comment tu te trouves. &#8212; Et moi, dit Gadatas, j'en atteste les dieux, je venais pour contempler le visage d'un homme qui est dou&#233; d'un si grand coeur, et qui, sans que je sache quel besoin il a de moi &#224; pr&#233;sent, sans m'avoir promis de le faire, sans m'avoir la moindre obligation personnelle, mais simplement parce qu'il a cru que j'avais rendu quelque service &#224; ses amis, a mis un tel empressement &#224; me secourir que, r&#233;duit &#224; moi-m&#234;me, j'&#233;tais perdu et que, gr&#226;ce &#224; lui, je suis sauv&#233;. Par Zeus, Cyrus, si j'&#233;tais rest&#233; ce que la nature m'avait fait et que j'eusse eu des enfants, je doute que j'eusse eu un fils aussi d&#233;vou&#233; pour moi. Je connais des fils qui le sont moins, en particulier le roi actuel d'Assyrie qui a caus&#233; &#224; son p&#232;re plus d'ennuis qu'il ne peut t'en causer &#224; toi. &#187; Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Tu oublies, Gadatas, une chose beaucoup plus admirable que ce que tu admires en moi. &#8212; Laquelle ? demanda Gadatas. &#8212; C'est le z&#232;le de tant de Perses, de tant de M&#232;des, de tant d'Hyrcaniens &#224; ton &#233;gard, c'est celui de tous les Arm&#233;niens, Saces et Cadusiens ici pr&#233;sents. &#187; Gadatas fit alors cette pri&#232;re &#171; Par Zeus, qu'eux aussi, les dieux les comblent de biens, et plus encore celui qui les a rendus tels ! Cependant Cyrus, ajouta-t-il, pour traiter convenablement ceux que tu loues, re&#231;ois ces pr&#233;sents d'hospitalit&#233;, tels que je puis te les offrir. &#187; En m&#234;me temps il fit amener des provisions en grande abondance pour faire des sacrifices, si on le d&#233;sirait, et pour traiter l'arm&#233;e enti&#232;re d'une fa&#231;on digne de ses belles actions et de ses glorieux succ&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le Cadusien, qui formait l'arri&#232;re-garde, n'avait point pris part &#224; la poursuite. D&#233;sireux de se distinguer lui aussi par quelque prouesse, sans se concerter avec Cyrus et sans lui rien dire, il fait une incursion du c&#244;t&#233; de Babylone. Tandis que ses cavaliers sont dispers&#233;s, le roi d'Assyrie sort de la ville o&#249; il s'&#233;tait r&#233;fugi&#233; et marche &#224; sa rencontre, &#224; la t&#234;te de ses troupes en bon ordre. Quand il a reconnu que les Cadusiens sont seuls, il fond sur eux, tue leur chef et un grand nombre d'entre eux, s'empare de quelques chevaux et enl&#232;ve aux Cadusiens le butin qu'ils emmenaient. L'Assyrien les ayant poursuivis jusqu'au point o&#249; il crut pouvoir le faire sans danger, s'en retourne, tandis que les Cadusiens se sauvent vers le camp, o&#249; les premiers arrivent vers le soir. Quand Cyrus fut inform&#233; de l'&#233;v&#233;nement, il se porta au-devant des Cadusiens, recueillit tous ceux qu'il voyait bless&#233;s et les envoya &#224; Gadatas, pour qu'on les soign&#226;t. Quant aux autres, il les fit conduire &#224; leurs tentes et veilla &#224; leur procurer le n&#233;cessaire, en se faisant aider dans cette t&#226;che par quelques homotimes perses ; car en ces occasions-l&#224;, les bons sont toujours pr&#234;ts &#224; s'imposer un surcro&#238;t de travail. Cependant Cyrus &#233;tait fort afflig&#233; ; on le vit bien &#224; l'heure du repas ; tandis que les autres d&#238;naient, il continua, avec ses aides et ses chirurgiens, &#224; soigner les bless&#233;s, sans n&#233;gliger sciemment personne, voyant tout par ses yeux, ou, s'il ne pouvait soigner les bless&#233;s lui-m&#234;me, envoyant des gens pour le faire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s cela, ils all&#232;rent enfin se coucher. Au point du jour, Cyrus convoqua par la voix du h&#233;raut les chefs des alli&#233;s et tous les Cadusiens et leur tint ce discours : &#171; Alli&#233;s, ce qui vient d'arriver est chose humaine ; se tromper, quand on est homme, n'a rien, je pense, de surprenant. Mais il vaut la peine de tirer quelque bien de cette affaire, c'est d'apprendre qu'une troupe plus faible que l'arm&#233;e ennemie ne doit point se s&#233;parer du gros de l'arm&#233;e. Je ne veux pas dire, ajouta-t-il, qu'il ne faut jamais faire de sortie, si les circonstances le demandent, avec des troupes m&#234;me plus faibles que celles que le chef des Cadusiens emmenait avec lui. Mais si un chef qui fait une sortie se concerte avec celui qui a des forces suffisantes pour l'appuyer, il se peut qu'il tombe dans un pi&#232;ge, mais il se peut aussi que celui qui reste en arri&#232;re trompe les ennemis et les d&#233;tourne de ceux qui sont sortis, il se peut encore qu'en suscitant &#224; l'ennemi d'autres affaires il pourvoie &#224; la s&#233;curit&#233; de ses alli&#233;s. Dans ce cas, on a beau s'&#233;carter du gros de l'arm&#233;e, on n'en est pas s&#233;par&#233; et l'on y reste li&#233;. Mais celui qui fait une sortie sans dire o&#249; il va ne diff&#232;re en rien de celui qui se met seul en campagne. Au reste, si Dieu le veut, nous vengerons avant peu cet &#233;chec sur les ennemis. Aussit&#244;t que vous aurez d&#233;jeun&#233;, je vous conduirai &#224; l'endroit o&#249; l'affaire a eu lieu. Nous enterrerons les morts et en m&#234;me temps nous montrerons aux ennemis que, l&#224; o&#249; ils se targuent d'avoir &#233;t&#233; les plus forts, l&#224;, si Dieu le veut, il y en a de plus forts qu'eux ; nous leur &#244;terons m&#234;me le plaisir qu'ils ont &#224; voir l'endroit o&#249; ils ont tu&#233; nos alli&#233;s. S'ils ne sortent pas &#224; notre rencontre, nous br&#251;lerons leurs villages, nous ravagerons leur pays, pour qu'ils n'&#233;prouvent plus de joie &#224; voir le mal qu'ils nous ont fait, mais qu'ils soient afflig&#233;s en consid&#233;rant leurs propres maux. Que les autres aillent donc d&#233;jeuner, ajouta-t-il ; pour vous, Cadusiens, en partant d'ici, choisissez parmi vous, suivant votre coutume, un chef qui veillera sur vos int&#233;r&#234;ts avec l'aide des dieux et de nous, si vous avez aussi besoin de nous. Quand vous aurez fait votre choix et que vous aurez d&#233;jeun&#233;, envoyez-moi celui que vous aurez &#233;lu. &#187; Et ils le firent. Ensuite Cyrus, ayant fait sortir l'arm&#233;e, assigna sa place au chef que les Cadusiens avaient choisi et lui ordonna de faire marcher ses troupes pr&#232;s de lui-m&#234;me, &#171; afin, dit-il, de rendre courage &#224; tes hommes, si nous le pouvons. &#187; C'est ainsi qu'ils se mirent en marche. Quand ils furent arriv&#233;s, ils enterr&#232;rent les Cadusiens, ravag&#232;rent le pays, puis ils revinrent sur les terres de Gadatas avec des vivres pris sur le pays ennemi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ayant r&#233;fl&#233;chi que ceux qui avaient embrass&#233; son parti seraient maltrait&#233;s parce qu'ils &#233;taient voisins de Babylone, s'il ne restait l&#224; &#224; demeure, il ordonna &#224; ceux des ennemis qu'il rel&#226;chait de dire au roi d'Assyrie (et il envoya lui-m&#234;me un h&#233;raut porter le m&#234;me message) qu'il &#233;tait dispos&#233; &#224; laisser en paix les travailleurs de la terre et &#224; ne pas leur faire de mal, si le roi voulait de son c&#244;t&#233; ne pas troubler les travaux de ceux qui avaient pass&#233; &#224; Son parti. &#171; Il est certain, disait-il, que, m&#234;me si tu peux les emp&#234;cher, tu n'en emp&#234;cheras qu'un petit nombre ; car le territoire de ceux qui sont venus &#224; moi n'a qu'une faible &#233;tendue, tandis que moi, c'est une vaste contr&#233;e que je laisserais cultiver. Pour la r&#233;colte des fruits, si la guerre dure, c'est le vainqueur, je pense, qui en b&#233;n&#233;ficiera ; si la paix est faite, il est &#233;vident que ce sera toi. Mais si l'un des miens prend les armes contre toi, ou l'un des tiens contre moi, ceux-l&#224;, dit-il, nous nous unirons pour les en punir de notre mieux. &#187; C'est avec ces instructions qu'il f&#238;t partir le h&#233;raut.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Assyriens, les ayant entendues, mirent tout en oeuvre pour persuader le roi d'y donner les mains et de limiter autant que possible les ravag&#233;s de la guerre. Et le roi d'Assyrie, soit qu'il se f&#251;t laiss&#233; persuader par ses compatriotes, soit qu'il f&#251;t lui-m&#234;me de cet avis, accepta la convention et il fut conclu que les travailleurs de la terre seraient en paix, et les gens arm&#233;s en guerre. Voil&#224; donc comment Cyrus r&#233;ussit dans ses n&#233;gociations relatives aux cultivateurs. Quant aux troupeaux, il engagea ses amis &#224; les tenir, s'ils le voulaient bien, dans les p&#226;turages des pays soumis &#224; leur domination ; mais on enlevait les troupeaux de l'ennemi, d'o&#249; on le pouvait, afin de rendre le service plus agr&#233;able aux alli&#233;s ; car les dangers sont toujours les m&#234;mes, qu'on enl&#232;ve ou non ce qu'il faut pour vivre, tandis que la nourriture pr&#233;lev&#233;e sur l'ennemi semblait all&#233;ger le poids de la guerre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus faisait d&#233;j&#224; ses pr&#233;paratifs de d&#233;part, quand Gadatas se pr&#233;senta, apportant et amenant un grand nombre de pr&#233;sents de toute sorte, comme en peut fournir une puissante maison ; il amenait en particulier beaucoup de chevaux qu'il avait enlev&#233;s &#224; ses propres cavaliers, dont il se d&#233;fiait depuis le guet-apens. Il s'approcha et dit : &#171; Cyrus, voici ce que je t'offre pour le moment ; use de ces pr&#233;sents selon tes besoins, mais pense que tous mes autres biens sont &#233;galement &#224; toi. Car je n'ai pas et je n'aurai jamais personne issu de moi &#224; qui laisser ma maison ; il faut, ajouta-t-il, qu'avec moi p&#233;risse &#224; jamais et notre race et notre nom. Et cependant, Cyrus, je le jure par les dieux qui voient tout et entendent tout, j'ai subi ce traitement sans avoir jamais rien dit ni rien fait d'injuste ni de honteux. &#187; Et tout en disant ces mots, il pleurait sur son sort, et il ne put en dire davantage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, en l'entendant, eut piti&#233; de son malheur et lui dit : &#171; Eh bien, j'accepte tes chevaux ; car je te rendrai service, &#224; toi, en les donnant &#224; des hommes mieux intentionn&#233;s que n'&#233;taient, je le vois, ceux qui les montaient jusqu'&#224; pr&#233;sent ; et moi, j'aurai d'autant plus vite fait de porter &#224; dix mille hommes ma cavalerie perse, comme je le d&#233;sire depuis longtemps. Quant &#224; tes autres pr&#233;sents, remporte-les et garde-les jusqu'&#224; ce que tu me voies assez riche pour ne pas te c&#233;der en g&#233;n&#233;rosit&#233;. Si tu t'en allais en me donnant plus que tu ne recevrais de moi, je ne sais, par les dieux, comment je pourrais m'emp&#234;cher de rougir. &#187; A ces paroles Gadatas r&#233;pondit : &#171; Mais ces biens-l&#224;, je te les confie ; car je connais ton caract&#232;re. Examine d'ailleurs si je suis en &#233;tat de les conserver. Tant que nous &#233;tions amis des Assyriens, le domaine de mon p&#232;re me semblait &#234;tre le plus beau du monde. Comme il &#233;tait pr&#232;s de l'immense Babylone, nous jouissions de tous les avantages que procure la grande ville, et tous ses inconv&#233;nients, nous les &#233;vitions en nous retirant ici chez nous ; mais maintenant que nous sommes ennemis, il est &#233;vident que, quand tu seras parti, nous serons en butte aux emb&#251;ches, moi et tout mon domestique, et je m'attends &#224; mener une vie tout &#224; fait mis&#233;rable, ayant mes ennemis &#224; ma porte et les voyant plus forts que nous. Alors, dira-t-on peut-&#234;tre, pourquoi n'as-tu pas pens&#233; &#224; cela avant de faire d&#233;fection ? C'est que, Cyrus, mon &#226;me outrag&#233;e, indign&#233;e ne consid&#233;rait plus le parti le plus s&#251;r et ne nourrissait plus qu'un sentiment, l'espoir de me venger un jour de cet ennemi des dieux et des hommes qui d&#233;teste infailliblement non pas ceux qui lui font tort, mais ceux qu'il soup&#231;onne d'&#234;tre meilleurs que lui. Aussi, m&#233;chant comme il est, je crois qu'il n'aura jamais pour auxiliaires que des coquins plus m&#233;chants que lui ; et s'il se trouve &#224; sa cour un homme qui vaille mieux que lui, sois tranquille, Cyrus, ajouta-t-il, tu n'auras pas &#224; combattre ce brave homme : il se chargera tout seul d'ourdir des machinations jusqu'&#224; ce qu'il ait perdu cet homme qui vaut mieux que lui. Quant &#224; moi, m&#234;me avec ces coquins, je le crois encore assez fort pour me causer des ennuis. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ayant entendu ces paroles, Cyrus jugea qu'elles &#233;taient dignes de consid&#233;ration, et il lui dit aussit&#244;t : &#171; Pourquoi donc, Gadatas, ne renforcerions-nous pas tes murailles d'une garnison, afin que tu les conserves et que tu puisses en user en toute s&#233;curit&#233;, quand tu voudras y aller ? Et pourquoi toi-m&#234;me ne ferais-tu pas campagne avec nous ? Si les dieux continuent &#224; nous prot&#233;ger, ce sera l'Assyrien qui aura peur de toi, non toi de lui. Prends avec toi ceux des tiens que tu as plaisir &#224; voir et ceux dont la compagnie te pla&#238;t et viens avec nous. Tu peux encore, j'en suis convaincu, me rendre de grands services ; de mon c&#244;t&#233;, je t&#226;cherai de t'en rendre autant que je pourrai. &#187; En entendant ces mots, Gadatas commen&#231;a &#224; respirer et dit : &#171; Aurai-je le temps de faire mes appr&#234;ts avant que tu partes ? Je voudrais en effet, ajouta-t-il, emmener aussi ma m&#232;re avec moi. &#8212; Tu l'auras certainement, par Zeus, r&#233;pondit Cyrus : j'attendrai jusqu'&#224; ce que tu me pr&#233;viennes que tu es bien pr&#234;t. &#187; Alors Gadatas s'en alla en compagnie de Cyrus renforcer ses remparts d'une garnison, puis il rassembla tout ce qui est n&#233;cessaire au confort d'une grande maison. Il emmena beaucoup de ses fid&#232;les qu'il aimait et aussi beaucoup de ses sujets dont il se d&#233;fiait, contraignant les uns de se faire suivre de leurs femmes, les autres de leurs soeurs, afin de les tenir encha&#238;n&#233;s par l&#224;. Cyrus prit aussit&#244;t Gadatas dans son escorte, pour lui indiquer les chemins, les points d'eau, les r&#233;serves de fourrage et de bl&#233;, afin qu'on p&#251;t &#233;tablir le camp dans les lieux les plus abondamment pourvus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyrus dans sa marche arriva en vue de Babylone et qu'il s'aper&#231;ut que la route qu'il suivait passait le long des remparts m&#234;mes, il appela Gobryas et Gadatas et leur demanda s'il n'y avait pas une autre route pour ne pas passer tout pr&#232;s des murailles. Gobryas r&#233;pondit : &#171; Il y en a plusieurs, ma&#238;tre ; mais je pensais, ajouta-t-il, que tu voudrais passer aujourd'hui le plus pr&#232;s possible de la ville pour montrer au roi que ton arm&#233;e est &#224; pr&#233;sent nombreuse et belle ; car, m&#234;me au temps o&#249; tu avais des forces moindres, tu t'es approch&#233; au pied des murs et tu as laiss&#233; voir au roi que nous n'&#233;tions pas nombreux. Mais aujourd'hui, m&#234;me si le roi a fait quelques pr&#233;paratifs, comme il t'a dit qu'il en faisait pour te combattre, je pense qu'en voyant ton arm&#233;e, il ne se croira pas pr&#233;par&#233; du tout. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Tu me parais surpris, Gobryas, de ce que, dans le temps o&#249; je suis venu avec une arm&#233;e moins nombreuse, j'ai march&#233; droit aux murs et que, maintenant que j'ai des forces plus consid&#233;rables, je ne veux plus les conduire sous les murs m&#234;mes. Cesse de t'&#233;tonner : marcher &#224; l'ennemi et d&#233;filer devant lui sont deux choses diff&#233;rentes. Tout le monde marche &#224; l'ennemi dans l'ordre le meilleur pour le combat et on s'en &#233;loigne, quand on est prudent, par la route la plus s&#251;re, et non par la plus rapide. Quand on d&#233;file devant l'ennemi, on marche n&#233;cessairement avec les chariots en longue file et le reste des bagages &#233;tendu sur un long espace, et le tout doit &#234;tre couvert par des gens arm&#233;s et sur aucun point l'ennemi lie doit voir les bagages sans gardes arm&#233;s. N&#233;cessairement dans cet ordre de marche, les combat= tants sont rang&#233;s en lignes minces et faibles. Et alors si les ennemis veulent, en rangs serr&#233;s, faire une sortie de leurs murailles, partout o&#249; ils se jetteront, ils combattront avec beaucoup plus de forces que ceux qui d&#233;filent. Et puis quand on marche ainsi en longue file, les secours sont longs &#224; venir, tandis qu'&#224; ceux qui sortent de la ville il ne faut qu'un instant pour se jeter sur ceux qui sont pr&#232;s d'eux et se retirer. Si donc nous longeons la ville en nous tenant juste &#224; la distance o&#249; nous marchons &#224; pr&#233;sent avec notre ligne allong&#233;e, ils verront nos forces ; mais, dissimul&#233;e par les armes qui la bordent, n'importe quelle troupe semble redoutable. Si alors ils font r&#233;ellement une sortie sur un point, nous les verrons de loin et nous ne serons pas pris &#224; l'improviste. Mais plut&#244;t, mes amis, ajouta-t-il, ils n'essayeront m&#234;me pas, quand ils verront qu'ils seraient oblig&#233;s de s'&#233;loigner de leurs murs, &#224; moins qu'ils ne s'imaginent qu'avec leurs forces r&#233;unies, ils sont plus forts que notre arm&#233;e tout enti&#232;re ; car la retraite serait pour eux pleine de dangers. &#187; Ainsi parla Cyrus. Ceux qui &#233;taient pr&#233;sents jug&#232;rent qu'il avait raison, et Gobryas mena les troupes comme il le lui indiqua. Tant que l'arm&#233;e longea la ville, Cyrus renfor&#231;ait constamment la partie qui restait &#224; passer et c'est ainsi qu'il s'&#233;loigna.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En cheminant ainsi, on arriva dans les jours suivants aux fronti&#232;res de la Syrie et de la M&#233;die, d'o&#249; l'on &#233;tait parti. L&#224;, sur trois forteresses des Syriens, Cyrus donna, l'assaut &#224; la plus faible et la prit ; quant aux deux autres, Cyrus, par intimidation, et Gadatas, par persuasion, d&#233;termin&#232;rent leurs d&#233;fenseurs &#224; les livrer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE V&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Arriv&#233;e de Cyaxare. Cyrus apaise sa jalousie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette exp&#233;dition termin&#233;e, Cyrus envoya &#224; Cyaxare un messager pour le prier de venir au camp, afin de tenir conseil sur ce que l'on ferait des forteresses que l'on avait prises. Apr&#232;s avoir pass&#233; l'arm&#233;e en revue, il donnerait aussi son avis sur la conduite future de la guerre. &#171; S'il l'ordonne, dis-lui, ajouta Cyrus, que j'irai le rejoindre moi-m&#234;me et camper avec lui. &#187; Le messager partit avec ces instructions. En attendant, Cyrus donna des ordres pour que la tente du roi d'Assyrie, r&#233;serv&#233;e par les M&#232;des pour Cyaxare, f&#251;t garnie le mieux possible avec les meubles qu'on avait et que l'on amen&#226;t dans le gyn&#233;c&#233;e de la tente la femme et, avec elle, les deux musiciennes que l'on avait mises &#224; part pour Cyaxare ; ce qui fut fait. Quand le messager envoy&#233; &#224; Cyaxare se fut acquitt&#233; de sa mission, et que celui-ci fut instruit des intentions de Cyrus, il d&#233;cida qu'il valait mieux que l'arm&#233;e rest&#226;t sur les fronti&#232;res ; car les Perses que Cyrus avait mand&#233;s &#233;taient arriv&#233;s, au nombre de quarante mille archers et peltastes. Or, voyant qu'ils commettaient beaucoup de d&#233;g&#226;ts en M&#233;die, il jugea pr&#233;f&#233;rable de se d&#233;barrasser d'eux plut&#244;t que d'y recevoir encore une autre arm&#233;e. Aussi, quand le chef qui amenait de Perse ce renfort lui eut demand&#233;, conform&#233;ment &#224; la lettre de Cyrus, s'il avait besoin de son arm&#233;e, Cyaxare r&#233;pondit que non. Alors le jour m&#234;me, ayant appris que Cyrus &#233;tait proche, il partit le rejoindre avec ses troupes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyaxare se mit en route avec les cavaliers m&#232;des qui &#233;taient rest&#233;s pr&#232;s de lui. Quand Cyrus apprit qu'il approchait, il prit avec lui les cavaliers perses qui &#233;taient d&#233;j&#224; nombreux, tous les cavaliers m&#232;des, arm&#233;niens, hyrcaniens et, parmi les autres alli&#233;s, les mieux mont&#233;s et les mieux arm&#233;s et s'avan&#231;a &#224; la rencontre de Cyaxare pour lui montrer ses forces. Cyaxare, voyant tant de beaux et braves soldats suivre Cyrus, tandis qu'il n'avait avec lui qu'une escorte r&#233;duite et peu imposante, se sentit humili&#233; et le d&#233;pit s'empara de lui. Aussi, quand Cyrus, sautant &#224; bas de son cheval, s'avan&#231;a pour embrasser son oncle, suivant l'usage, Cyaxare mit pied &#224; terre aussi, mais se d&#233;tourna ; il refusa de l'embrasser et fondit en larmes devant tout le monde. Alors Cyrus ordonna &#224; toutes les troupes de se retirer et de prendre du repos. Quant &#224; lui, prenant Cyaxare par la main droite, il l'emmena hors de la route &#224; l'ombre d'un groupe de palmiers, fit &#233;tendre devant lui des tapis de M&#233;die, le fit asseoir dessus, s'assit &#224; ses c&#244;t&#233;s et lui dit : &#171; Au nom des dieux, mon oncle, dis-moi pourquoi tu es en col&#232;re contre moi et ce que tu as vu de p&#233;nible pour &#234;tre si f&#226;ch&#233;. &#187; Alors Cyaxare r&#233;pondit : &#171; C'est que moi, Cyrus, qu'on sait issu d'anc&#234;tres qui, si loin qu'on remonte dans le pass&#233;, ont toujours &#233;t&#233; rois, moi dont le p&#232;re &#233;tait roi, moi qui passe pour &#234;tre un roi, je me vois avec un &#233;quipage si mesquin et si indigne de moi, tandis que toi, avec mes serviteurs et le reste de l'arm&#233;e, tu parais ici grand et magnifique. Cet affront serait d&#233;j&#224;, je pense, p&#233;nible &#224; supporter d'un ennemi ; mais combien, &#244; Zeus, il est plus p&#233;nible encore quand il vient de ceux dont il faudrait le moins l'attendre ! J'aimerais mieux pour ma part &#234;tre enseveli dix fois sous terre que d'&#234;tre vu dans cet abaissement et de voir les miens me n&#233;gliger et se rire de moi. Car je n'ignore pas, ajouta-t-il, que tu n'es pas le seul &#224; &#234;tre plus grand que moi, mais que mes esclaves m&#234;mes qui viennent &#224; ma rencontre sont plus forts que moi et qu'ils sont plus en &#233;tat de m'offenser que moi de les punir. &#187; En disant ces mots, il est encore plus domin&#233; par les pleurs, &#224; tel point que Cyrus, &#233;mu, a les yeux remplis de larmes. Apr&#232;s un moment de silence, Cyrus lui r&#233;pondit en ces termes : &#171; Tu te trompes, Cyaxare, en parlant ainsi, et tu juges mal, si tu crois que ma pr&#233;sence autorise les M&#232;des &#224; te manquer d'&#233;gards. Cependant je ne suis pas surpris que tu aies de l'humeur ; mais si tu as tort ou raison d'&#234;tre f&#226;ch&#233; contre eux, c'est un point que je laisserai de c&#244;t&#233; ; car je sens que tu supporterais difficilement de m'entendre justifier leur conduite. Toutefois qu'un chef se f&#226;che &#224; la fois contre tous ses subordonn&#233;s, cela me para&#238;t &#234;tre une grosse faute ; car il est in&#233;vitable qu'en effrayant beaucoup de gens, il se fasse beaucoup d'ennemis et qu'en se f&#226;chant contre tous &#224; la fois, il ne fasse l'unanimit&#233; contre lui. C'est pour cela, je te le dis, que je n'ai pas laiss&#233; tes soldats revenir sans moi ; je redoutais que ta col&#232;re n'amen&#226;t quelque incident qui nous afflige&#226;t tous. Gr&#226;ce aux dieux, ma pr&#233;sence t'assure la s&#233;curit&#233; de ce c&#244;t&#233;. Quant &#224; l'opinion o&#249; tu es que je t'ai offens&#233;, il est bien douloureux pour moi, pendant que je travaillais de toutes mes forces pour le plus grand avantage de mes amis, qu'on me soup&#231;onne d'agir contre leurs int&#233;r&#234;ts. Mais, poursuivit-il, cessons de nous accuser ainsi vaguement, et cherchons un moyen de voir nettement en quoi consiste ton grief envers moi. Voici la proposition que je te fais ; c'est la plus juste qu'on puisse faire entre amis : si je suis convaincu de t'avoir nui en quelque chose, je m'avouerai coupable ; mais s'il est prouv&#233; que je ne t'ai fait ni voulu faire aucun mal, ne conviendras-tu pas toi aussi que tu n'as aucun tort &#224; me reprocher ? &#8212; Il faudra bien, r&#233;pondit-il. &#8212; Et s'il est d&#233;montr&#233; que je t'ai rendu des services et que j'ai mis tout mon z&#232;le &#224; t'en rendre le plus possible, n'avoueras-tu pas que je suis digne d'&#233;loge plut&#244;t que de bl&#226;me ? &#8212; C'est juste assur&#233;ment, &#187; r&#233;pondit Cyaxare.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Eh bien, reprit Cyrus, examinons toutes mes actions une &#224; une : c'est le meilleur moyen de voir ce que j'ai fait de bien et ce que j'ai fait de mal. Remontons, dit-il, &#224; l'&#233;poque o&#249; j'ai re&#231;u mon commandement, si tu trouves que cela suffit. Quand tu appris que les ennemis s'assemblaient en grand nombre et marchaient contre toi et ton pays, tu envoyas tout de suite demander du secours &#224; l'&#201;tat des Perses et tu me fis prier en particulier de t&#226;cher d'obtenir le commandement des Perses qu'on pourrait envoyer. N'ai-je pas fait droit &#224; ta requ&#234;te et ne suis-je pas venu en t'amenant des hommes aussi nombreux et vaillants que j'ai pu ? &#8212; Tu es venu en effet, dit Cyaxare. &#8212; Dis-moi donc d'abord, reprit Cyrus, si tu m'en fais grief ou si tu le tiens pour un service. &#8212; Il est &#233;vident, r&#233;pondit Cyaxare, qu'en cela du moins tu m'as rendu service. &#8212; Et quand les ennemis sont venus, reprit Cyrus, et qu'il a fallu les combattre, m'as-tu vu alors reculer devant la fatigue ou m'&#233;pargner dans le danger ? &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pondit Cyaxare, non, certainement. &#8212; Et lorsque, les dieux nous ayant donn&#233; la victoire et les ennemis s'&#233;tant retir&#233;s, je t'ai press&#233; de les poursuivre ensemble, de nous venger ensemble et, si un riche butin nous tombait entre les mains, d'en jouir ensemble, peux-tu m'accuser d'avoir cherch&#233; mon avantage personnel en tout cela ? &#187; A cette question, Cyaxare garda le silence. Cyrus continua : &#171; Si tu trouves plus commode de te taire que de r&#233;pondre &#224; ma question, dis-moi du moins, demanda-t-il, si tu t'es cru offens&#233;, quand, la poursuite te paraissant peu s&#251;re, je t'ai dispens&#233; de prendre part au p&#233;ril et t'ai pri&#233; de m'envoyer des cavaliers de ton arm&#233;e ; si je t'ai offens&#233; par cette demande, surtout quand je m'&#233;tais d&#233;j&#224; mis &#224; ta disposition pour te secourir, cela aussi, tu devrais bien me le d&#233;montrer. &#187; A cette question encore Cyaxare garda le silence. &#171; Eh bien, puisque tu ne veux pas r&#233;pondre &#224; cette question-l&#224; non plus, reprit Cyrus, dis-moi du moins si je t'ai fait encore une offense, quand sur ta r&#233;ponse que tu ne voulais pas troubler les r&#233;jouissances auxquelles tu voyais les M&#232;des s'abandonner, pour les forcer &#224; courir au danger, si, dis-je, tu crois que je t'ai fait outrage, parce que, au lieu de m'emporter contre toi, je t'ai demand&#233; encore une chose que je consid&#233;rais comme le moins que tu pusses me donner et comme la plus facile &#224; imposer aux M&#232;des ; car je te priai, n'est-ce pas ? de m'accorder les hommes qui consentiraient &#224; me suivre. Cependant, apr&#232;s avoir obtenu cette concession, je n'en &#233;tais pas plus avanc&#233; ; car il fallait les gagner. J'allai donc les trouver pour obtenir leur consentement et ceux que je r&#233;ussis &#224; persuader, je les emmenai avec moi sous ton bon plaisir. Si ma conduite te para&#238;t bl&#226;mable, c'est donc, semble-t-il, qu'on ne peut accepter un cadeau de toi sans s'exposer au bl&#226;me. L&#224;-dessus nous part&#238;mes. Depuis notre d&#233;part, qu'avons-nous fait qui ne soit connu de tous ? N'avons-nous pas pris le camp des ennemis ? Un grand nombre de ceux qui marchaient contre toi ne sont-ils pas morts ? Et des ennemis qui survivent, beaucoup sont priv&#233;s de leurs armes, beaucoup de leurs chevaux. Et les biens de ceux qui auparavant pillaient les tiens, tu les vois aujourd'hui dans les mains de tes amis qui les emm&#232;nent et te les donnent, &#224; toi ou &#224; ceux qui sont sous ton empire. Mais ce qu'il y a de plus grand et de plus beau, tu vois ton territoire accru, celui des ennemis amoindri ; leurs forteresses sont en ta possession, et celles des tiennes que les Syriens t'avaient enlev&#233;es autrefois sont rentr&#233;es maintenant sous ton ob&#233;issance. Sont-ce l&#224; de bons ou de mauvais proc&#233;d&#233;s &#224; ton &#233;gard ? Je ne peux pas dire que j'&#233;prouve le besoin de le savoir ; je suis pr&#234;t cependant &#224; t'&#233;couter : dis-moi ce que tu en penses. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, ayant ainsi parl&#233;, se tut, et Cyaxare lui r&#233;pondit en ces termes. &#171; Sans doute, Cyrus, il n'y a rien de mal dans ce que tu as fait ; on ne peut pas dire le contraire ; seulement laisse-moi te dire que tous ces bienfaits sont de telle nature que, plus ils paraissent nombreux, plus ils me p&#232;sent. Ton pays, dit-il, j'aimerais mieux l'agrandir avec mes troupes que de voir le mien augment&#233; ainsi par toi ; car pour toi qui l'as faite, l'action est glorieuse, mais pour moi elle ne laisse pas d'&#234;tre quelque peu d&#233;shonorante. Quant &#224; l'argent, il me semble que j'aurais plus de plaisir &#224; t'en faire cadeau que d'en recevoir de toi dans les conditions o&#249; tu me le donnes ; car ainsi enrichi par toi, je n'en sens que mieux combien je suis appauvri. Pour mes sujets, je serais moins contrari&#233;, je crois, de les voir un peu l&#233;s&#233;s par toi que de les voir comme &#224; pr&#233;sent combl&#233;s de tes bienfaits. Si ces sentiments-l&#224; te paraissent d&#233;raisonnables, ne les regarde plus en moi ; mets-toi &#224; ma place, et vois ce que tu penserais de tout cela. Que dirais-tu, si, quand tu &#233;l&#232;ves des chiens pour te garder, toi et les tiens, un autre en les soignant se faisait mieux conna&#238;tre d'eux que toi-m&#234;me ? Te ferait-il plaisir en les soignant ainsi ? Si cet exemple te para&#238;t avoir peu de port&#233;e, songe &#224; ceci. Supposons qu'un homme prenne un tel ascendant sur les gens que tu auras pris &#224; ton service, gardes ou soldats, qu'ils aiment mieux &#234;tre &#224; lui qu'&#224; toi ; lui saurais-tu gr&#233; d'un tel bienfait ? Et pour prendre comme exemple l'objet que les hommes ch&#233;rissent le plus et entourent des plus tendres soins, qu'un homme, par ses assiduit&#233;s, r&#233;ussisse &#224; se faire aimer plus que toi de ta femme, te r&#233;jouirais-tu de ce service ? Loin de l&#224;, je pense, et je suis s&#251;r qu'un tel proc&#233;d&#233; serait pour toi le plus grand des outrages. Mais je veux prendre un exemple tout &#224; fait en rapport avec ce qui m'arrive. Si quelqu'un faisant sa cour aux Perses que tu as amen&#233;s, les disposait &#224; le suivre plus volontiers que toi, le regarderais-tu comme un ami ? Je pense bien que non, mais comme un ennemi plus redoutable que s'il avait tu&#233; un grand nombre d'entre eux. Et si l'un de tes amis, &#224; qui tu aurais dit obligeamment de prendre tout ce qu'il voudrait de tes biens, s'avisait, sur cette offre, de s'en aller en prenant tout ce qu'il pourrait et s'enrichissait &#224; tes d&#233;pens, en te laissant &#224; peine le n&#233;cessaire, pourrais-tu regarder cet homme comme un ami sans reproche ? Eh bien, Cyrus, si les torts que je te reproche ne sont pas ceux-l&#224;, ils n'en diff&#232;rent pas beaucoup. Car tu dis vrai : quand je t'ai permis d'emmener les volontaires, tu es parti avec toute mon arm&#233;e et tu m'as laiss&#233; seul, et, ce que tu m'apportes &#224; pr&#233;sent, c'est avec mon arm&#233;e que tu l'as pris, et, si tu agrandis mon pays, c'est avec mes propres forces, et moi, qui ne suis pour rien dans la prise de ces biens, j'ai l'air de me pr&#233;senter comme une femme pour qu'on m'en fasse cadeau, et les autres hommes et mes sujets qui sont avec toi te regardent comme un homme, et moi comme indigne du commandement. Trouves-tu que ce sont l&#224; des bienfaits, Cyrus ? Laisse-moi te dire que si tu avais quelque souci de moi, tu te serais gard&#233; pardessus tout de me priver de consid&#233;ration et d'honneur. Que m'importe que mon pays soit plus &#233;tendu, si moi-m&#234;me je suis d&#233;shonor&#233; ? car ce n'est point parce que j'&#233;tais meilleur que tous les M&#232;des que je leur commandais, mais plut&#244;t parce qu'ils croyaient eux-m&#234;mes que nous leur sommes sup&#233;rieurs en tout. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il continuait, quand Cyrus l'interrompit et dit : &#171; Au nom des dieux, mon oncle, si je t'ai jamais fait plaisir, &#224; ton tour accorde-moi la faveur que je te demande : fais tr&#234;ve aux reproches pour le moment. Quand tu auras fait l'essai de nos dispositions &#224; ton &#233;gard, si tu reconnais que dans ce que j'ai fait, je n'ai eu en vue que ton int&#233;r&#234;t, aime-moi comme je t'aime et persuade-toi que j'ai bien m&#233;rit&#233; de toi ; si tu reconnais le contraire, alors fais-moi des reproches. &#8212; Tu as peut-&#234;tre raison, r&#233;pondit Cyaxare, ainsi ferai-je. &#8212; Et maintenant, reprit Cyrus, te donnerai-je le baiser ? &#8212; Si tu veux, dit-il. &#8212; Et tu ne te d&#233;tourneras pas comme tout &#224; l'heure ? &#8212; Je ne me d&#233;tournerai pas, &#187; dit-il. Et Cyrus lui donna le baiser.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A cette vue, les M&#232;des, les Perses et les autres, car tous s'inqui&#233;taient de l'issue de cet entretien, se r&#233;jouirent et laiss&#232;rent &#233;clater leur joie. Cyrus et Cyaxare remont&#232;rent &#224; cheval et se mirent en t&#234;te ; les M&#232;des, sur un signe de Cyrus, suivirent Cyaxare, les Perses, Cyrus, et les autres se mirent &#224; leur suite. Quand on arriva au camp et qu'on eut install&#233; Cyaxare dans la tente qu'on lui avait pr&#233;par&#233;e, ceux qui &#233;taient charg&#233;s de ce soin lui procur&#232;rent tout ce qu'il lui fallait. Pendant tout le temps qu'il fut de loisir en attendant le d&#238;ner, les M&#232;des vinrent lui rendre visite, les uns, de leur propre mouvement, la plupart &#224; l'instigation de Cyrus, lui offrant des pr&#233;sents, l'un, un bel &#233;chanson, un autre, un bon cuisinier, un autre, un boulanger, un autre, un musicien, celui-ci, des coupes, celui-l&#224;, un beau v&#234;tement ; chacun d'eux g&#233;n&#233;ralement lui fit cadeau d'au moins un des objets qu'il avait re&#231;us, si bien que Cyaxare reconnut que Cyrus ne d&#233;tachait pas de lui ses sujets et que les M&#232;des n'avaient pas moins d'attentions pour lui qu'auparavant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'heure du d&#238;ner venue, Cyaxare appela Cyrus, et, comme il ne l'avait pas vu depuis longtemps, il l'invita &#224; d&#238;ner avec lui. &#171; Dispense-moi, Cyaxare, dit Cyrus. Ne vois-tu pas que tous ceux qui sont ici n'y sont venus que sur nos instances ? Ce ne serait donc pas bien de ma part de leur donner l'impression que je les n&#233;glige pour suivre mon plaisir. Quand les soldats se croient n&#233;glig&#233;s, les bons deviennent beaucoup moins ardents, et les mauvais beaucoup plus insolents. Mais toi, ajouta-t-il, surtout apr&#232;s la longue route que tu as faite, mets-toi &#224; table tout de suite. S'il en est qui viennent te rendre hommage, accueille-les et r&#233;gale-les, pour leur donner confiance en toi. Pour moi, je m'en vais m'occuper de ce que je t'ai dit. Demain matin, ajouta-t-il, les officiers d'&#233;tat-major se pr&#233;senteront &#224; tes portes et nous d&#233;lib&#233;rerons tous avec toi sur ce qui nous reste &#224; faire d&#233;sormais. Tu pr&#233;sideras et tu proposeras la question, s'il faut continuer la campagne ou si le temps est venu de licencier l'arm&#233;e. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que Cyaxare prenait son repas, Cyrus rassembla ceux de ses amis qui &#233;taient les plus intelligents et les plus propres &#224; le seconder, &#224; l'occasion, et il leur parla ainsi : &#171; L'objet de nos premiers voeux est r&#233;alis&#233;, gr&#226;ce aux dieux. Partout o&#249; nous allons, nous nous rendons ma&#238;tres du pays. Nous voyons les ennemis s'affaiblir, tandis que nous, nous devenons plus nombreux et plus forts. Si les alli&#233;s qui viennent de se joindre &#224; nous consentaient &#224; rester, nous pourrions faire bien davantage, soit par la force, &#224; l'occasion, soit par la persuasion, s'il le fallait. Comment d&#233;cider le plus grand nombre possible d'alli&#233;s &#224; rester avec nous, c'est &#224; vous tout autant qu'&#224; moi d'en trouver le moyen. Mais de m&#234;me que, lorsqu'il s'agit de se battre, celui qui d&#233;truit le plus d'ennemis passe pour &#234;tre le plus vaillant, de m&#234;me, quand il faut persuader, celui qui gagne &#224; son avis le plus de gens doit &#234;tre jug&#233; le plus &#233;loquent et le plus habile &#224; r&#233;ussir. Mais ne vous appliquez pas &#224; faire parade devant nous de ce que vous allez dire &#224; chacun d'eux, mettez-vous plut&#244;t &#224; l'oeuvre avec l'id&#233;e qu'on verra bien par leurs actes ceux que vous aurez persuad&#233;s. Occupez-vous donc de cela, dit-il ; de mon c&#244;t&#233;, je vais mettre tous mes soins &#224; ce que les soldats aient le n&#233;cessaire avant de d&#233;lib&#233;rer sur la continuation de la guerre. &#187;&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] L'&#233;pisode de Panth&#233;e a toujours &#233;t&#233; fort admir&#233;. Lucien le prisait beaucoup. Voici ce qu'il en dit dans les Portraits, 10 : Quel est son nom ? - Un nom charmant, Lycinus, un nom tout &#224; fait aimable. C'est celui que portait la belle &#233;pouse d'Abradatas. Tu as souvent lu, dans X&#233;nophon, les &#233;loges qu'il accorde &#224; cette femme aussi sage que belle ? - Oui, par Zeus, et je crois toujours la voir, tant je suis ravi quand j'arrive &#224; la lecture de ce passage. Peu s'en faut que je n'entende le discours qu'il lui pr&#234;te, lorsqu'elle arme son mari et l'envoie au combat. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Araspas parle ici comme un Grec ; car chez les Perses et les &#201;gyptiens, les mariages entre fr&#232;re et soeur &#233;taient permis. A Ath&#232;nes ils n'&#233;taient autoris&#233;s qu'entre fr&#232;re et soeur de m&#232;res diff&#233;rentes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] La darique &#233;tait une pi&#232;ce d'or de la valeur de 20 drachmes attiques, dont la frappe date de Darius, fils d'Hystaspe. Il y a donc ici un anachronisme, puisque Darius r&#233;gna de 521 &#224; 485 av. J.-C., et que les Perses parurent aux fronti&#232;res de la Babylonie en 538.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] J'ai conserv&#233; ici l'anacoluthe de la phrase grecque. On aura ainsi l'id&#233;e de la libert&#233; que les Grecs se permettaient dans la construction des phrases m&#234;me &#233;crites.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] Les Cadusiens habitaient au nord de la M&#233;die entre la mer Caspienne et le Pont. X&#233;nophon les place ici dans le voisinage de Babylone.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] Les Saces &#233;taient &#233;tablis &#224; l'est de la Bactriane. X&#233;nophon les met ici, avec les Cadusiens, pr&#232;s de la Babylonie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] Comme tous les Perses, d'apr&#232;s 11, 1, 19, avaient pris l'armure de la grosse infanterie, il faut supposer que ces peltastes et ces archers forment le renfort demand&#233; par Cyrus, mais dont l'arriv&#233;e ne sera annonc&#233;e qu'au chapitre V, 3, du livre V.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE VI</title>
		<link>http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?article36</link>
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		<dc:date>2007-03-15T14:21:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; L'arm&#233;e demande &#224; poursuivre la guerre. Cyrus conseille de prendre des forts &#224; l'ennemi et d'en construire de nouveaux. Il prend ses quartiers d'hiver. Il augmente la cavalerie des Perses et fait construire des chars &#224; faux. Araspas, d&#233;nonc&#233; par Panth&#233;e, passe &#224; l'ennemi, apr&#232;s s'&#234;tre entendu avec Cyrus. Abradatas vient rejoindre sa femme. Cyrus imagine des tours mobiles. Des ambassadeurs indiens lui apportent de l'argent. Il en envoie trois &#224; Babylone pour s'informer des pr&#233;paratifs de (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; L'arm&#233;e demande &#224; poursuivre la guerre. Cyrus conseille de prendre des forts &#224; l'ennemi et d'en construire de nouveaux. Il prend ses quartiers d'hiver. Il augmente la cavalerie des Perses et fait construire des chars &#224; faux. Araspas, d&#233;nonc&#233; par Panth&#233;e, passe &#224; l'ennemi, apr&#232;s s'&#234;tre entendu avec Cyrus. Abradatas vient rejoindre sa femme. Cyrus imagine des tours mobiles. Des ambassadeurs indiens lui apportent de l'argent. Il en envoie trois &#224; Babylone pour s'informer des pr&#233;paratifs de l'ennemi. Leur rapport jette l'inqui&#233;tude dans l'arm&#233;e. Discours de Cyrus et de Chrysantas. On d&#233;cide de marcher aussit&#244;t &#224; l'ennemi. Instructions donn&#233;es aux troupes. Ordre de marche. Renseignements obtenus des prisonniers. Araspas, de retour, indique les dispositions de l'ennemi. Dispositions prises par Cyrus. Adieux d'Abradatas et de Panth&#233;e. Harangue de Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'arm&#233;e demande &#224; poursuivre la guerre. Cyrus conseille de prendre des forts &#224; l'ennemi et d'en construire de nouveaux. Pendant l'hiver, il augmente la cavalerie des Perses et il fait construire des chars arm&#233;s de faux. Amour d'Araspas pour Panth&#233;e. D&#233;nonc&#233; par elle, il passe &#224; l'ennemi &#224; la pri&#232;re de Cyrus. Panth&#233;e fait venir son mari, Abradatas. Construction de chars &#224; tours.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ayant ainsi pass&#233; cette journ&#233;e, ils d&#238;n&#232;rent et all&#232;rent prendre du repos. Le lendemain, de bonne heure, tous les chefs alli&#233;s se rendirent aux portes de Cyaxare. En apprenant qu'une grande foule &#233;tait &#224; sa porte, Cyaxare s'habilla. Pendant ce temps, ses amis amenaient &#224; Cyrus, les uns, des Cadusiens qui le priaient de rester, les autres, des Hyrcaniens, celui-ci, des Saces, celui-l&#224;, Gobryas. Hystaspe de son c&#244;t&#233; amenait l'eunuque Gadatas qui priait &#233;galement Cyrus de rester. Cyrus, qui savait que Gadatas mourait de peur de voir licencier l'arm&#233;e, lui dit en riant : &#171; Il est &#233;vident, Gadatas, que c'est Hystaspe qui t'a souffl&#233; l'opinion que tu &#233;mets &#187;. Gadatas alors, levant les bras vers le ciel, jura que ce n'&#233;tait pas Hystaspe qui la lui avait sugg&#233;r&#233;e. &#171; Mais je sais bien, dit-il, que si vous vous retirez, c'en est fait absolument de mes possessions. C'est pour cela, ajouta-t-il, que j'&#233;tais venu de moi-m&#234;me lui demander s'il connaissait ce que tu pensais faire &#224; propos du licenciement de l'arm&#233;e. &#8212; Je vois bien que j'ai tort d'accuser Hystaspe, dit Cyrus. &#8212; Oui, par Zeus, tu as tort, Cyrus, repartit Hystaspe ; car voici exactement ce que je lui disais, c'est que tu ne pouvais pas continuer la guerre, parce que ton p&#232;re te rappelait. &#8212; Que dis-tu ? reprit Cyrus. Toi aussi, tu as os&#233; bavarder sur ce que je veux ou ne veux pas faire ? &#8212; Oui, par Zeus, r&#233;pliqua Hystaspe ; car je te vois br&#251;ler du d&#233;sir de te promener parmi les Perses pour &#234;tre le point de mire de tous les yeux et de faire &#224; ton p&#232;re un r&#233;cit d&#233;taill&#233; de tes exploits. &#8212; Et toi, dit Cyrus, n'as-tu pas envie de retourner au pays ? &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pondit Hystaspe, non je n'y retournerai pas, et je reste &#224; mon poste de commandement, jusqu'&#224; ce que j'aie rendu Gadatas ici pr&#233;sent ma&#238;tre de l'Assyrien. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi qu'ils badinaient en affectant entre eux un grand s&#233;rieux. Cependant Cyaxare, rev&#234;tu d'un costume imposant, sortit et alla s'asseoir sur un tr&#244;ne m&#233;dique. Quand tous ceux qui devaient assister au conseil furent r&#233;unis et qu'on eut fait silence, Cyaxare s'exprima ainsi : &#171; Alli&#233;s, puisque je me trouve ici et que je suis plus &#226;g&#233; que Cyrus, il est peut-&#234;tre convenable que j'ouvre le d&#233;bat : Or donc, je crois qu'il serait &#224; propos aujourd'hui de discuter d'abord l'opportunit&#233; de continuer la guerre ou de licencier l'arm&#233;e. Que celui qui le veut dise donc son avis sur ce point m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le roi d'Hyrcanie parla le premier : &#171; Je me demande pour ma part s'il est besoin de paroles, quand les faits m&#234;mes font voir ce qu'il y a de mieux &#224; faire. Nous savons tous en effet que, r&#233;unis ensemble, nous faisons aux ennemis plus de mal qu'ils ne nous en font, tandis que, lorsque nous &#233;tions s&#233;par&#233;s les uns des autres, c'est eux qui nous traitaient de la mani&#232;re la plus agr&#233;able pour eux, mais la plus d&#233;sagr&#233;able pour nous. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s lui, le Cadusien dit : &#171; Pourquoi d&#233;lib&#233;rer si nous devons regagner chacun notre pays et nous s&#233;parer, alors que, m&#234;me en campagne, nous l'avons vu, il ne nous vaut rien d'&#234;tre s&#233;par&#233;s ? En tout cas, il n'y a pas longtemps que, pour avoir fait une incursion s&#233;par&#233;ment du gros de votre arm&#233;e, nous en avons &#233;t&#233; punis, comme vous le savez vous-m&#234;mes. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s lui, Artabaze, celui qui s'&#233;tait dit jadis le parent de Cyrus, pronon&#231;a ces paroles : &#171; Pour moi, Cyaxare, il y a un point sur lequel je diff&#232;re de ceux qui ont parl&#233; avant moi. Ils pr&#233;tendent qu'il faut rester encore pour faire la guerre, et moi je soutiens que c'est lorsque j'&#233;tais chez moi que je faisais la guerre. J'allais souvent &#224; la rescousse, quand on pillait nos biens, et nos ch&#226;teaux forts expos&#233;s aux surprises me causaient bien des tourments, oblig&#233; que j'&#233;tais de craindre pour eux et d'y tenir garnison, et tout cela je le faisais &#224; mes d&#233;pens. Maintenant nous occupons leurs forteresses, je n'ai plus peur d'eux, je fais bonne ch&#232;re &#224; leurs d&#233;pens et je bois leur vin. Chez nous, c'&#233;tait la guerre ; ici, c'est la f&#234;te ; aussi je ne suis pas d'avis, dit-il en terminant, de dissoudre cette assembl&#233;e de f&#234;te. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s lui, Gobryas prit la parole : &#171; Pour moi, alli&#233;s, je n'ai jusqu'ici qu'&#224; me louer de la loyaut&#233; de Cyrus : il a &#233;t&#233; fid&#232;le &#224; toutes ses promesses. Mais, s'il s'&#233;loigne de ce pays, il est &#233;vident que l'Assyrien sera bien tranquille, et ne sera point puni du mal qu'il a essay&#233; de vous faire et de celui qu'il m'a fait ; et en ce qui me concerne, je serai puni une deuxi&#232;me fois, parce que je suis devenu votre ami. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils eurent tous donn&#233; leur avis, Cyrus prit la parole : &#171; Amis, il ne m'&#233;chappe pas &#224; moi non plus, que, si nous licencions l'arm&#233;e, notre parti perdra de ses forces, tandis que celui des ennemis en reprendra de nouvelles. Tous ceux d'entre eux, en effet, qu'on a d&#233;pouill&#233;s de leurs armes auront vite fait de s'en fabriquer d'autres, tous ceux qui ont &#233;t&#233; priv&#233;s de leurs chevaux se procureront vite d'autres montures ; pour remplacer les morts, les enfants deviendront des hommes et, apr&#232;s eux, il en viendra d'autres, en sorte qu'il ne serait pas &#233;tonnant que les ennemis soient tr&#232;s vite &#224; m&#234;me de nous susciter de nouveaux embarras. Pourquoi donc ai-je engag&#233; Cyaxare &#224; mettre en d&#233;lib&#233;ration le licenciement de l'arm&#233;e ? C'est que, sachez-le, je crains pour l'avenir. Je vois en effet venir &#224; nous des adversaires contre lesquels, si nous continuons la guerre dans les m&#234;mes conditions, nous ne pourrons pas lutter ; car c'est l'hiver qui vient, et si nous avons, nous, des abris, par Zeus, les chevaux, les valets et les simples soldats n'en ont pas, eux sans qui toute guerre est impossible. Quant aux vivres, partout o&#249; nous avons pass&#233;, nous les avons &#233;puis&#233;s ; l&#224; o&#249; nous ne sommes pas all&#233;s, les ennemis, redoutant notre venue, les ont ramen&#233;s dans les forteresses, si bien qu'ils en ont, eux, et que nous ne pouvons pas nous en emparer. Qui donc est assez courageux ou assez robuste pour faire la guerre en se battant contre la faim et le froid ? S'il nous faut tenir campagne dans ces conditions, j'affirme, moi, qu'il faut licencier volontairement l'arm&#233;e plut&#244;t que d'&#234;tre chass&#233;s du pays par le d&#233;nuement o&#249; nous serions. Mais si nous voulons continuer la guerre, voici ce que je pr&#233;tends qu'il faut faire ; c'est d'essayer au plus vite de leur prendre autant de forteresses que nous pourrons, et d'en construire pour nous le plus possible. Cela fait, ceux-l&#224; auront le plus de vivres qui pourront en prendre et en mettre en r&#233;serve davantage, et les plus faibles seront bloqu&#233;s. A pr&#233;sent, nous ressemblons tout &#224; fait &#224; des navigateurs ; ils ont beau naviguer : l'espace qu'ils ont parcouru n'est pas plus &#224; eux que celui qu'ils n'ont pas parcouru. Mais quand nous poss&#233;derons des places fortes, elles d&#233;tacheront de l'ennemi la contr&#233;e, et nous aurons partout un calme plus assur&#233;. Peut-&#234;tre certains d'entre vous craignent-ils d'avoir &#224; tenir garnison loin de leur patrie ; qu'ils se rassurent : c'est nous, puisque aussi bien nous sommes loin de chez nous, qui nous chargerons de garder pour vous les forteresses les plus proches de l'ennemi. Pour vous, appropriez-vous et cultivez les cantons d'Assyrie voisins de vos terres. Si nous r&#233;ussissons &#224; conserver, en y tenant garnison ceux qui avoisinent l'ennemi, vous vivrez dans une paix profonde, vous qui serez loin de lui ; car il ne pourra pas, je pense, n&#233;gliger les dangers qui sont &#224; sa porte pour aller vous dresser des emb&#251;ches, &#224; vous qui en &#234;tes loin. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A la fin de ce discours, tous les assistants, y compris Cyaxare, se lev&#232;rent et d&#233;clar&#232;rent qu'ils &#233;taient tout pr&#234;ts &#224; aider Cyrus dans l'ex&#233;cution de son plan. Gadatas et Gobryas s'engag&#232;rent, si les alli&#233;s y consentaient, &#224; construire chacun une forteresse qu'ils mettraient &#224; la disposition des alli&#233;s. Quand Cyrus vit qu'ils entraient tous avec ardeur dans ses vues, il leur dit pour terminer : &#171; Si nous sommes d&#233;cid&#233;s &#224; ex&#233;cuter tout ce que nous jugeons n&#233;cessaire, il faut nous procurer au plus vite des machines[1] pour battre en br&#232;che les murailles ennemies, et des constructeurs pour &#233;lever des forts garnis de tours. &#187; Alors Cyaxare promit une machine qu'il se chargeait de faire construire, Gadatas et Gobryas s'engag&#232;rent &#224; en donner une en commun, Tigrane, une autre ; Cyrus, de son c&#244;t&#233; dit qu'il t&#226;cherait d'en construire deux. Ces d&#233;cisions prises, on se procura des constructeurs de machines et chacun rassembla les mat&#233;riaux n&#233;cessaires &#224; la fabrication des machines, et la surveillance des travaux fut confi&#233;e &#224; ceux qui parurent &#234;tre les plus comp&#233;tents pour s'en occuper.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, pr&#233;voyant que ces travaux demanderaient du temps, &#233;tablit son camp &#224; l'endroit qu'il jugea le plus sain et le plus commode pour y apporter les choses n&#233;cessaires, et fortifia tous les points qui avaient besoin de protection, afin que ceux qui, &#224; tour de r&#244;le, restaient au camp fussent en s&#251;ret&#233;, quand parfois il allait camper au loin avec le gros de l'arm&#233;e. En outre il questionnait ceux qu'il croyait les mieux renseign&#233;s sur la contr&#233;e, pour savoir de quel c&#244;t&#233; l'arm&#233;e pouvait faire le plus de butin, et il emmenait toujours les hommes au fourrage, afin de ramasser le plus de vivres possible pour ses troupes et en m&#234;me temps d'entretenir leur sant&#233; et leur vigueur par la fatigue de ces courses, et enfin pour qu'ils se souvinssent de garder les rangs dans les convois. Voil&#224; ce dont s'occupait Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant les transfuges et les prisonniers venus de Babylone s'accordaient &#224; dire que le roi d'Assyrie &#233;tait parti pour la Lydie, emportant un grand nombre de talents d'or[2] et d'argent, d'autres tr&#233;sors, et des joyaux de toute sorte. La foule des soldats disait que c'est parce qu'il avait peur qu'il transportait d&#233;j&#224; secr&#232;tement ses richesses en lieu s&#251;r. Mais Cyrus, convaincu qu'il &#233;tait parti pour former, s'il le pouvait, une coalition contre lui, poussa vigoureusement ses pr&#233;paratifs, pensant qu'il faudrait encore livrer bataille. Aussi compl&#233;ta-t-il la cavalerie perse avec les chevaux des prisonniers et d'autres qu'il re&#231;ut de ses amis ; car ces sortes de pr&#233;sents, il les acceptait de tout le monde, et ne refusait jamais les belles armes, ni les chevaux qu'on pouvait lui offrir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il organisa aussi un corps de chars, soit avec ceux qu'il avait enlev&#233;s &#224; l'ennemi, soit avec d'autres tir&#233;s d'o&#249; il pouvait. Il abolit l'usage des chars tels qu'&#233;taient jadis ceux des Troyens et tels que sont encore ceux des Cyr&#233;n&#233;ens. En effet, jusque-l&#224;, les peuples de M&#233;die, de Syrie, d'Arabie et tous ceux de l'Asie se servaient de chars tels qu'en ont encore maintenant les Cyr&#233;n&#233;ens. Il avait observ&#233; que les gens de cette arme, qui sont sans doute l'&#233;lite de l'arm&#233;e, puisque ce sont les meilleurs qui montent les chars, ne servaient qu'&#224; escarmoucher et ne contribuaient que faiblement &#224; la victoire ; car trois cents chars exigent trois cents combattants qui emploient douze cents chevaux et qui ont naturellement pour cochers les hommes qui leur inspirent le plus de confiance, et partant les plus braves ; cela fait trois cents autres hommes qui ne font pas le moindre mal &#224; l'ennemi. Il abolit donc l'usage de ces chars et les rempla&#231;a par des chars de guerre munis de roues solides, difficiles &#224; briser, et de larges essieux, parce que ce qui est large est moins sujet &#224; se renverser. Il fit le si&#232;ge du cocher en bois dur et en forme de tour ; ce si&#232;ge s'&#233;levait jusqu'aux coudes, pour permettre aux cochers de guider leurs chevaux du haut de leur si&#232;ge ; Cyrus leur couvrit tout le corps d'une armure, &#224; l'exception des yeux. Il adapta des faux de fer, longues d'environ deux coud&#233;es, aux essieux, de chaque c&#244;t&#233; des roues, et en pla&#231;a d'autres, en bas, sous l'essieu, point&#233;es vers le sol ; car les cochers devaient lancer leurs chars au milieu des ennemis. Cette disposition invent&#233;e alors par Cyrus est encore en usage aujourd'hui dans le pays du roi. Il avait aussi rassembl&#233; un grand nombre de chameaux re&#231;us de ses amis, et il avait ramass&#233; tous ceux qu'on avait pris &#224; l'ennemi. C'est ainsi qu'on achevait les pr&#233;paratifs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;sirant envoyer un espion en Lydie pour apprendre ce que tramait l'Assyrien, Cyrus pensa qu'Araspas, le gardien de la belle femme, &#233;tait propre &#224; remplir cette mission. Voici ce qui lui &#233;tait arriv&#233;. Saisi d'amour pour cette femme, il ne put se retenir de lui faire des propositions pour obtenir ses faveurs. Elle refusa, car elle restait fid&#232;le &#224; son mari, bien qu'absent ; elle l'aimait en effet d'un violent amour. Cependant elle n'accusa pas Araspas aupr&#232;s de Cyrus, h&#233;sitant &#224; mettre aux prises deux amis. Mais quand Araspas, esp&#233;rant avancer par l&#224; la r&#233;alisation de ses d&#233;sirs, la mena&#231;a, si elle ne voulait point se donner volontairement, de la prendre de force, alors, redoutant la violence, elle ne garda plus le secret et d&#233;p&#234;cha son eunuque &#224; Cyrus avec ordre de lui tout r&#233;v&#233;ler. A cette nouvelle, Cyrus se mit &#224; rire de cet homme qui pr&#233;tendait &#234;tre plus fort que l'amour, et lui envoya Artabaze avec l'eunuque, en le chargeant de lui dire que Cyrus lui interdisait de faire violence &#224; une femme de ce rang, mais qu'il ne l'emp&#234;chait point de la persuader, s'il le pouvait. En arrivant chez Araspe, Artabaze l'accabla de reproches, disant que cette femme &#233;tait un d&#233;p&#244;t sacr&#233;, et r&#233;prouvant son impi&#233;t&#233;, son injustice, son intemp&#233;rance, si bien qu'Araspas fondit en larmes de chagrin, se sentit ab&#238;m&#233; de honte, et qu'il mourait de crainte d'&#234;tre puni par Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, mis au courant de son aventure, le fit appeler et, lui parlant seul &#224; seul : &#171; Je vois, Araspas, dit-il, que tu as peur de moi et que tu es terriblement honteux. Tranquillise-toi ; car j'ai entendu dire que des dieux ont &#233;t&#233; vaincus par l'amour et je sais ce que des hommes r&#233;put&#233;s m&#234;me pour leur sagesse ont souffert par lui ; moi-m&#234;me je sens bien que je n'aurais pas la force, si je vivais avec de belles personnes, de rester indiff&#233;rent &#224; leur beaut&#233;. Et puis, c'est moi qui suis cause de ce qui t'arrive : c'est moi en effet qui t'ai enferm&#233; avec cet objet irr&#233;sistible. &#8212; Ah ! Cyrus, r&#233;pondit Araspas, je te trouve tel ici que tu as toujours &#233;t&#233;, plein de douceur et d'indulgence pour les faiblesses humaines, tandis que les autres, dit-il, me plongent dans le chagrin ; car depuis que le bruit de mon aventure s'est r&#233;pandu, mes ennemis se gaussent de moi et mes amis viennent me conseiller de m'&#233;loigner, de peur que tu ne me punisses, parce que ma faute est grande. &#187; Cyrus reprit : &#171; Eh bien, apprends, Araspas, que ce qu'on dit de toi te met &#224; m&#234;me de me rendre un service important et d'&#234;tre fort utile &#224; nos alli&#233;s. &#8212; Puiss&#233;-je, s'&#233;cria Araspas, avoir encore une occasion de te servir ! &#8212; Eh bien donc, dit Cyrus, si, sous pr&#233;texte de me fuir, tu consentais &#224; te rendre chez les ennemis, je crois qu'ils auraient confiance en toi. &#8212; Oui, par Zeus, dit Araspas, et je suis convaincu que mon d&#233;part ferait dire m&#234;me &#224; mes amis que j'ai fui ta col&#232;re. &#8212; Tu nous reviendrais, reprit Cyrus, instruit de tous les secrets des ennemis ; car je pense qu'ayant confiance en toi, ils te feraient participer &#224; leurs d&#233;lib&#233;rations et &#224; leurs desseins, si bien que pas un seul des points que nous voulons conna&#238;tre n'&#233;chapperait &#224; ta perspicacit&#233;. &#8212; Tu peux compter que je vais partir tout de suite, dit Araspas ; ce sera peut-&#234;tre un de mes moyens d'inspirer confiance que d'avoir l'air de te fuir au moment o&#249; j'allais &#234;tre puni par toi. &#8212; Mais pourras-tu aussi, demanda Cyrus, abandonner la belle Panth&#233;e ? &#8212; Oui, Cyrus, r&#233;pondit-il ; car je sais fort bien que j'ai deux &#226;mes[3] ; j'ai philosoph&#233; sur cette question avec ce m&#233;chant sophiste qu'est &#201;ros[4]. Si l'on n'avait qu'une &#226;me, elle ne pourrait &#234;tre en m&#234;me temps bonne et mauvaise, &#233;prise en m&#234;me temps des belles et des laides actions, ni vouloir en m&#234;me temps faire et ne pas faire les m&#234;mes choses. Il est donc &#233;vident qu'il y a deux &#226;mes, et lorsque la bonne domine, ce sont les belles actions qu'on accomplit ; quand c'est la mauvaise, ce sont les mauvaises actions qu'on entreprend. Maintenant que ma bonne &#226;me est forte de ton alliance, c'est elle qui l'emporte, et de beaucoup. &#8212; Si donc tu es dispos&#233; &#224; partir, reprit Cyrus, voici ce que tu devras faire pour inspirer plus de confiance aux ennemis : rapporte leur ce qui se passe chez nous ; mais fais ce rapport de mani&#232;re &#224; entraver le plus possible leurs desseins, et tu les entraveras, si tu leur dis que nous pr&#233;parons une invasion sur un point de leur territoire ; car, &#224; cette nouvelle, ils seront moins dispos&#233;s &#224; concentrer toutes leurs forces, chacun craignant pour son propre pays. Et reste chez eux le plus longtemps possible, ajouta-t-il ; car c'est ce qu'ils feront quand ils seront tout pr&#232;s de nous qu'il nous importera le plus de savoir. Conseille-leur de se ranger dans l'ordre qui para&#238;tra le meilleur, car, quand tu les quitteras, ils auront beau savoir que tu connais leur formation, ils seront contraints de la garder ; ils h&#233;siteront &#224; la changer, et s'ils en changent pour en adopter soudain une autre, ils n'&#233;chapperont pas &#224; la confusion. &#187; L&#224;-dessus, Araspas sortit. Il prit avec lui ses plus fid&#232;les serviteurs, et, apr&#232;s avoir tenu &#224; quelques personnes les propos qu'il jugea les plus propres &#224; favoriser son dessein, il s'en alla.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Panth&#233;e apprit le d&#233;part d'Araspas, elle envoya dire &#224; Cyrus : &#171; Ne te chagrine pas, Cyrus, si Araspas a pass&#233; &#224; l'ennemi. Si tu me permets d'envoyer un courrier &#224; mon mari, je te garantis qu'il te viendra un ami beaucoup plus fid&#232;le qu'Araspas, et je suis s&#251;r qu'il t'am&#232;nera autant de troupes qu'il en aura pu rassembler. Car si le p&#232;re du roi qui r&#232;gne aujourd'hui &#233;tait son ami, le roi actuel a essay&#233; autrefois de nous s&#233;parer l'un de l'autre, mon mari et moi. Je sais que mon mari le regarde comme un homme sans foi ni loi et qu'il embrassera volontiers le parti d'un homme tel que toi. &#187; Sur ces offres, il la pressa d'envoyer un courrier &#224; son mari, et elle l'envoya.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsque Abradatas eut reconnu les chiffres de sa femme et appris ce qui se passait, il s'empressa de venir vers Cyrus, suivi d'environ mille chevaux. Arriv&#233; aux avantpostes des Perses, il envoya dire &#224; Cyrus qui il &#233;tait. Cyrus le fit aussit&#244;t conduire chez sa femme. Aussit&#244;t que les deux &#233;poux s'aper&#231;urent, ils se jet&#232;rent dans les bras l'un de l'autre, comme il &#233;tait naturel, en se revoyant contre toute attente. Puis Panth&#233;e lui parla de la vertu, de la r&#233;serve, de la compassion de Cyrus pour elle. Abradatas, l'ayant entendue, lui demanda : &#171; Et que pourraisje faire, Panth&#233;e, pour lui t&#233;moigner ma reconnaissance en ton nom et au mien ? &#8212; Que pourrais-tu faire, r&#233;pondit Panth&#233;e, sinon d'essayer d'&#234;tre pour lui ce qu'il a &#233;t&#233; pour toi ? &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ensuite Abradatas se rendit chez Cyrus. D&#232;s qu'il le vit, il lui prit la main droite et lui dit : &#171; En retour de tout le bien que tu nous as fait, Cyrus, je ne puis rien te dire de mieux que ceci, c'est que je me donne &#224; toi comme ami, comme serviteur et comme alli&#233;, et dans tout ce que je te verrai entreprendre, je consacrerai toutes mes forces &#224; te seconder. &#8212; J'accepte, r&#233;pondit Cyrus. Et pour aujourd'hui, ajouta-t-il, je te laisse aller d&#238;ner avec ta femme ; mais dor&#233;navant tu viendras manger dans ma tente avec tes amis et les miens. &#187; Quelque temps apr&#232;s, Abradatas, voyant que Cyrus s'occupait activement des chars &#224; faux, des chevaux bard&#233;s, des cavaliers cuirass&#233;s, se mit en devoir de lui fournir sur sa cavalerie une centaine de chars semblables &#224; ceux de Cyrus, et il se pr&#233;parait &#224; les conduire lui-m&#234;me sur son propre char, qu'il fit construire &#224; quatre timons pour &#234;tre tra&#238;n&#233; par huit chevaux. [Panth&#233;e, sa femme, lui fit faire, de son propre bien, un corselet d'or, un casque d'or et des brassards en or aussi.] Et il fit couvrir les chevaux de son char de capara&#231;ons tout entiers d'airain. Voil&#224; ce que fit Abradatas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En voyant ce char &#224; quatre timons, Cyrus eut l'id&#233;e que l'on pourrait en faire &#224; huit timons, de mani&#232;re &#224; faire tra&#238;ner par huit paires de boeufs l'&#233;tage inf&#233;rieur des tours mobiles ; ce char avait environ trois brasses de hauteur &#224; partir du sol, en comptant les roues. Il pensait que les tours de ce genre, plac&#233;es derri&#232;re les rangs, seraient d'un grand secours &#224; la phalange et causeraient de grands ravages dans les rangs ennemis. Sur les diff&#233;rents &#233;tages il fit pratiquer des galeries et des cr&#233;neaux, et il fit monter vingt hommes sur chaque tour. Quand toutes les pi&#232;ces des tours furent assembl&#233;es, il en fit essayer la traction. Les huit paires de boeufs tir&#232;rent la tour et les vingt hommes qu'elle portait plus facilement qu'un attelage unique ne tire sa charge de bagages ; car, tandis que le poids des bagages &#233;tait d'environ vingt cinq talents[5] par attelage, la tour, dont le bois avait l'&#233;paisseur de celui des sc&#232;nes tragiques, avec les vingt hommes et leurs armes, pesait moins de quinze talents pour chaque paire de boeufs. Cyrus, voyant que ces machines &#233;taient faciles &#224; tra&#238;ner, prit ses dispositions pour emmener les tours avec son arm&#233;e, pensant qu'&#224; la guerre prendre ses avantages, c'est &#224; la fois salut, justice et bonheur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus envoie trois des ambassadeurs indiens &#224; Babylone, pour &#233;pier l'Assyrien. Il exerce son arm&#233;e. Le rapport des Indiens jette l'inqui&#233;tude parmi les soldats. Cyrus et Chrysantas les rassurent. On d&#233;cide de marcher aussit&#244;t contre l'ennemi. Instructions donn&#233;es aux troupes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ce m&#234;me temps, arriv&#232;rent des d&#233;put&#233;s du roi de l'Inde ; ils apportaient de l'argent et un message de leur ma&#238;tre ainsi con&#231;u : &#171; Je suis bien aise, Cyrus, que tu m'aies fait dire ce dont tu avais besoin ; je veux me lier d'hospitalit&#233; avec toi, et je t'envoie de l'argent. S'il ne te suffit pas, envoies-en chercher encore. Mes gens ont l'ordre de faire tout ce que tu leur commanderas. &#187; Apr&#232;s les avoir entendus, Cyrus r&#233;pondit : &#171; Eh bien, je vous commande de rester dans vos tentes pour y garder l'argent et d'y vivre comme il vous plaira. Seulement que trois d'entre vous me fassent le plaisir d'aller chez les ennemis, comme si le roi les envoyait traiter d'une alliance. Quand vous aurez appris, poursuivit-il, tout ce que l'on dit et fait l&#224;-bas, revenez nous le dire au plus vite, au roi et &#224; moi. Si vous me servez bien dans cette affaire, je vous en saurai encore plus de gr&#233; que de l'argent que vous venez m'apporter. Les espions d&#233;guis&#233;s en esclaves ne peuvent apprendre et rapporter que ce que tout le monde sait ; mais des hommes tels que vous d&#233;couvrent souvent jusqu'aux pens&#233;es de l'ennemi. &#187; Les Indiens accept&#232;rent volontiers sa proposition ; ils furent trait&#233;s en h&#244;tes par Cyrus ; puis, leurs pr&#233;paratifs termin&#233;s, ils partirent le lendemain, promettant de recueillir de la bouche des ennemis le plus de renseignements qu'ils pourraient et de revenir le plus t&#244;t possible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant Cyrus faisait de grandioses pr&#233;paratifs en vue de la guerre, comme un homme qui n'a que de grandes vues sur toutes choses. Il ne s'occupait pas seulement de ce que les alli&#233;s avaient d&#233;cid&#233; ; il excitait encore la rivalit&#233; entre ses amis, afin que chacun d'eux f&#251;t jaloux de se montrer le mieux arm&#233;, le plus habile &#224; manier un cheval, &#224; lancer le javelot ou la fl&#232;che, le plus endurant. Il y parvenait en les emmenant &#224; la chasse et en r&#233;compensant les meilleurs en chaque genre. Voyait-il un chef appliqu&#233; &#224; rendre ses soldats les plus parfaits, il l'encourageait de ses &#233;loges et de toutes les faveurs qui &#233;taient en son pouvoir. Faisait-il un sacrifice, c&#233;l&#233;brait-il une f&#234;te, en ces occasions aussi il faisait des concours de tous les exercices qu'on pratique en vue de la guerre et il r&#233;compensait magnifiquement les vainqueurs. Et une grande all&#233;gresse r&#233;gnait dans l'arm&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Presque tout ce que Cyrus voulait avoir pour se mettre en campagne &#233;tait achev&#233;, sauf les machines. La cavalerie perse avait &#233;t&#233; compl&#233;t&#233;e &#224; dix mille hommes. Pour les chars &#224; faux, ceux qu'il avait construits lui-m&#234;me s'&#233;levaient &#224; la centaine compl&#232;te et ceux qu'Abradatas le Susien s'&#233;tait charg&#233; d'&#233;quiper &#224; la fa&#231;on de ceux de Cyrus atteignaient &#233;galement la centaine. Cyrus avait persuad&#233; &#224; Cyaxare de transformer les chars m&#233;diques sur ce m&#234;me mod&#232;le, au lieu de garder la forme troyenne et libyenne ; et ceux-l&#224; aussi formaient une autre centaine compl&#232;te. Quant au corps des chameaux, chacun d'eux portait deux archers. La plus grande partie des soldats &#233;taient si confiants qu'ils se croyaient d&#233;j&#224; compl&#232;tement vainqueurs et comptaient pour rien les forces des ennemis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tel &#233;tait leur &#233;tat d'esprit, quand les Indiens revinrent de chez les ennemis, o&#249; Cyrus les avait envoy&#233;s comme espions. Ils annonc&#232;rent que Cr&#233;sus avait &#233;t&#233; &#233;lu g&#233;n&#233;ral en chef des arm&#233;es ennemies, qu'il avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; par tous les rois alli&#233;s que chacun le rejoindrait avec toutes ses forces, et apporterait des sommes consid&#233;rables qu'on d&#233;penserait &#224; soudoyer tous les mercenaires que l'on pourrait et &#224; faire des largesses &#224; propos, que d&#233;j&#224; on avait engag&#233; un grand nombre de Thraces arm&#233;s de sabres, que les &#201;gyptiens avaient mis &#224; la voile avec un effectif qui, d'apr&#232;s eux, montait &#224; cent vingt mille hommes environ ; ils avaient des boucliers qui descendaient jusqu'aux pieds, de grandes piques, comme ils en ont encore aujourd'hui, et des coutelas ; qu'on attendait aussi un corps de Cypriens, que d&#233;j&#224; tous les Ciliciens &#233;taient arriv&#233;s, ainsi que les contingents des deux Phrygies, de la Lycaonie, de la Paphlagonie, de la Cappadoce, de l'Arabie, de la Ph&#233;nicie, et celui de l'Assyrie avec le roi de Babylone ; que les Ioniens, les &#201;oliens et presque tous les Grecs &#233;tablis en Asie avaient &#233;t&#233; contraints de suivre Cr&#233;sus, que celuici avait d&#233;put&#233; &#224; Lac&#233;d&#233;mone[6] pour n&#233;gocier une alliance, que l'arm&#233;e se r&#233;unissait sur les bords du Pactole[7], mais qu'elle devait s'avancer vers Thymbrara, o&#249; se fait encore aujourd'hui le rassemblement des barbares du littoral soumis &#224; l'autorit&#233; du grand Roi, et qu'on avait fait passer partout l'ordre d'y apporter des vivres. Les prisonniers donn&#232;rent &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes informations ; car Cyrus veillait aussi &#224; ce qu'on f&#238;t des prisonniers, pour en obtenir des renseignements, et il envoyait des espions d&#233;guis&#233;s en esclaves qui se donnaient pour des transfuges.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En apprenant ces nouvelles, l'arm&#233;e de Cyrus fut prise d'inqui&#233;tude, comme cela devait &#234;tre ; l'allure des soldats &#233;tait plus lente que par le pass&#233; ; ils ne se montraient plus gu&#232;re all&#232;gres ; ils faisaient cercle et on les voyait partout se questionner les uns les autres et s'entretenir de la situation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, s'apercevant que la peur courait dans les rangs des troupes, convoque les chefs des arm&#233;es et tous ceux dont le d&#233;couragement lui semblait &#234;tre pr&#233;judiciable et l'ardeur r&#233;confortante, et il pr&#233;vint ses aides de camp, si quelques simples soldats voulaient s'approcher pour entendre son discours, de ne pas les en emp&#234;cher. Quand ils furent assembl&#233;s, il leur parla ainsi : &#171; Alli&#233;s, je vous ai r&#233;unis maintenant, parce que j'ai remarqu&#233; que certains d'entre vous, depuis les nouvelles qui nous sont venues des ennemis, ont tout &#224; fait l'air effray&#233;. Il me semble &#233;trange que quelqu'un parmi vous tremble, parce que les ennemis se rassemblent, et qu'en nous voyant r&#233;unis en bien plus grand nombre que le jour o&#249; nous les avons vaincus, et gr&#226;ce aux dieux bien mieux pr&#233;par&#233;s que nous ne l'&#233;tions, vous ne soyez pas remplis de confiance. Au nom des dieux, s'&#233;cria-t-il, qu'auriez-vous donc fait, vous qui avez peur &#224; pr&#233;sent, si l'on vous avait annonc&#233; qu'une arm&#233;e comme celle que nous avons aujourd'hui s'avan&#231;ait pour vous attaquer, et que vous eussiez entendu tenir un propos comme celui-ci d'abord : &#171; Ceux qui nous ont d&#233;j&#224; vaincus, les voici qui reviennent pleins du souvenir de cette victoire &#187; ; ensuite : &#171; Ceux qui ont arr&#234;t&#233; court les escarmouches de nos archers et de nos lanceurs de javelots, ceux-l&#224; reviennent &#224; pr&#233;sent avec un renfort consid&#233;rable de gens qui les valent &#187; ; puis un troisi&#232;me ainsi con&#231;u : &#171; Comme les ennemis ont remport&#233; la victoire en donnant &#224; leurs gens de pied les armes des hoplites, leurs cavaliers aujourd'hui se sont arm&#233;s de m&#234;me pour s'&#233;lancer sur les v&#244;tres ; ils ont renonc&#233; aux ares et aux javelots et ils projettent de charger avec une lance solide pour combattre corps &#224; corps &#187; ; puis celui-ci encore : &#171; Ils ont des chars, qui ne resteront plus immobiles comme autrefois et ne tourneront plus le derri&#232;re &#224; l'ennemi pour faciliter la fuite ; ils sont attel&#233;s de chevaux capara&#231;onn&#233;s, et les conducteurs debout dans des tours de bois ont des cuirasses et des casques pour prot&#233;ger toute la partie de leur corps qui d&#233;passe les tours ; en outre des faux de fer ont &#233;t&#233; ajust&#233;es aux essieux ; car les chars aussi vont p&#233;n&#233;trer tout de suite dans les rangs des ennemis &#187;, et encore : &#171; Ils ont des chameaux qu'ils monteront pour nous charger, et une seule de ces b&#234;tes suffit &#224; &#233;pouvanter cent chevaux &#187;, et enfin : &#171; Ils s'avanceront avec des tours du haut desquelles ils prot&#233;geront les leurs et nous accableront de traits et nous emp&#234;cheront de combattre en rase campagne &#187; ; si, dis-je, l'on vous avait rapport&#233; que tous ces avantages &#233;taient du c&#244;t&#233; des ennemis, qu'auriez-vous fait, vous qui avez peur, maintenant qu'on vous informe que Cr&#233;sus a &#233;t&#233; choisi comme g&#233;n&#233;ral en chef des troupes ennemies, Cr&#233;sus plus l&#226;che que les Syriens, car les Syriens n'ont fui qu'apr&#232;s avoir eu le dessous dans la bataille, tandis que Cr&#233;sus, les voyant vaincus, au lieu de secourir ses alli&#233;s, s'est enfui et a disparu ? D'ailleurs on nous annonce bien, n'est-ce pas ? que, r&#233;duits &#224; eux-m&#234;mes, les ennemis ne se croient pas capables de se mesurer avec vous, mais qu'ils soudoient des &#233;trangers, dans l'esp&#233;rance qu'ils combattront pour eux mieux qu'eux-m&#234;mes. Si, malgr&#233; cet expos&#233; fid&#232;le, certains trouvent les forces de l'ennemi redoutables et les n&#244;tres m&#233;prisables, ceux-l&#224;, mes amis, je suis d'avis de les renvoyer chez les ennemis ; car ils nous seront, l&#224;-bas, beaucoup plus utiles qu'ici. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsque Cyrus eut fini son discours, le Perse Chrysantas se leva et parla ainsi : &#171; Cyrus, ne t'&#233;tonne pas si quelques-uns se sont assombris en entendant ces nouvelles ; car ce n'&#233;tait point un effet de la crainte, mais du d&#233;pit. Imagine-toi des gens qui d&#233;sirent et pensent d&#233;jeuner tout de suite, et &#224; qui l'on annonce un travail &#224; ex&#233;cuter avant le repas ; m'est avis que cette nouvelle ne ferait plaisir &#224; personne. Eh bien, c'est notre cas nous pensions &#234;tre &#224; la veille de nous enrichir, et l'on vient nous dire qu'il reste une entreprise &#224; ex&#233;cuter alors nous nous sommes renfrogn&#233;s, non par peur, mais parce que nous voudrions qu'elle f&#251;t d&#233;j&#224; termin&#233;e. Mais puisqu'il ne s'agit plus de combattre seulement pour la Syrie, pays riche en bl&#233;, en b&#233;tail, en palmiers-dattiers, mais encore pour la Lydie, fertile en vin, en figues, en huile, et baign&#233;e par la mer, par o&#249; arrivent plus de richesses qu'on n'en a jamais vu, en pensant &#224; cela, poursuivit Chrysantas, nous oublions notre d&#233;pit et nous nous sentons pleins de courage pour jouir au plus vite de ces biens de la Lydie. &#187; Tel fut son discours : il fit plaisir &#224; tous les alli&#233;s, qui l'applaudirent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Et maintenant, mes amis, dit Cyrus, je suis d'avis de marcher contre eux le plus vite possible, d'abord afin d'arriver les premiers, si nous le pouvons, &#224; l'endroit o&#249; on leur rassemble des vivres ; ensuite, plus nous irons vite, moins nous les trouverons pourvus et plus il leur manquera de choses. Voil&#224; mon opinion. Si quelqu'un voit un moyen plus s&#251;r ou plus facile, qu'il nous l'apprenne. &#187; Plusieurs prirent la parole pour appuyer cet avis, qu'il fallait marcher au plus vite contre l'ennemi, et il ne se trouva personne pour le contredire. Alors Cyrus reprit la parole en ces termes : &#171; Depuis longtemps, alli&#233;s, nos &#226;mes, nos corps, les armes dont nous aurons &#224; nous servir sont, gr&#226;ce au ciel, en excellent &#233;tat ; ce qui nous reste &#224; faire, c'est de nous munir pour la route, tant pour nous que pour toutes les b&#234;tes de somme qui sont &#224; notre service, d'au moins vingt jours de vivres. Car, &#224; mon compte, nous aurons plus de quinze jours de marche &#224; faire sans rencontrer aucune subsistance, parce que nous en avons enlev&#233; nous-m&#234;mes une partie, et l'ennemi a emport&#233; tout ce qu'il a pu. Il faudra donc nous munir de vivres en quantit&#233; suffisante, sans quoi nous ne pourrons ni combattre, ni subsister. Quant au vin, que chacun n'en prenne que ce qu'il lui en faut pour s'habituer &#224; boire de l'eau. Durant une grande partie de notre marche, nous ne trouverons pas de vin, et lors m&#234;me que nous en emporterions une grande quantit&#233;, nous n'en aurons jamais assez. Aussi pour ne pas tomber malades en nous privant brusquement de vin, voici comment nous devons nous y prendre pendant nos repas, mettons-nous tout de suite &#224; boire de l'eau ; si nous le faisons d&#232;s &#224; pr&#233;sent, le changement nous sera peu sensible ; car, si l'on se nourrit de farine d'orge, le g&#226;teau d'orge que l'on mange est toujours p&#233;tri avec de l'eau, et si l'on se nourrit de froment, le pain de froment a toujours &#233;t&#233; d&#233;lay&#233; dans de l'eau, et tous les aliments cuits sont appr&#234;t&#233;s avec une tr&#232;s grande proportion d'eau ; si donc nous ne buvons du vin qu'&#224; la fin du repas, notre estomac n'en aura pas moins son compte et sera satisfait. Il faudra ensuite retrancher aussi sur le vin bu apr&#232;s le repas, jusqu'&#224; ce que, sans nous en apercevoir, nous soyons devenus buveurs d'eau. La transition graduelle rend le changement supportable &#224; tous les temp&#233;raments ; c'est ce que la Divinit&#233; elle-m&#234;me nous apprend en nous faisant passer petit &#224; petit de l'hiver aux fortes chaleurs pour nous habituer &#224; les supporter, et de la chaleur aux rigueurs de l'hiver. Imitons-la pour arriver, par un entra&#238;nement pr&#233;alable, au point o&#249; il faut que nous arrivions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Au lieu de couvertures, achetez un &#233;gal poids de provisions : les provisions, fussent-elles superflues, ne seront pas inutiles. Mais vous pouvez manquer de couvertures ; soyez s&#251;rs que vous n'en dormirez pas moins bien ; sinon, prenez-vous en &#224; moi. Pour des v&#234;tements, il y a grand avantage &#224; en avoir beaucoup, soit qu'on se porte bien, soit qu'on soit malade. Pour manger avec votre pain, approvisionnez-vous d'aliments acides, piquants et sal&#233;s ; ils excitent l'app&#233;tit et se conservent tr&#232;s longtemps. Lorsque nous arriverons dans des lieux intacts, o&#249; nous pourrons sans doute prendre du bl&#233;, ayons des moulins &#224; bras[8] pr&#233;par&#233;s d&#232;s aujourd'hui, pour faire de la farine : c'est le plus l&#233;ger des instruments &#224; faire le pain. Il faut se munir aussi des m&#233;dicaments indispensables aux malades ; ils sont tr&#232;s peu volumineux et, le cas &#233;ch&#233;ant, tout &#224; fait n&#233;cessaires. Il faut aussi des courroies ; car presque tout ce que portent les hommes et les chevaux s'attache avec des courroies. Si elles s'usent ou se rompent, on ne peut plus rien faire, &#224; moins que l'on n'en ait de rechange. Ceux qui ont appris &#224; lisser une hampe feront bien de ne pas oublier leur r&#226;pe. Il est bon aussi d'emporter une lime ; car, en aiguisant sa pique, on aiguise aussi son courage ; il y a de la honte en effet &#224; &#234;tre l&#226;che quand on a affil&#233; sa lance. Il faut encore emporter du bois suppl&#233;mentaire pour les chars et les chariots ; &#224; force de servir, beaucoup de pi&#232;ces deviennent forc&#233;ment inutilisables. Il faut aussi avoir les outils les plus n&#233;cessaires pour ces travaux ; car on ne trouve pas des artisans partout ; mais il y a peu de gens qui ne soient pas capables de faire une r&#233;paration pour un jour. Il faut emporter sur chaque voiture une b&#234;che et un hoyau, et sur chaque b&#234;te de somme une hache et une faux. Ces instruments sont utiles aux particuliers et servent souvent pour le bien de la communaut&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Pour ce qui est du ravitaillement, c'est &#224; vous, les chefs des soldats arm&#233;s, &#224; faire une enqu&#234;te parmi vos subordonn&#233;s ; il ne faut rien n&#233;gliger de ce qui leur est n&#233;cessaire ; car c'est nous qui en sentirions le manque. Pour ce que j'ordonne de charger sur les b&#234;tes de somme, c'est &#224; vous, les chefs du train, &#224; surveiller vos hommes et &#224; les contraindre de le charger, s'ils ne l'ont pas fait. Pour vous, chefs des pionniers, je vous ai remis la liste des acontistes, archers et frondeurs que j'ai r&#233;form&#233;s ; faites marcher les anciens acontistes avec une hache &#224; couper du bois, les archers avec un hoyau, les frondeurs avec une b&#234;che ; munis de ces outils, qu'ils marchent par pelotons devant les chariots, afin que vous vous mettiez au travail tout de suite, s'il faut frayer un chemin, et que, si j'ai besoin d'eux, je sache o&#249; les trouver pour les employer. J'emm&#232;nerai aussi des forgerons, des charpentiers, des cordonniers, tous de l'&#226;ge o&#249; l'on porte les armes, et munis de leurs outils, afin que si, dans l'arm&#233;e, on a besoin d'une chose qui d&#233;pende de leur m&#233;tier, on ne soit pas oblig&#233; de s'en passer. Ils seront exempt&#233;s du service arm&#233; et, plac&#233;s &#224; un endroit qu'on leur assignera, ils mettront leur art au service de tout le monde moyennant salaire. Si quelque marchand veut nous suivre pour vendre ses marchandises, il le peut ; mais si on le prend &#224; vendre pendant les jours pour lesquels j'ai ordonn&#233; aux troupes d'emporter leurs provisions, on saisira tout son stock ; quand ces jours seront &#233;coul&#233;s, il vendra comme il voudra. Ceux de ces marchands qui para&#238;tront les mieux approvisionn&#233;s obtiendront des alli&#233;s et de moi des r&#233;compenses et des honneurs. Si quelqu'un d'eux juge qu'il n'a pas assez d'argent pour ses achats, qu'il me pr&#233;sente des gens qui le connaissent et qui r&#233;pondent qu'il fera route avec l'arm&#233;e, et nous lui avancerons des fonds sur notre caisse. Voil&#224; les instructions que j'avais &#224; vous donner &#224; l'avance. Si quelqu'un voit quelque chose qui nous manque encore, qu'il me le signale. Et maintenant allez pr&#233;parer vos bagages ; moi je vais faire un sacrifice pour le d&#233;part. Quand les auspices envoy&#233;s par les dieux seront favorables, nous donnerons le signal. Que tous les hommes, munis de ce que j'ai prescrit, viennent joindre leurs chefs et prendre la place qui leur est assign&#233;e ; et vous, les chefs, quand vous aurez bien rang&#233; vos compagnies respectives, rassemblez-vous tous pr&#232;s de moi, pour que je vous dise le poste o&#249; chacun de vous doit se placer. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ordre de marche. Rapport des prisonniers. Retour d'Araspas qui indique &#224; Cyrus les dispositions prises par l'ennemi. Dispositions prises par Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s avoir entendu ces instructions, on se pr&#233;pare &#224; partir et Cyrus offre son sacrifice. Quand les auspices furent favorables, il se mit en marche avec l'arm&#233;e. Le premier jour il campa le plus pr&#232;s possible de son point de d&#233;part, afin que, si l'on avait oubli&#233; quelque chose, on p&#251;t aller le chercher, et, si l'on s'apercevait qu'on manquait de quelque objet, on p&#251;t encore se le procurer. Cyaxare demeura l&#224; avec le tiers des M&#232;des, pour ne pas laisser son pays sans d&#233;fense. Quant &#224; Cyrus, il avan&#231;a avec la plus grande diligence, ses cavaliers en t&#234;te, et devant eux des batteurs d'estrade et des &#233;claireurs qu'il faisait toujours monter sur les points les plus favorables pour observer le pays devant soi ; ensuite venaient les bagages. Se trouvait-on en plaine, il mettait sur plusieurs files les chariots et les b&#234;tes de somme ; derri&#232;re venait la phalange, et, si quelque b&#234;te de somme restait en arri&#232;re, les officiers qui survenaient veillaient &#224; ce que la marche ne f&#251;t point entrav&#233;e. L&#224; o&#249; la route se resserrait, les soldats, pla&#231;ant les bagages au milieu, marchaient de chaque c&#244;t&#233;, et si quelque obstacle se pr&#233;sentait, ceux qui se trouvaient sur les lieux l'aplanissaient. Les compagnies marchaient ordinairement avec leurs bagages pr&#232;s d'elles ; car tous les porteurs de bagages avaient ordre d'avancer chacun pr&#232;s de sa compagnie, &#224; moins d'emp&#234;chement absolu. Le porte-bagages du taxiarque tenait la t&#234;te avec une enseigne connue de toute la compagnie. De cette fa&#231;on ils marchaient serr&#233;s et chacun veillait soigneusement sur ses affaires, pour qu'elles ne demeurent pas en arri&#232;re. En maintenant ces dispositions, les soldats n'avaient pas &#224; se chercher les uns les autres, et ils avaient sous la main toutes leurs affaires ; elles &#233;taient plus en s&#251;ret&#233;, et ils avaient plus vite ce qu'il leur fallait.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant les &#233;claireurs envoy&#233;s en avant crurent apercevoir dans la plaine des gens qui ramassaient du fourrage et du bois ; ils voyaient aussi des b&#234;tes de somme qui en emportaient de m&#234;me et d'autres qui paissaient. En portant &#224; nouveau leurs regards en avant, ils crurent voir de la fum&#233;e ou de la poussi&#232;re qui s'&#233;levait dans les airs. A tous ces signes, ils furent &#224; peu pr&#232;s certains que l'arm&#233;e ennemie &#233;tait quelque part dans le voisinage. En cons&#233;quence, le chef des &#233;claireurs envoie tout de suite annoncer cela &#224; Cyrus. Apr&#232;s l'avoir entendu, Cyrus leur enjoint de rester &#224; leur poste d'observation, et, s'ils voient quelque chose de nouveau, de lui en donner avis ; puis il envoie en avant un escadron de cavalerie avec l'ordre d'essayer de faire prisonniers quelques-uns de ceux qui couraient la plaine, pour avoir des renseignements plus s&#251;rs sur le v&#233;ritable &#233;tat des choses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant que cet ordre s'ex&#233;cute, Cyrus arr&#234;te l&#224; son arm&#233;e, afin de prendre les dispositions qu'il jugeait n&#233;cessaires avant d'&#234;tre tout pr&#232;s de l'ennemi. Il fit passer l'ordre d'abord de d&#233;jeuner, puis de rester &#224; son poste, attentif &#224; ses commandements. Le repas fini, il r&#233;unit les chefs de la cavalerie, de l'infanterie et des chars, les commandants des machines, du train des bagages et des voitures couvertes. Ils se rendirent &#224; son appel. Pendant ce temps, les coureurs qui s'&#233;taient &#233;lanc&#233;s dans la plaine avaient fait des prisonniers et les avaient ramen&#233;s. Ceux-ci, interrog&#233;s par Cyrus, dirent qu'ils &#233;taient de l'arm&#233;e ennemie, qu'ils &#233;taient sortis pour aller, les uns, au fourrage, les autres, au bois, et qu'ils avaient d&#233;pass&#233; les gardes avanc&#233;es, parce que l'arm&#233;e &#233;tait si nombreuse que tout &#233;tait rare. En entendant cela, Cyrus demanda : &#171; A quelle distance d'ici se trouve l'arm&#233;e ? &#187; Ils r&#233;pondirent qu'elle &#233;tait &#224; environ deux parasanges. Continuant son interrogatoire : &#171; Parle-t-on de nous chez les v&#244;tres ? dit-il. &#8212; Oui, par Zeus, dirent-ils, et l'on s'entretenait beaucoup de votre avance. &#8212; Et se r&#233;jouissait-on d'apprendre notre approche ? &#187; demanda Cyrus. Il posait cette question pour les assistants. &#171; Non, par Zeus, r&#233;pondirent-ils ; on en &#233;tait au contraire bien ennuy&#233;. &#8212; Et maintenant, poursuivit Cyrus, que font-ils ? &#8212; Ils se rangent en bataille, r&#233;pondirent-ils ; hier et avant-hier ils n'ont pas fait autre chose. &#8212; Et celui qui les range, dit Cyrus, qui est-il ? &#8212; Cr&#233;sus en personne, dirent-ils, et avec lui un Grec et un certain M&#232;de qui, dit-on, est un transfuge de chez vous. &#8212; Zeus tout-puissant, s'&#233;cria Cyrus, puiss&#233;-je le prendre, comme je le d&#233;sire ! &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il fit ensuite emmener les prisonniers, et il se tournait vers l'assembl&#233;e pour dire quelque chose, quand un autre envoy&#233; du chef des &#233;claireurs se pr&#233;senta et dit que l'on voyait s'avancer dans la plaine un gros corps de cavalerie. &#171; Nous supposons, ajouta-t-il, qu'il vient pour observer notre arm&#233;e ; car &#224; une distance consid&#233;rable en avant de ce corps une trentaine de cavaliers courent certainement dans notre direction, peut-&#234;tre pour enlever, s'ils le peuvent, notre observatoire : or nous ne sommes qu'une d&#233;cade sur cet observatoire. &#187; Alors Cyrus ordonna &#224; quelques-uns des cavaliers qu'il avait toujours sous la main d'aller se poster au pied de l'observatoire, sans se laisser voir aux ennemis et d'y demeurer sans bouger. &#171; Lorsque nos dix hommes, ajouta-t-il, abandonneront l'observatoire, &#233;lancez-vous et fondez sur les ennemis, tandis qu'ils graviront la colline. Pour que le gros corps ne vous inqui&#232;te pas, toi, Hystaspe, marche &#224; sa rencontre avec ton millier d'hommes et montre-toi en face de lui ; mais ne le poursuis pas dans des lieux o&#249; la vue est born&#233;e et, quand tu auras pris tes mesures pour que les observatoires restent en ta possession, reviens. Si quelques ennemis accourent &#224; vous en levant la main droite en l'air, accueillez-les amicalement. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Hystaspe alla rev&#234;tir ses armes. Les cavaliers de l'escorte de Cyrus partirent aussit&#244;t, comme il le leur avait ordonn&#233; ; sur leur chemin, en de&#231;&#224; m&#234;me de l'observatoire, ils rencontrent celui qui &#233;tait parti avec ses serviteurs quelque temps auparavant pour espionner l'ennemi, le gardien de la Susienne. Cyrus n'en est pas plus t&#244;t inform&#233; qu'il court &#224; sa rencontre et lui tend la main. Les autres, qui ne savaient rien, furent naturellement tr&#232;s surpris de cet accueil, jusqu'au moment o&#249; Cyrus dit : &#171; Voici, mes amis, un homme excellent qui nous revient. Il faut que tout le monde sache ce qu'il a fait ; ce n'est point parce qu'il se serait laiss&#233; aller &#224; une vilenie ou parce qu'il avait peur de moi que notre ami est parti : c'est moi qui l'ai envoy&#233; pour apprendre ce qui se passait chez les ennemis et nous en donner des nouvelles s&#251;res. Et maintenant, ce que je t'ai promis, Araspas, je ne l'ai pas oubli&#233; : je m'en acquitterai et tous ceux-ci m'y aideront. Il est en effet juste que vous tous, amis, vous l'honoriez comme un vaillant homme, car c'est pour notre bien qu'il a expos&#233; sa vie et encouru le bl&#226;me dont il &#233;tait charg&#233;. &#187; A ces mots, tous salu&#232;rent Araspas et lui serr&#232;rent la main. &#171; Voil&#224; qui suffit, dit Cyrus. Maintenant, Araspas, exposenous ce qu'il nous importe de savoir ; n'att&#233;nue en rien la v&#233;rit&#233; et ne ravale pas les forces ennemies. Mieux vaut les croire plus grandes et les trouver moindres que d'entendre dire qu'elles sont moindres et de les trouver plus grandes. &#8212; J'ai fait tout ce que j'ai pu, dit Araspas, pour conna&#238;tre le plus s&#251;rement possible l'effectif de leurs troupes ; car j'&#233;tais pr&#233;sent en personne et j'ai aid&#233; leurs chefs &#224; les ranger. &#8212; Alors, dit Cyrus, tu ne connais pas seulement leur nombre, mais encore leur ordonnance ? &#8212; Oui, par Zeus, r&#233;pondit Araspas, et je sais m&#234;me comment ils se proposent d'engager la bataille. &#8212; En attendant, dit Cyrus, commence par nous dire quel est en gros le nombre de leurs troupes. &#8212; Ils sont tous, dit Araspas, rang&#233;s sur trente en profondeur, fantassins et cavaliers, sauf les &#201;gyptiens, et ils couvrent environ quarante stades ; car j'ai pris grand soin, ajouta-t-il, de savoir l'espace qu'ils occupaient. &#8212; Et les &#201;gyptiens, dit Cyrus, comment sont-ils rang&#233;s ? car tu as dit : sauf les &#201;gyptiens. &#8212; Les myriarques ont rang&#233; chacun leurs dix mille hommes sur cent de front comme de profondeur ; c'est, disaient-ils, l'ordonnance en usage dans leur pays. Cependant Cr&#233;sus n'a consenti qu'&#224; grand-peine &#224; les laisser se ranger ainsi ; car il voulait d&#233;border largement ton arm&#233;e. &#8212; Et pourquoi avait-il ce d&#233;sir ? demanda Cyrus. &#8212; C'est que, par Zeus, r&#233;pondit Araspas, il voulait t'envelopper avec les troupes qui d&#233;borderaient tes lignes. &#8212; Ah ! r&#233;pliqua Cyrus, ils pourraient bien apprendre que tel qui croyait envelopper se trouve envelopp&#233; lui-m&#234;me. Mais nous avons entendu ce qu'il nous importait d'apprendre de toi. Pour vous, mes amis, voici ce que vous avez &#224; faire. En sortant d'ici, passez en revue les &#233;quipements de vos chevaux et les v&#244;tres ; car il arrive que, faute d'une bagatelle, homme, cheval et char deviennent inutiles. Demain matin, pendant que je sacrifierai, faites d'abord manger vos hommes et vos chevaux, pour que, si l'occasion d'agir se pr&#233;sente, nous ne nous passions pas de d&#233;jeuner. Ensuite, ajouta-t-il, toi, Araspas, tu prendras le commandement de l'aile droite comme tu l'as fait jusqu'ici, et vous, les autres myriarques, gardez vos postes accoutum&#233;s ; ce n'est pas quand la course va commencer qu'il faut changer les chevaux d'un char. Ordonnez aux taxiarques et aux lochages de se ranger en bataille en mettant chaque loche sur deux rangs. &#187; Le loche comprenait vingt-quatre hommes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment, un des myriarques dit : &#171; Crois-tu, Cyrus, qu'avec des rangs si minces, nous serons de force &#224; lutter contre une phalange aussi profonde ? &#8212; Et toi, r&#233;pliqua Cyrus, crois-tu que les phalanges trop profondes pour que les hommes puissent atteindre de leurs armes les adversaires qu'ils ont en face fassent du mal &#224; l'ennemi ou puissent aider leurs alli&#233;s ? Pour moi, dit-il, je voudrais que ces hoplites, au lieu d'&#234;tre sur cent, fussent sur dix mille en profondeur ; car alors nous n'aurions &#224; combattre que tr&#232;s peu d'hommes. Par contre, vu la profondeur que je donnerai &#224; nos troupes, j'estime qu'elles seront tout enti&#232;res en action et en &#233;tat de s'aider mutuellement. Je placerai les lanceurs de javelots derri&#232;re les hommes arm&#233;s de cuirasses, et derri&#232;re les lanceurs de javelots, les archers. Qui en effet placerait au premier rang des hommes qui s'avouent eux-m&#234;mes incapables de soutenir aucun combat corps &#224; corps ? Mais, couverts par les fantassins cuirass&#233;s, ils tiendront ferme et ils endommageront s&#251;rement l'ennemi en lan&#231;ant, les uns-leurs javelots, les autres leurs fl&#232;ches pardessus les t&#234;tes de ceux qui sont devant eux. Et tout le mal qu'on fait &#224; l'ennemi all&#232;ge d'autant la t&#226;che des camarades. En derni&#232;re ligne, je placerai ce qu'on appelle les r&#233;serves. Car de m&#234;me qu'une maison qui n'a pas de solides fondations ni de toit n'est d'aucun usage, de m&#234;me une arm&#233;e dont les premiers et les derniers rangs ne sont pas form&#233;s de vaillants soldats n'est d'aucune utilit&#233;. Mettez-vous donc en bataille, chefs de l'infanterie, comme je l'ai command&#233;, et vous, commandants des peltastes, rangez pareillement vos loches derri&#232;re l'infanterie, et vous, chefs des archers, rangez-vous de m&#234;me derri&#232;re les peltastes. Et toi, commandant de l'arri&#232;re-garde, puisque tu es derri&#232;re les autres avec tes hommes, recommande-leur de surveiller chacun ceux qui sont devant lui, d'encourager ceux qui font leur devoir, de ne pas m&#233;nager les fortes menaces aux l&#226;ches, et, si quelqu'un tourne le dos pour trahir, de le punir de mort. Car c'est &#224; ceux qui sont devant d'encourager ceux qui les suivent par leurs discours et par leurs actions ; mais vous, qui &#234;tes aux derniers rangs, vous devez inspirer plus de crainte aux l&#226;ches que l'ennemi m&#234;me. Voil&#224; ce que vous devez faire. Toi, Euphratas, qui commandes les machines, fais en sorte que les attelages qui tra&#238;nent les tours suivent la phalange le plus pr&#232;s possible. Toi, Daouchos, commandant des bagages, fais marcher toute ta troupe derri&#232;re les tours et les machines, et que tes adjudants ch&#226;tient s&#233;v&#232;rement ceux qui s'avancent plus loin qu'il ne faut ou qui tra&#238;nent en arri&#232;re. Toi, Cardouchos, commandant des voitures o&#249; sont les femmes, place-les en arri&#232;re apr&#232;s les bagages. Toute cette suite, en donnant l'illusion d'une arm&#233;e nombreuse, nous procurera le moyen de tendre quelque pi&#232;ge &#224; l'ennemi, et, s'il tente de nous envelopper, elle l'obligera &#224; faire un plus grand circuit, et, plus il embrassera de terrain, plus il s'affaiblira forc&#233;ment. Voil&#224; ce que vous avez &#224; faire. Toi, Artaozos, et toi, Artagersas, prenez chacun le millier de fantassins que vous commandez et placez-les derri&#232;re les voitures. Et vous, Pharnouchos et Asiadatas, au lieu de ranger en ligne avec les autres le millier de cavaliers que chacun de vous commande, allez vous poster en armes derri&#232;re les voitures couvertes, &#224; part du reste de l'arm&#233;e, puis venez me rejoindre avec les autres chefs ; mais tenezvous pr&#234;ts, comme si vous deviez les premiers engager l'action. Toi, capitaine des archers mont&#233;s sur les chameaux, place-toi aussi derri&#232;re les voitures couvertes et fais ce qu'Artagersas t'ordonnera. Vous, commandants des chars, tirez au sort ; celui que le sort aura d&#233;sign&#233; se placera devant la ligne de bataille avec ses cent chars ; quant aux autres centaines, l'une marchera sur le flanc droit de l'arm&#233;e, l'autre sur le flanc gauche et elles suivront la phalange, chacune sur une seule file. &#187; Telles furent les dispositions que prit Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Abradatas, roi de Suse, lui dit alors : &#171; Je me chargerai volontiers, Cyrus, de me ranger en face de la phalange ennemie, si tu n'es pas d'un autre avis. &#187; Cyrus, saisi d'admiration pour lui, lui serra la main et demanda aux Perses qui commandaient les autres chars : &#171; Y consentez-vous de votre c&#244;t&#233; ? &#187; Ils r&#233;pondirent qu'ils ne pouvaient avec honneur c&#233;der une telle place. Alors Cyrus les fit tirer au sort, et le sort donna &#224; Abradatas le poste dont il voulait se charger, et il fut plac&#233; face aux &#201;gyptiens. Les chefs se retir&#232;rent ensuite, veill&#232;rent &#224; l'ex&#233;cution des ordres dont j'ai parl&#233;, puis ils prirent leur repas, &#233;tablirent des sentinelles et se couch&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On s'arme. Adieux d'Abradatas et de Panth&#233;e. Discours de Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain de bonne heure, tandis que Cyrus sacrifiait, l'arm&#233;e, ayant d&#233;jeun&#233; et fait des libations, s'&#233;quipait et se para&#238;t d'une multitude de belles tuniques, de belles cuirasses et de beaux casques. On armait aussi les chevaux de chanfreins et de bardes ; les chevaux de selle avaient en outre des cuissards, et les chevaux attel&#233;s aux chars, des plaques de fer sur les flancs, si bien que toute l'arm&#233;e &#233;tincelait d'airain et resplendissait de pourpre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le char d'Abradatas, &#224; quatre timons et &#224; huit chevaux &#233;tait magnifiquement orn&#233;. Au moment o&#249; il allait endosser sa cuirasse faite de lin, suivant l'usage de son pays, Panth&#233;e lui apporta un casque d'or, des brassards et de larges bracelets d'or pour couvrir ses poignets, une tunique de pourpre pliss&#233;e par le bas qui tombait jusqu'aux pieds et un panache couleur d'hyacinthe. Elle avait fait faire ces armes &#224; l'insu de son mari sur la mesure de celles dont il se servait. A la vue de ces armes, il fut &#233;tonn&#233; et demanda &#224; Panth&#233;e &#171; C'est toi, n'est-ce pas ? ch&#232;re femme, qui as fondu tes parures pour me faire faire ces armes ? &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pliqua-t-elle, pas du moins la plus pr&#233;cieuse ; car c'est toi, si tu parais aux yeux des autres tel que tu es aux miens, qui seras mon plus bel ornement. &#187; Tout en parlant, elle le rev&#234;tait de ses armes, et, quoiqu'elle s'effor&#231;&#226;t de les cacher, les larmes lui coulaient le long des joues. Quand Abradatas, qui d&#233;j&#224; auparavant m&#233;ritait d'attirer les regards, eut endoss&#233; son armure, il parut tout &#224; fait beau et noble, d'autant plus que la nature l'avait favoris&#233; sous ce rapport. Il prit les r&#234;nes des mains de son cocher, et il se disposait &#224; monter sur son char. Mais &#224; ce moment, Panth&#233;e pria ceux qui les entouraient de s'&#233;carter et lui dit : &#171; Abradatas, s'il y a jamais eu des femmes qui ont pris&#233; leur &#233;poux plus que leur vie, tu sais, je pense, que je suis une de celles-l&#224;. A quoi me servirait de le prouver par le d&#233;tail ? Je pense que ma conduite t'en fournit des preuves plus convaincantes que ce que je pourrais dire &#224; pr&#233;sent. Cependant, malgr&#233; l'affection que tu me connais pour toi, je le jure par notre amour mutuel, je pr&#233;f&#233;rerais &#234;tre ensevelie sous terre avec toi, mort en brave, plut&#244;t que de vivre d&#233;shonor&#233;e avec un mari d&#233;shonor&#233;, tant il me para&#238;t que nous sommes faits, toi et moi, pour la gloire la plus haute. Et puis j'estime que nous devons &#224; Cyrus une immense reconnaissance, parce que, prisonni&#232;re et r&#233;serv&#233;e pour lui, il n'a point voulu me traiter en esclave, ni en femme libre avec un nom infamant, mais qu'il m'a gard&#233;e &#224; toi, comme s'il avait fait prisonni&#232;re la femme de son fr&#232;re. En outre, quand Araspas, mon gardien, l'a abandonn&#233;, je lui ai promis, s'il me permettait de t'envoyer un courrier, que tu viendrais lui offrir en toi un alli&#233; beaucoup plus fid&#232;le et meilleur qu'Araspas. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Panth&#233;e. Abradatas, transport&#233; de ce qu'il venait d'entendre, posa la main sur la t&#234;te de sa femme, et, levant les yeux au ciel, il fit cette pri&#232;re &#171; O Zeus tout-puissant, accorde-moi d'&#234;tre un &#233;poux digne de Panth&#233;e, et un ami digne de Cyrus, qui nous a trait&#233;s avec tant d'&#233;gards. &#187; A ces mots, il monta sur son char par la porte du si&#232;ge. Quand il fut mont&#233; et que le cocher eut ferm&#233; la porte, Panth&#233;e n'ayant plus d'autre moyen d'embrasser son mari, couvrit le si&#232;ge de baisers. Et comme Abradatas faisait avancer son char, Panth&#233;e le suivit, sans &#234;tre vue de lui, jusqu'&#224; ce que, se retournant et l'apercevant, il lui dit : &#171; Courage, Panth&#233;e ; adieu ; retire-toi maintenant. &#187; Alors ses eunuques et ses servantes la prirent et l'emmen&#232;rent dans sa voiture, puis la couch&#232;rent et tir&#232;rent les rideaux sur elle. C'&#233;tait un beau spectacle que celui d'Abradatas et de son char ; mais les soldats n'eurent pas d'yeux pour le voir, avant que Panth&#233;e se f&#251;t retir&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyrus eut obtenu des pr&#233;sages favorables et que l'arm&#233;e fut rang&#233;e en bataille, comme il l'avait prescrit, il &#233;tablit des postes d'observation les uns en avant des autres, puis il assembla les chefs et leur dit : &#171; Amis et alli&#233;s, les dieux nous offrent les m&#234;mes auspices que lorsqu'ils nous ont accord&#233; notre premi&#232;re victoire. De mon c&#244;t&#233;, je veux vous rappeler les raisons qui doivent, &#224; mon avis, si vous voulez bien vous en souvenir, d&#233;cupler notre all&#233;gresse &#224; marcher &#224; la bataille. Vous &#234;tes beaucoup plus aguerris que les ennemis ; vous &#234;tes nourris ensemble et r&#233;unis en corps depuis bien plus longtemps qu'eux, et vous avez particip&#233; &#224; la m&#234;me victoire. La plupart des ennemis au contraire ont &#233;t&#233; battus ensemble. Quant &#224; ceux des deux camps qui n'ont pas combattu, ceux de l'arm&#233;e ennemie savent qu'ils auront &#224; c&#244;t&#233; d'eux des l&#226;ches ; mais vous qui &#234;tes avec nous, vous savez que vous combattez avec des hommes r&#233;solus &#224; secourir leurs compagnons. Or il est naturel, quand on a confiance les uns dans les autres, que l'on combatte du m&#234;me coeur et qu'on demeure in&#233;branlable, tandis que, si l'on se d&#233;fie les uns des autres, il est in&#233;vitable que chacun songe &#224; se tirer d'affaire au plus vite. Marchons donc &#224; l'ennemi, mes camarades, et engageons une lutte corps &#224; corps avec nos chars arm&#233;s contre ses chars sans protection, et avec nos cavaliers et nos chevaux bard&#233;s contre une cavalerie d&#233;couverte. Quant aux fantassins, ce sont les m&#234;mes que pr&#233;c&#233;demment que vous aurez &#224; combattre, sauf les &#201;gyptiens. Ceux-ci sont d'ailleurs aussi mal rang&#233;s que mal arm&#233;s ; car leurs boucliers trop grands les emp&#234;chent d'agir et de voir, et rang&#233;s sur cent de profondeur, il est clair qu'ils se feront obstacle pour combattre, hormis un petit nombre. S'ils esp&#232;rent, en pressant sur nous, nous enfoncer, il leur faudra d'abord soutenir la charge de notre cavalerie et des faux dont la force sera doubl&#233;e de celle des chevaux. Si m&#234;me quelques-uns tiennent ferme, comment pourront-ils lutter &#224; la fois contre notre cavalerie, contre notre infanterie et contre nos tours ? car les soldats des tours nous viendront en aide et en faisant pleuvoir les traits sur eux les paralyseront et les emp&#234;cheront de combattre. Cependant, si vous croyez qu'il vous manque encore quelque chose, dites-le-moi ; avec l'aide des dieux, nous pourvoirons &#224; tout. Quelqu'un a-t-il un avis &#224; donner, qu'il le donne ; sinon, retournez au lieu du sacrifice, et, apr&#232;s avoir pri&#233; les dieux auxquels nous avons sacrifi&#233;, retournez &#224; vos postes, et que chacun de vous rappelle &#224; ses hommes ce que je viens de vous dire, et prouve &#224; ceux qu'il commande qu'il est digne du commandement, en montrant par son maintien, son visage et ses paroles qu'il ne conna&#238;t pas la peur. &#187;&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] H&#233;rodote nous apprend (VI, 18) qu'au si&#232;ge de Milet, les Perses firent approcher des remparts des machines de toutes sortes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Le talent d'or d&#233;signait tant&#244;t un poids de 6 drachmes d'or &#233;gal en valeur &#224; 72 drachmes d'argent, le rapport de l'or &#224; l'argent &#233;tant de 12 &#224; 1, tant&#244;t une somme &#233;gale &#224; 12 talents d'argent. Or le talent d'argent valait 5.894 fr. 25.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] C'est sans doute &#224; Socrate que X&#233;nophon emprunte cette doctrine des deux &#226;mes ou d'une &#226;me double, compos&#233;e d'une partie raisonnable et d'une partie d&#233;raisonnable. C'est aussi la doctrine d'Aristote, Polit. VII, 15, p. 209, 29, petite &#233;d., Bekker.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Cette expression rappelle celle du Banquet de Platon, qui appelle &#201;ros un habile sorcier, magicien et sophiste.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] Le talent, comme poids, valait soixante mines ou 26 kilos, 196.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] L'alliance de Cr&#233;sus et des Lac&#233;d&#233;moniens est mentionn&#233;e par H&#233;rodote, I, 69, 77, 82.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] Le Pactole, affluent de l'Hermus, sort du Tmolus. Il passait &#224; Sardes. Il &#233;tait c&#233;l&#232;bre par ses sables aurif&#232;res. Il s'appelle aujourd'hui Sarabat.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[8] Ces moulins &#224; bras se composaient de deux pierres : celle du dessus tournait dans celle de dessous. On a trouv&#233; &#224; Abbeville deux moulins de cette sorte, dont les deux pierres ne p&#232;sent pas plus de cinq livres.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE VII</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



		<description>SOMMAIRE. &#8212; La bataille : les &#201;gyptiens seuls r&#233;sistent courageusement ; Cyrus les &#233;pargne et les prend &#224; sa solde. Il s'empare ensuite de Sardes et fait Cr&#233;sus prisonnier, R&#233;cit de la mort d'Abradatas ; sa femme, Panth&#233;e, se tue sur le corps de son mari. Cyrus se pr&#233;sente devant Babylone qu'il juge imprenable de vive force. Il d&#233;tourne le cours de l'Euphrate et entre dans la ville par le lit du fleuve mis &#224; sec. Mort du roi d'Assyrie. Cyrus prend possession du palais et se donne une garde du corps. (...)

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&lt;a href="http://www.droitconstitutionnel.com/spip.php?rubrique6" rel="directory"&gt;Droit constitutionnel de l'Ancienne Perse&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; La bataille : les &#201;gyptiens seuls r&#233;sistent courageusement ; Cyrus les &#233;pargne et les prend &#224; sa solde. Il s'empare ensuite de Sardes et fait Cr&#233;sus prisonnier, R&#233;cit de la mort d'Abradatas ; sa femme, Panth&#233;e, se tue sur le corps de son mari. Cyrus se pr&#233;sente devant Babylone qu'il juge imprenable de vive force. Il d&#233;tourne le cours de l'Euphrate et entre dans la ville par le lit du fleuve mis &#224; sec. Mort du roi d'Assyrie. Cyrus prend possession du palais et se donne une garde du corps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La bataille. Mouvement enveloppant de Cr&#233;sus. Ordres donn&#233;s par Cyrus. Il enfonce l'aile droite de l'ennemi. D&#233;faite de Cr&#233;sus. Mort d'Abradatas. R&#233;sistance et capitulation des &#201;gyptiens.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les chefs, ayant fait leurs pri&#232;res aux dieux, retourn&#232;rent &#224; leur poste. Cyrus et sa suite &#233;taient encore occup&#233;s au sacrifice, quand les serviteurs leur apport&#232;rent de quoi boire et manger. Cyrus, restant debout comme il &#233;tait, en offrit les pr&#233;mices aux dieux et d&#233;jeuna, faisant successivement part aux plus press&#233;s de ses provisions. Les libations faites et les pri&#232;res dites, il but, et ainsi firent tous ceux de sa suite. Enfin, apr&#232;s avoir pri&#233; Zeus, dieu de ses p&#232;res, d'&#234;tre son guide et son soutien, il monta &#224; cheval et y fit monter son escorte. Tous ceux qui en faisaient partie portaient les m&#234;mes armes que lui : tunique de pourpre, cuirasse et casque d'airain, aigrette blanche, &#233;p&#233;e, javelot de cornouiller, un pour chacun ; les chevaux avaient des chanfreins, des bardes et des cuissards d'airain ; les m&#234;mes cuissards prot&#233;geaient aussi le cavalier. Les armes de Cyrus ne se distinguaient qu'en un point : celles des autres &#233;taient enduites d'une couleur d'or mat, tandis que les siennes &#233;tincelaient comme un miroir. Mont&#233; sur son cheval, il s'arr&#234;tait &#224; regarder le chemin o&#249; il allait s'engager, lorsqu'un coup de tonnerre retentit &#224; sa droite. &#171; Nous te suivrons, puissant Zeus, &#187; s'&#233;cria-t-il ; et il se mit en marche, ayant &#224; sa droite Chrysantas, commandant de la cavalerie, suivi de ses cavaliers, &#224; sa gauche Arsamas et l'infanterie. Il leur ordonna de tourner les yeux vers son &#233;tendard et de marcher sur la m&#234;me ligne. Cet &#233;tendard &#233;tait un aigle d'or &#233;ploy&#233;, mont&#233; sur une longue pique ; c'est encore aujourd'hui l'&#233;tendard du roi de Perse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Avant d'apercevoir l'ennemi, Cyrus fit reposer trois fois son arm&#233;e. Quand ils se furent avanc&#233;s d'environ vingt stades, ils commenc&#232;rent &#224; d&#233;couvrir l'arm&#233;e des ennemis qui venait &#224; leur rencontre. Quand ils furent tous en vue les uns des autres, les ennemis, s'apercevant qu'ils d&#233;bordaient consid&#233;rablement des deux c&#244;t&#233;s l'arm&#233;e de Cyrus, arr&#234;t&#232;rent leur centre, ce qui est indispensable pour ex&#233;cuter un mouvement d'enveloppement, et s'infl&#233;chirent pour encercler les Perses, en d&#233;crivant avec leurs troupes une sorte de gamma sur chaque flanc, afin d'attaquer de tous les c&#244;t&#233;s &#224; la fois. Ce mouvement, aper&#231;u de Cyrus, ne le fit point d&#233;vier de sa route et il continua de conduire comme il avait commenc&#233;. Mais observant &#224; quelle distance du centre &#233;tait le pivot de conversion autour duquel ils tournaient pour &#233;tendre leurs ailes : &#171; Remarques-tu, Chrysantas, dit-il, &#224; quel endroit ils font leur conversion ? &#8212; Oui, dit Chrysantas, et j'en suis surpris ; car il me semble qu'ils s&#233;parent beaucoup leurs ailes de leur centre. &#8212; Oui, dit Cyrus, et du n&#244;tre aussi. &#8212; Pourquoi cela ? &#8212; Il est &#233;vident, dit Cyrus, qu'ils ont peur que, si leurs ailes arrivent pr&#232;s de nous, alors que le centre est encore loin, nous ne les attaquions. &#8212; Et puis, reprit Chrysantas, comment pourront-ils s'aider les uns les autres, s'ils sont si &#233;loign&#233;s les uns des autres ? &#8212; Il est clair, dit Cyrus, que, quand leurs ailes en s'avan&#231;ant se trouveront en face des flancs de notre arm&#233;e, ils feront une conversion pour se mettre en ligne et marcheront sur nous de tous les c&#244;t&#233;s &#224; la fois pour nous combattre &#224; la fois de tous les c&#244;t&#233;s. &#8212; A ton avis, demanda Chrysantas, leur id&#233;e est-elle bonne ? &#8212; Oui, pour ce qu'ils voient de notre ordonnance ; mais pour ce qu'ils n'en voient pas, ils feraient encore mieux de s'avancer en colonne. Mais allons, Arsamas, poursuivit-il, m&#232;ne l'infanterie au petit pas, comme tu me vois faire, et toi, Chrysantas, marche avec ta cavalerie sur la m&#234;me ligne que lui. Pour moi, je m'en vais l&#224;-bas, o&#249; je crois bon de former la premi&#232;re attaque, et, tout en passant, je regarderai si tout est bien de notre c&#244;t&#233;. Quand je serai arriv&#233; et que nous serons tout pr&#232;s de l'ennemi, j'entonnerai le p&#233;an ; alors acc&#233;l&#233;rez le pas. Quand nous attaquerons l'ennemi, vous vous en apercevrez, car le bruit, je pense, ne sera pas petit. A ce moment, Abradatas s'&#233;lancera avec ses chars au milieu des ennemis, car on le lui aura fait dire. Vous, suivez d'aussi pr&#232;s que possible les chars : c'est ainsi que nous avons le plus de chance de tomber sur des ennemis en d&#233;sordre. Moi, j'arriverai le plus vite possible, pour poursuivre les fuyards, si les dieux le veulent. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ayant prononc&#233; ces paroles et donn&#233; pour mot de ralliement Zeus sauveur et guide, il se mit en marche. En passant entre les chars et la grosse infanterie, il disait aux soldats que ses regards rencontraient dans les rangs &#171; Quel plaisir, mes amis, de voir votre contenance ! &#187; ou bien : &#171; Songez-vous, soldats, que l'enjeu de la bataille n'est pas seulement la victoire d'aujourd'hui, mais encore la premi&#232;re que vous avez remport&#233;e et le bonheur de toute la vie ? &#187; Puis avan&#231;ant parmi d'autres : &#171; Camarades, disait-il, &#224; partir d'aujourd'hui il ne faudra jamais plus accuser les dieux : ils nous donnent l'occasion d'acqu&#233;rir beaucoup de biens ; seulement, soldats, soyons braves. &#187; A d'autres il tenait ce langage : &#171; Soldats, &#224; quelle f&#234;te plus belle que celle-ci pourrions-nous nous inviter les uns les autres ? Aujourd'hui nous pouvons, si nous sommes braves, nous offrir mutuellement beaucoup de biens. &#187; A d'autres encore : &#171; Vous savez, je pense, soldats quels sont les prix propos&#233;s aux vainqueurs poursuivre, frapper, tuer, acqu&#233;rir des richesses, s'entendre louer, &#234;tre libres, commander, tandis que pour les l&#226;ches, c'est &#233;videmment le contraire. Donc que ceux qui s'aiment eux-m&#234;mes combattent avec moi ; car moi, je ne commettrai jamais volontairement d'acte l&#226;che ou honteux. &#187; Quand il rencontrait des soldats qui avaient d&#233;j&#224; combattu avec lui, il leur disait : &#171; Vous, mes amis, je n'ai pas besoin de vous haranguer. Vous savez comment les braves passent leur temps un jour de bataille, et comment, les l&#226;ches. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsque, poursuivant sa route, il fut arriv&#233; pr&#232;s d'Abradatas, il s'arr&#234;ta. Abradatas remit les r&#234;nes &#224; son cocher et vint &#224; lui. D'autres, parmi les fantassins et les conducteurs de chars rang&#233;s pr&#232;s de l&#224;, accoururent &#233;galement. Alors, en pr&#233;sence de ces gens assembl&#233;s pr&#232;s de lui, il prit la parole. &#171; Comme tu le demandais, Abradatas, la Divinit&#233; t'a jug&#233; digne, toi et les tiens, d'&#234;tre au premier rang des alli&#233;s. Mais souviens-toi de ceci, c'est que, lorsque le moment sera venu pour toi de combattre, les Perses seront l&#224; pour vous voir et pour vous suivre, et ils ne vous laisseront pas combattre seuls. &#187; Abradatas r&#233;pondit : &#171; Tout va bien devant nous, ce me semble, Cyrus ; mais ce sont nos flancs qui m'inqui&#232;tent, parce que je vois les ailes des ennemis s'&#233;tendre, fortes en chars et en troupes de toute esp&#232;ce, sans que nous leur ayons oppos&#233; autre chose que des chars ; aussi, ajouta-t-il, si le sort ne m'avait pas mis &#224; ce poste, je rougirais d'&#234;tre ici, tant je me crois en s&#251;ret&#233; parfaite. &#187; Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Si tout va bien de ton c&#244;t&#233;, rassure-toi pour nos flancs ; car, avec l'aide des dieux, je te les d&#233;gagerai d'ennemis. Pour toi, je t'en conjure, ne te jette pas sur l'ennemi avant d'avoir vu fuir ceux que tu crains &#224; pr&#233;sent. &#187; Cyrus se permettait ces propos avantageux au moment de marcher au combat ; au demeurant, il n'&#233;tait pas du tout vantard. &#171; Quand donc tu les verras fuir, compte que je suis d&#233;j&#224; pr&#232;s de toi et fonds sur eux ; car &#224; ce moment tu les trouveras tout &#224; fait d&#233;moralis&#233;s et tes soldats pleins de courage. Mais, tandis que tu en as encore le temps, Abradatas, ne manque pas de parcourir toute la ligne de tes chars ; encourage tes gens &#224; l'attaque, enhardis-les par ta contenance, anime-les par l'esp&#233;rance et inspire-leur l'&#233;mulation de surpasser en bravoure ceux qui sont sur les chars : car, sache-le bien, si le succ&#232;s nous favorise, tous diront &#224; l'avenir qu'il n'y a rien de plus profitable que le courage. &#187; Abradatas remonta alors sur son char, et parcourut les rangs en faisant ce que Cyrus lui avait conseill&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyrus, continuant sa marche, arriva &#224; l'aile gauche, o&#249; se trouvait Hystaspe avec la moiti&#233; de la cavalerie perse, il l'appela par son nom et lui dit : &#171; Tu le vois, Hystaspe, c'est affaire &#224; ta rapidit&#233; ; si nous arrivons &#224; tuer les ennemis, avant qu'ils nous tuent, nous ne perdrons pas un seul homme. &#187; Cela fit rire Hystaspe, qui r&#233;pondit : &#171; Pour ceux qui sont devant nous, nous en faisons notre affaire ; mais pour ceux qui sont sur nos flancs, charges-en d'autres, afin qu'eux aussi aient quelque chose &#224; faire. &#8212; Justement, dit Cyrus, c'est vers eux que je vais moi-m&#234;me. Pour toi, Hystaspe, souviens-toi que celui de nous &#224; qui les dieux donneront de vaincre ses adversaires, doit, si les ennemis tiennent ferme quelque part, courir sus &#224; tous ceux qui continuent de se battre. &#187; Il dit et s'en alla. Quand sa marche l'amena sur le flanc de son arm&#233;e, devant le chef des chars post&#233;s &#224; cet endroit, il lui dit : &#171; Je viens &#224; votre aide. Quand vous nous verrez attaquer la pointe extr&#234;me de l'aile ennemie, essayez, vous, de passer sur le corps &#224; nos adversaires ; vous serez plus en s&#251;ret&#233; sur ses derri&#232;res qu'enferm&#233;s dans ses lignes. &#187; Quand, reprenant sa marche, il fut arriv&#233; derri&#232;re les chariots des femmes, il ordonna &#224; Artagersas et &#224; Pharnouchos de rester l&#224; avec leurs mille fantassins et leurs mille chevaux. &#171; Mais, ajouta-t-il, lorsque vous me verrez attaquer l'ennemi sur son aile droite, &#224; ce moment, vous aussi, jetez-vous sur ceux qui vous font face. Vous combattrez contre une aile, qui est la partie la plus faible d'une arm&#233;e, avec des troupes en ligne, formation qui vous assure le maximum de force. Les cavaliers ennemis sont, comme vous le voyez, plac&#233;s &#224; l'extr&#233;mit&#233; de l'aile. N'h&#233;sitez pas &#224; lancer contre eux la division de vos chameaux et soyez s&#251;rs qu'avant de combattre vous aurez de quoi rire aux d&#233;pens de l'ennemi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Son inspection termin&#233;e, Cyrus se porta vers l'aile droite. De son c&#244;t&#233;, Cr&#233;sus, pensant que le centre qu'il commandait en personne &#233;tait d&#233;j&#224; plus pr&#232;s des ennemis que les ailes qui continuaient &#224; s'&#233;tendre, fait lever un signal pour les avertir de ne pas aller plus loin et de faire une conversion sur place ; et quand elles eurent fait halte et fait face &#224; l'arm&#233;e de Cyrus, il donna le signal de marcher &#224; l'ennemi ; alors trois phalanges s'&#233;branl&#232;rent &#224; la fois contre l'arm&#233;e de Cyrus, l'une de front, et les deux autres contre son aile droite et son aile gauche ; aussi toute l'arm&#233;e de Cyrus en fut fort alarm&#233;e. Comme une petite tuile encadr&#233;e dans une grande, elle &#233;tait envelopp&#233;e de tous c&#244;t&#233;s, sauf sur ses derri&#232;res, parles ennemis, cavaliers, fantassins, peltophores, archers et chars. Cependant, au commandement de Cyrus, tous les Perses se tourn&#232;rent face &#224; l'ennemi. L'appr&#233;hension de ce qui allait arriver tenait les deux arm&#233;es dans un profond silence. Lorsque Cyrus crut le moment venu, il entonna le p&#233;an, et l'arm&#233;e le chanta avec lui, puis elle poussa le cri de guerre en l'honneur d'Enyalios[1]. A ce moment, Cyrus s'&#233;lance et aussit&#244;t prenant les ennemis de flanc avec sa cavalerie, il p&#233;n&#232;tre &#224; toute vitesse au milieu d'eux. Les fantassins qu'il s'&#233;tait adjoints le suivent rapidement et enveloppent l'adversaire de c&#244;t&#233; et d'autre. Cyrus a ainsi le grand avantage de combattre en phalange contre une troupe qui pr&#234;te le flanc : aussi l'ennemi ne tarde pas &#224; fuir &#224; toutes jambes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Aussit&#244;t qu'Artagersas vit Cyrus en action, il fondit de son c&#244;t&#233; sur l'aile gauche, en lan&#231;ant en avant ses chameaux, comme Cyrus le lui avait ordonn&#233;. Les chevaux, m&#234;me &#224; une grande distance, ne purent soutenir la vue de ces animaux ; les uns fuyaient affol&#233;s, les autres se cabraient ou se jetaient les uns sur les autres. C'est l'effet ordinaire que les chameaux font sur les chevaux. Artagersas, avec ses troupes en bon ordre, charge l'ennemi en d&#233;sordre et lance en m&#234;me temps ses chars &#224; l'aile droite comme &#224; l'aile gauche. Beaucoup, pour &#233;viter les chars, se firent tuer par ceux qui les pressaient en flanc et beaucoup, pour &#233;chapper &#224; ces derniers, se faisaient prendre par les chars.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors Abradatas n'attend pas davantage. &#171; Suivez-moi, mes amis, &#187; s'&#233;crie-t-il, et il s'&#233;lance, sans &#233;pargner ses chevaux qu'il met tout en sang avec son aiguillon. Avec lui chargent aussi les autres conducteurs de chars. Ceux des chars ennemis s'enfuient aussit&#244;t devant eux, les uns en reprenant leur combattant, les autres en l'abandonnant. Abradatas pousse droit au milieu d'eux pour se jeter sur la phalange des &#201;gyptiens, accompagn&#233; de ceux des siens qui &#233;taient rang&#233;s le plus pr&#232;s de lui. On a reconnu en maintes circonstances qu'il n'y a pas de troupe plus forte que celle qui est compos&#233;e d'amis ; on l'&#233;prouva aussi en celle-ci. Ses amis et commensaux charg&#232;rent avec lui ; les autres, voyant les &#201;gyptiens r&#233;sister en masse compacte, tourn&#232;rent bride du c&#244;t&#233; des chars en fuite et les poursuivirent. Mais &#224; l'endroit o&#249; Abradatas et les siens avaient port&#233; leur attaque, les &#201;gyptiens ne purent s'&#233;carter, parce que leurs camarades tenaient ferme de chaque c&#244;t&#233; d'eux ; debout, ils &#233;taient renvers&#233;s sous le choc imp&#233;tueux des chevaux ; tomb&#233;s, ils &#233;taient broy&#233;s, eux et leurs armes, par les chevaux et les roues ; et tout ce que les faux attrapaient, armes et corps, &#233;tait violemment coup&#233; en deux. Dans ce trouble indescriptible, les roues bondissant sur des monceaux de toute sorte, Abradatas tomba de son char, ainsi que certains de ceux qui avaient charg&#233; avec lui. L&#224;, malgr&#233; des prodiges de valeur, ils furent taill&#233;s en pi&#232;ces et p&#233;rirent. Alors les Perses qui venaient derri&#232;re eux se pr&#233;cipit&#232;rent par la br&#232;che ouverte par Abradatas et les siens, et massacr&#232;rent les &#201;gyptiens en d&#233;sordre ; mais l&#224; o&#249; les &#201;gyptiens n'avaient pas souffert, car ils &#233;taient nombreux, ils s'avanc&#232;rent &#224; la rencontre des Perses. Ce fut alors un terrible combat &#224; la lance, au javelot &#224; l'&#233;p&#233;e. Cependant les &#201;gyptiens avaient l'avantage du nombre et de l'armement ; car leurs piques &#233;taient fortes et longues, comme celles dont ils se servent encore aujourd'hui, et leurs boucliers prot&#232;gent beaucoup mieux le corps que les cuirasses et les targes d'osier, et, appuy&#233;s &#224; leurs &#233;paules, les aident &#224; pousser l'ennemi. Aussi, tenant leurs boucliers serr&#233;s les uns contre les autres, ils avan&#231;aient et repoussaient les Perses, qui ne pouvaient r&#233;sister avec leurs petits boucliers qu'ils tenaient du bout de leurs doigts. Aussi reculaient-ils pied &#224; pied, frappant et frapp&#233;s, jusqu'&#224; ce qu'ils furent sous la protection de leurs machines. L&#224;, les &#201;gyptiens, &#224; leur tour, furent cribl&#233;s de traits lanc&#233;s du haut des tours. L'arri&#232;regarde emp&#234;chait de fuir les archers et les gens de trait, et, l'&#233;p&#233;e haute, les for&#231;ait &#224; lancer leurs fl&#232;ches et leurs javelots. Ce fut alors un terrible carnage, un terrible fracas d'armes et de traits de toute sorte, et partout retentissaient les cris des soldats qui s'appelaient, qui s'encourageaient mutuellement ou qui invoquaient les dieux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce moment, Cyrus arrive, poursuivant ceux qu'il avait devant lui. En voyant les Perses refoul&#233;s, il en fut vivement contrari&#233; ; mais, jugeant que le moyen le plus prompt d'arr&#234;ter les progr&#232;s de l'ennemi, c'&#233;tait de le tourner et de le prendre &#224; dos, il ordonne &#224; sa troupe de le suivre, et, contournant les &#201;gyptiens, il arrive sur leurs derri&#232;res. Il fond sur eux, les frappe avant d'&#234;tre aper&#231;u et en tue un grand nombre. Aussit&#244;t qu'ils se sont rendu compte de ce qui se passe, les &#201;gyptiens s'&#233;crient : &#171; Nous sommes tourn&#233;s, &#187; et ils font volte-face au milieu des coups. La m&#234;l&#233;e s'engage alors entre fantassins et cavaliers. Un soldat renvers&#233; et foul&#233; par le cheval de Cyrus frappe l'animal au ventre avec son &#233;p&#233;e. Le cheval bless&#233; fait un saut de mouton et renverse Cyrus. On aurait pu voir alors combien il importe &#224; un chef d'&#234;tre aim&#233; de ceux qui l'entourent. Aussit&#244;t tous les Perses se mettent &#224; crier et se pr&#233;cipitent sur l'ennemi en combattant, poussant, pouss&#233;s, frappant, frapp&#233;s. Enfin un aide de camp de Cyrus saute de son cheval et y fait monter le prince. Du haut de sa nouvelle monture, Cyrus voit que les &#201;gyptiens sont assaillis de tous les c&#244;t&#233;s ; car Hystaspe &#233;tait arriv&#233; avec la cavalerie perse, et Chrysantas aussi ; mais Cyrus ne leur permit pas de se jeter sur la phalange &#233;gyptienne et ordonna de la harceler de loin avec des fl&#232;ches et des javelots. Puis refaisant le tour de la phalange, il se rendit aux machines. L&#224;, il eut l'id&#233;e de monter sur une des tours et de regarder s'il restait encore quelque troupe ennemie qui r&#233;sist&#226;t. De la plate-forme il vit la plaine couverte de chevaux, d'hommes, de chars, de fuyards, de poursuivants, de vainqueurs, de vaincus, mais il ne put rien voir nulle part qui r&#233;sist&#226;t encore, sauf le corps des &#201;gyptiens. Ceux-ci, dans leur embarras, s'&#233;taient form&#233;s de toutes parts en cercle ; on ne voyait que leurs armes ; quant &#224; eux, ils s'abritaient sous leurs boucliers ; ils ne combattaient plus, mais ils avaient terriblement &#224; souffrir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus, admirant leur courage et voyant avec douleur p&#233;rir de si braves gens, fit retirer tous les assaillants et cesser compl&#232;tement la bataille. Il leur fit demander par un h&#233;raut s'ils voulaient se faire tuer tous pour des gens qui les avaient abandonn&#233;s, ou sauver leur vie sans perdre leur r&#233;putation de bravoure. Ils r&#233;pondirent : &#171; Comment pourrions-nous sauver notre vie sans perdre notre r&#233;putation de bravoure ? &#187; Cyrus leur fit r&#233;pondre : &#171; Vous ne la perdrez point, car nous voyons que vous &#234;tes seuls &#224; tenir et &#224; vouloir vous battre. &#8212; Mais ensuite, repartirent les &#201;gyptiens, que pouvons-nous faire pour sauver notre vie sans compromettre notre honneur ? &#8212; Vous n'avez pas besoin pour cela de trahir aucun de vos alli&#233;s, leur r&#233;pondit Cyrus. Vous n'avez qu'&#224; nous livrer vos armes et devenir les amis de ceux qui pr&#233;f&#232;rent vous sauver, quand ils pourraient vous perdre. &#187; Ayant entendu cette proposition, ils demand&#232;rent encore : &#171; Mais si nous devenons tes amis, que pr&#233;tends-tu faire de nous ? &#8212; Vous faire du bien et en recevoir de vous, &#187; r&#233;pliqua Cyrus. Ils renvoy&#232;rent encore demander : &#171; Et quel sera ce bien ? &#187; A quoi Cyrus r&#233;pondit : &#171; Tant que durera la guerre, je vous donnerai une solde plus &#233;lev&#233;e que celle que vous touchez &#224; pr&#233;sent ; la paix faite, &#224; tous ceux d'entre vous qui voudront rester pr&#232;s de moi, je donnerai des terres, des villes, des femmes, des serviteurs. &#187; Ces propositions entendues, les &#201;gyptiens demand&#232;rent &#224; &#234;tre dispens&#233;s de combattre contre Cr&#233;sus : &#171; car c'est avec lui seul, dirent-ils, que nous sommes en rapports. &#187; Ils accept&#232;rent les autres stipulations et ils donn&#232;rent leur parole et re&#231;urent celle de Cyrus. Et ceux qui rest&#232;rent alors pr&#232;s de lui sont demeur&#233;s jusqu'&#224; ce jour de loyaux sujets du roi. Cyrus leur donna des villes, les unes &#224; l'int&#233;rieur, que l'on appelle encore de nos jours villes des &#201;gyptiens, et en outre Larissa[2] et Cyll&#232;ne[3], pr&#232;s de Cym&#233;[4], &#224; peu de distance de la mer, villes que leurs descendants habitent encore aujourd'hui. Apr&#232;s cette journ&#233;e, comme il faisait d&#233;j&#224; nuit, Cyrus se retira et alla camper &#224; Thymbrara[5].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans le combat, les &#201;gyptiens seuls se distingu&#232;rent du c&#244;t&#233; des ennemis. Du c&#244;t&#233; de Cyrus, c'est &#224; la cavalerie perse qu'on attribua la palme ; aussi a-t-on gard&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent l'armement dont Cyrus l'avait dot&#233;e. Les chars &#224; faux aussi se firent une belle renomm&#233;e ; c'est pourquoi cet engin de guerre est demeur&#233; en usage chez les rois qui se sont succ&#233;d&#233; jusqu'ici sur le tr&#244;ne de Perse. Pour les chameaux, ils ne firent qu'effrayer les chevaux, et ceux qui les montaient ne tu&#232;rent aucun cavalier, et ne subirent aucune perte du fait de la cavalerie ennemie ; car aucun cheval ne s'approcha des chameaux. Aussi, bien que leur emploi e&#251;t paru utile, aucun homme distingu&#233; ne consent ni &#224; nourrir des chameaux pour les monter, ni &#224; s'exercer &#224; combattre sur leur dos. C'est ainsi qu'ayant repris leur ancien harnais, ils ne servent plus qu'&#224; porter les bagages.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Prise de Sardes. Cr&#233;sus conseille &#224; Cyrus de ne point piller la ville et il lui remet ses tr&#233;sors. Entretien des deux princes sur la v&#233;racit&#233; de l'oracle de Delphes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand les troupes de Cyrus eurent d&#238;n&#233; et plac&#233; les sentinelles, comme le demandait la situation, elles all&#232;rent se coucher. Quant &#224; Cr&#233;sus, il s'enfuit tout droit &#224; Sardes avec son arm&#233;e ; les autres peuples profit&#232;rent de la nuit pour se retirer le plus loin possible sur la route de leur pays. Au point du jour, Cyrus marcha aussit&#244;t sur Sardes. Arriv&#233; devant les remparts de la ville, il dressa ses machines et pr&#233;para ses &#233;chelles, comme pour l'attaquer. Tout en dirigeant ces appr&#234;ts, il fit monter, la nuit suivante, des Chald&#233;ens et des Perses &#224; l'endroit des fortifications des Sardiens qui paraissaient le plus escarp&#233;. Ils y furent guid&#233;s par un Perse[6] qui avait &#233;t&#233; esclave d'un soldat en garnison dans l'acropole et qui connaissait le chemin &#224; suivre pour descendre &#224; la rivi&#232;re et pour monter de l&#224; &#224; la citadelle. Quand ils surent que celle-ci &#233;tait occup&#233;e, tous les Lydiens abandonn&#232;rent les remparts et s'enfuirent dans la ville, chacun o&#249; il put. Avec le jour, Cyrus entra dans Sardes et d&#233;fendit que personne s'&#233;cart&#226;t de son rang. Cr&#233;sus, qui s'&#233;tait enferm&#233; dans son palais, appelait Cyrus &#224; grands cris. Cyrus lui laissa une garde et se rendit lui-m&#234;me &#224; la citadelle que ses troupes occupaient. Il y trouva les Perses qui la gardaient, comme ils devaient ; mais les quartiers des Chald&#233;ens &#233;taient vides ; ils &#233;taient descendus en courant piller les maisons. Aussit&#244;t il appela leurs chefs et leur enjoignit de quitter l'arm&#233;e au plus vite. &#171; Je ne saurais souffrir, dit-il, que ceux qui abandonnent leur poste aient plus de part au butin que les autres. Et sachez, ajouta-t-il, que je me disposais &#224; faire de vous, qui m'avez suivi dans cette exp&#233;dition, un objet d'envie pour tous les Chald&#233;ens ; mais &#224; pr&#233;sent, ajouta-t-il, ne vous &#233;tonnez pas si, en vous retirant, vous rencontrez quelqu'un de plus fort que vous. &#187; Ces paroles firent trembler les Chald&#233;ens ; ils le suppli&#232;rent d'apaiser sa col&#232;re et offrirent de rapporter tout ce qu'ils avaient pris. Il r&#233;pondit qu'il n'en avait nul besoin. &#171; Mais, ajouta-t-il, si vous voulez calmer mon indignation, donnez tout ce que vous avez pris &#224; ceux qui ont fid&#232;lement gard&#233; la citadelle ; car, lorsque l'arm&#233;e saura que la plus grande part est pour ceux qui restent &#224; leur poste, tout n'en ira que mieux. &#187; Les Chald&#233;ens firent ce que Cyrus leur avait prescrit, et les soldats ob&#233;issants re&#231;urent une grande quantit&#233; de butin de toute esp&#232;ce. Cyrus, ayant fait camper les siens &#224; l'endroit de la ville qui lui parut le plus convenable, leur fit passer l'ordre de rester dans leurs quartiers et d'y pr&#233;parer le d&#233;jeuner.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces mesures prises, il fit amener Cr&#233;sus en sa pr&#233;sence. En voyant Cyrus, Cr&#233;sus lui dit : &#171; Je te salue, ma&#238;tre ; car la fortune t'assure d&#233;sormais ce titre et me contraint &#224; te le donner. &#8212; Je te salue aussi, dit Cyrus, puisque tu es homme aussi bien que moi. Mais, ajouta-t-il, consentirais-tu, Cr&#233;sus, &#224; me donner un conseil ? &#8212; Oui, Cyrus, et je voudrais trouver un conseil utile &#224; te donner ; car je crois qu'il nie serait utile &#224; moi aussi. &#8212; &#201;coute-moi donc, Cr&#233;sus, reprit Cyrus. Je sais que mes soldats ont essuy&#233; des fatigues et des p&#233;rils sans nombre et qu'ils pensent tenir en leur pouvoir la ville la plus riche de l'Asie apr&#232;s Babylone ; aussi je crois juste qu'ils en soient r&#233;compens&#233;s ; car je sais, ajouta-t-il, que s'ils ne retirent pas quelque fruit de leur peine, je ne pourrai pas longtemps les tenir dans l'ob&#233;issance. Je ne puis cependant leur donner la ville &#224; piller ; car outre qu'elle serait vraisemblablement ruin&#233;e, je suis s&#251;r que ce sont les plus mauvais qui, dans le pillage, auraient la plus grosse part. &#187; Ayant entendu ces mots, Cr&#233;sus dit : &#171; Eh bien, permets-moi de dire &#224; qui je voudrai des Lydiens que j'ai obtenu de toi que tu ne laisserais pas piller la ville, que tu n'enl&#232;verais ni les femmes, ni les enfants, et que je t'ai promis, en retour, qu'ils t'apporteraient volontairement tout ce que Sardes renferme de beau et de pr&#233;cieux. Quand ils sauront cela, je suis s&#251;r que tu verras venir &#224; toi tout ce qu'il y a ici de pr&#233;cieux soit pour un homme, soit pour une femme, et il en sera de m&#234;me l'an prochain ; tu trouveras la ville &#224; nouveau remplie d'une foule d'objets de prix. Si au contraire tu la pilles, tu auras d&#233;truit jusqu'aux arts, qui sont, dit-on, les sources de l'opulence. D'ailleurs tu pourras toujours, quand tu verras ce qu'on t'apportera, te d&#233;cider pour le pillage. Mais d'abord, ajouta-t-il, envoie chercher mes tr&#233;sors et que tes gardes les prennent de la main des miens. &#187; Cyrus acquies&#231;a et r&#233;solut de suivre de point en point les conseils de Cr&#233;sus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Voici encore une chose, dit Cyrus, que je tiens absolument &#224; te demander, Cr&#233;sus, c'est &#224; quoi ont abouti pour toi les oracles de Delphes. Car on assure que tu as toujours eu un culte particulier pour Apollon et que tu ne fais rien que d'apr&#232;s ses inspirations. &#8212; Pl&#251;t au ciel, Cyrus, qu'il en f&#251;t ainsi, r&#233;pondit-il. Mais j'ai fait tout le contraire au d&#233;but de mes rapports avec Apollon. &#8212; Comment ? dit Cyrus ; je voudrais le savoir ; car ce que tu dis l&#224; est surprenant. &#8212; Tout d'abord, r&#233;pondit Cr&#233;sus, au lieu de le consulter sur ce que je voulais savoir, j'ai voulu l'&#233;prouver et voir s'il disait la v&#233;rit&#233;. Or c'est une chose qui ne pla&#238;t pas aux dieux ni m&#234;me aux hommes de bien, et, quand ils s'aper&#231;oivent qu'on se d&#233;fie d'eux, ils n'aiment pas ceux qui s'en d&#233;fient. Or le dieu savait que je me livrais &#224; des pratiques &#233;tranges[7], loin de Delphes comme je l'&#233;tais, quand j'envoyai lui demander si j'aurais des enfants. Tout d'abord il ne daigna pas r&#233;pondre. Mais, quand &#224; force de lui envoyer des offrandes d'or et d'argent et de lui sacrifier des victimes, je me le fus enfin rendu propice, je le croyais du moins, il r&#233;pondit alors &#224; ma question sur ce qu'il fallait faire pour avoir des enfants. Il dit que j'en aurais, et j'en eus, car en ce point non plus il ne m'a pas tromp&#233; ; mais je n'en ai tir&#233; aucun avantage. L'un est muet jusqu'&#224; pr&#233;sent[8] ; l'autre, nature d'&#233;lite, a p&#233;ri &#224; la fleur de l'&#226;ge[9]. Accabl&#233; du malheur de mes enfants, j'envoie de nouveau consulter le dieu sur ce que je devais faire pour mener la vie la plus heureuse pendant le reste de mes jours. Il me r&#233;pondit : &#171; Connais-toi toi-m&#234;me[10], Cr&#233;sus, et tu ach&#232;veras ta vie dans le bonheur. &#187; Cet oracle me remplit de joie ; car je me figurais qu'en me commandant la chose la plus facile du monde, le dieu m'accordait le bonheur. On peut, me disais-je, conna&#238;tre ou ne pas conna&#238;tre les autres ; mais il n'y a pas d'homme qui ne se connaisse lui-m&#234;me. Dans le temps qui suivit, tant que je v&#233;cus en paix, je n'eus rien, apr&#232;s la mort de mon fils, &#224; reprocher &#224; la fortune. Mais quand je me laissai entra&#238;ner par le roi d'Assyrie dans la guerre contre vous, je fus expos&#233; au dernier p&#233;ril. J'en r&#233;chappai pourtant sans aucun dommage et ici encore je n'accuse point le dieu ; car quand j'eus reconnu que je n'&#233;tais pas de taille &#224; lutter contre vous, je me retirai en s&#251;ret&#233;, gr&#226;ce aux dieux, et moim&#234;me et les miens. Mais de nouveau g&#226;t&#233; par les richesses que je poss&#233;dais, par ceux qui me priaient de me mettre &#224; leur t&#234;te, par les pr&#233;sents qu'ils me faisaient, et par les flatteries de ceux qui me disaient que, si je consentais &#224; prendre le commandement, tous m'ob&#233;iraient, et que je serais le plus grand des mortels, enfl&#233; de ces propos, quand tous les rois circonvoisins m'eurent choisi comme g&#233;n&#233;ralissime, j'acceptai la direction de la guerre, me croyant capable d'&#234;tre au-dessus de tous. Mais il para&#238;t bien que je me m&#233;connaissais, en me flattant de pouvoir soutenir la guerre contre toi, qui es un rejeton des dieux, qui descends d'une lign&#233;e ininterrompue de rois et qui enfin as &#233;t&#233; form&#233; &#224; la vertu d&#232;s l'enfance, tandis que le premier de mes anc&#234;tres, qui fut roi, acquit, dit-on, du m&#234;me coup la royaut&#233; et la libert&#233;[11]. C'est pour avoir m&#233;connu cela, dit-il, que je suis justement puni. Mais &#224; pr&#233;sent, Cyrus, poursuivit-il, je me connais moi-m&#234;me.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais toi, demanda-t-il, crois-tu que je puisse me fier encore &#224; Apollon et que je puisse &#234;tre heureux en me connaissant moi-m&#234;me ? Je te fais cette question, parce que tu es le mieux &#224; m&#234;me de le deviner dans les circonstances actuelles : mon bonheur d&#233;pend de toi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Donne-moi le temps d'y r&#233;fl&#233;chir, Cr&#233;sus. Quand je pense &#224; ton bonheur pass&#233;, je me sens pris de piti&#233; pour toi. Aussi je te rends d&#232;s &#224; pr&#233;sent ta femme, tes filles, car on me dit que tu en as, tes amis, tes serviteurs et ta table servie comme autrefois. Seulement je t'interdis les combats et la guerre. &#8212; Par Zeus, s'&#233;cria Cr&#233;sus, ne cherche plus de r&#233;ponse &#224; la question relative &#224; mon bonheur. Je te le dis tout de suite : si tu fais pour moi ce que tu dis, la vie que d'autres regardaient comme la plus heureuse et dont je jugeais comme eux, sera d&#233;sormais la mienne. &#8212; Quel est celui qui m&#232;ne cette vie heureuse ? demanda Cyrus. &#8212; C'est ma femme, Cyrus, r&#233;pondit Cr&#233;sus. Elle jouissait autant que moi de tous mes biens, de mon luxe, de tous mes divertissements, sans avoir le souci de se les procurer, ni de la guerre et des combats. Puisqu'il me para&#238;t que tu me destines l'&#233;tat que je procurais &#224; celle que je ch&#233;rissais le plus au monde, je crois devoir &#224; Apollon de nouvelles actions de gr&#226;ces. &#187; En l'entendant parler ainsi, Cyrus admirait son heureux caract&#232;re. D&#232;s lors il le mena partout o&#249; il allait, soit qu'il compt&#226;t en tirer quelque service, soit qu'il cr&#251;t ainsi se mieux assurer de lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Fun&#233;railles d'Abradatas et mort volontaire de Panth&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s cet entretien, ils all&#232;rent se coucher. Le lendemain, Cyrus ayant convoqu&#233; ses amis et les chefs de l'arm&#233;e, chargea les uns de recevoir les tr&#233;sors de Cr&#233;sus, les autres de pr&#233;lever d'abord pour les dieux sur les objets pr&#233;cieux livr&#233;s par Cr&#233;sus la portion que les mages leur indiqueraient, puis de prendre livraison du reste, de le mettre dans des coffres, de placer les coffres sur des chariots, enfin, apr&#232;s avoir tir&#233; au sort les chariots, de les emmener partout &#224; leur suite, afin d'avoir, &#224; l'occasion, de quoi r&#233;compenser chacun selon son m&#233;rite.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Puis Cyrus, ayant appel&#233; quelques-uns de ses aides de camp qui &#233;taient pr&#233;sents : &#171; Dites-moi, demanda-t-il, quelqu'un de vous a-t-il vu Abradatas ? Je m'&#233;tonne, ajouta-t-il, de ne le voir nulle part, lui qui auparavant &#233;tait assidu aupr&#232;s de nous. &#8212; Il n'est plus, ma&#238;tre, r&#233;pondit l'un d'eux ; il est mort dans le combat, en poussant son char au milieu des &#201;gyptiens. Les autres conducteurs, &#224; l'exception de ses compagnons, se sont esquiv&#233;s, &#224; ce qu'on dit, en voyant la masse compacte des &#201;gyptiens. Maintenant, ajouta-t-il, on dit que sa femme, apr&#232;s avoir relev&#233; son corps et l'avoir mis dans la voiture qui la portait elle-m&#234;me, l'a amen&#233; ici pr&#232;s sur les bords du Pactole. On ajoute que ses eunuques et ses serviteurs creusent sur une colline un tombeau pour le mort, tandis que sa femme, assise &#224; terre, soutient sur ses genoux la t&#234;te de son mari, qu'elle a par&#233; des ornements qu'elle avait. &#187; En entendant ces paroles, Cyrus se frappa la cuisse, et sautant aussit&#244;t &#224; cheval, il prit avec lui mille cavaliers, et courut &#224; cette sc&#232;ne de deuil. Il avait donn&#233; l'ordre &#224; Gadatas et &#224; Gobryas de le suivre et d'apporter tout ce qu'ils trouveraient de beau pour parer un ami d&#233;vou&#233; qui &#233;tait mort en brave ; et il avait enjoint &#224; ceux qui avaient sous leur garde les troupeaux qui accompagnaient l'arm&#233;e d'amener des boeufs, des chevaux et une grande quantit&#233; de moutons au lieu o&#249; on leur dirait qu'il se trouvait, pour les sacrifier en l'honneur d'Abradatas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En voyant la femme assise &#224; terre et le corps gisant, Cyrus pleura sur ce malheur et dit : &#171; H&#233;las ! &#226;me g&#233;n&#233;reuse et fid&#232;le, tu es donc partie et tu nous as quitt&#233;s ! &#187; En m&#234;me temps il prit la main du mort, et cette main suivit la sienne ; car elle avait &#233;t&#233; tranch&#233;e d'un coup d'&#233;p&#233;e par les &#201;gyptiens. A cette vue, Cyrus sent redoubler sa douleur, et Panth&#233;e jette des cris lamentables ; elle reprend la main que tenait Cyrus, la baise et la rajuste comme elle peut, en disant : &#171; Tout son corps, Cyrus, est dans le m&#234;me &#233;tat. Mais &#233;pargne-toi la vue de ce spectacle. C'est moi surtout, je le sais, ajouta-t-elle, qui suis la cause de son malheur ; mais peut-&#234;tre, Cyrus, n'y astu pas moindre part que moi. C'est moi, insens&#233;e, qui l'exhortais sans cesse &#224; te prouver qu'il &#233;tait un ami digne de ton estime. Quant &#224; lui, je sais qu'il ne songeait pas &#224; ce qu'il pourrait souffrir, mais &#224; ce qu'il pourrait faire pour te complaire. Et en effet, ajouta-t-elle, il est mort sans reproche, et moi qui l'exhortais, je suis vivante, assise &#224; ses c&#244;t&#233;s. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant quelques instants Cyrus pleura silencieusement, puis il parla. &#171; Mais aussi, femme, dit-il, il a eu la fin la plus glorieuse ; il est mort vainqueur. Mais toi, accepte ce que je t'apporte pour parer son corps. (Gobryas et Gadatas venaient d'arriver avec une grande quantit&#233; d'ornements pr&#233;cieux.) Ensuite sache qu'on lui rendra tous les honneurs et que nous lui ferons &#233;lever par des centaines d'ouvriers un tombeau digne de nous ; et l'on immolera en son honneur tout ce qu'on doit &#224; un h&#233;ros. Pour toi, ajouta-t-il, tu ne seras pas abandonn&#233;e ; je t'honorerai pour ta sagesse et tes vertus de toute sorte, et je te donnerai quelqu'un pour te conduire o&#249; tu voudras. Dis-moi seulement chez qui tu d&#233;sires qu'on te m&#232;ne. &#187; Panth&#233;e lui r&#233;pondit : &#171; Ne te mets pas en peine, Cyrus ; je ne te cacherai pas chez qui j'ai dessein d'aller. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s cet entretien, Cyrus se retira, plaignant la femme qui avait perdu un tel mari, et le mari qui ne devait plus revoir une telle femme. Panth&#233;e ordonna aux eunuques de s'&#233;loigner &#171; jusqu'&#224; ce que, dit-elle, j'aie pleur&#233; mon mari comme je le veux &#187;. Elle pria sa nourrice de rester pr&#232;s d'elle, et lui recommanda, quand elle serait morte, de l'envelopper, elle et son mari, dans le m&#234;me manteau. La nourrice la supplia instamment de renoncer &#224; son dessein ; mais voyant que ses pri&#232;res n'avaient d'autre effet que d'exciter sa col&#232;re, elle s'assit en pleurant. Panth&#233;e, qui s'&#233;tait d&#232;s longtemps munie d'un poignard, se per&#231;a le cou, et, pla&#231;ant sa t&#234;te sur la poitrine de son mari, elle rendit le dernier soupir. La nourrice, poussant des cris de douleur, couvrit les deux corps, comme sa ma&#238;tresse le lui avait recommand&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyrus apprit l'acte de Panth&#233;e, il accourut, tout boulevers&#233;, pour voir s'il pourrait lui porter secours. Les eunuques (ils &#233;taient trois), voyant ce qui &#233;tait arriv&#233;, tir&#232;rent eux aussi leur poignard et s'&#233;gorg&#232;rent &#224; l'endroit o&#249; Panth&#233;e leur avait dit de se tenir. [On dit que le tertre &#233;lev&#233; [en l'honneur des eunuques] existe encore &#224; pr&#233;sent. Sur la colonne du haut sont grav&#233;s, dit-on, en caract&#232;res syriens, les noms du mari et de la femme. On dit aussi qu'en bas il y a trois colonnes avec cette inscription &#171; Porte-sceptres[12] &#187;]. Quand Cyrus se fut approch&#233; de ce triste spectacle, p&#233;n&#233;tr&#233; d'admiration pour la femme, il poussa des g&#233;missements de douleur, puis se retira. Il s'occupa, bien entendu, de rendre &#224; ces morts les honneurs qui leur &#233;taient dus, et leur fit &#233;lever, dit-on, un monument grandiose.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Adousios r&#233;concilie par son adresse les Cariens divis&#233;s en deux factions. Hystaspe soumet la Phrygie qui borde l'Hellespont. Cyrus marche sur Babylone.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A la suite de ces &#233;v&#233;nements, les Cariens[13] &#187; partag&#233;s en deux factions qui se faisaient la guerre, retranch&#233;s qu'ils &#233;taient dans des places fortes, appel&#232;rent les uns et les autres Cyrus. Cyrus resta &#224; Sardes, o&#249; il faisait construire des machines et des b&#233;liers, pour battre les remparts de ceux qui lui refusaient ob&#233;issance ; mais il envoya en Carie, avec une arm&#233;e, Adousios, un Perse, qui ne manquait ni d'intelligence ni de talents militaires et qui &#233;tait plein de s&#233;duction. Les Ciliciens et les Cypriens s'offrirent avec empressement &#224; l'accompagner dans son exp&#233;dition. C'est pour cela que Cyrus ne leur envoya jamais de satrape perse et leur laissa toujours des souverains de leur nation[14] ; il se contenta de leur imposer un tribut et, au besoin, l'obligation du service militaire. D&#232;s qu'Adousios fut arriv&#233; en Carie avec ses troupes, des d&#233;put&#233;s des deux partis se pr&#233;sent&#232;rent &#224; lui, pr&#234;ts &#224; le recevoir dans leurs forteresses pour les aider &#224; perdre leurs adversaires. Adousios usa de la m&#234;me tactique avec les uns et les autres, d&#233;clarant tour &#224; tour &#224; ceux qui l'entretenaient que leurs pr&#233;tentions &#233;taient les plus justes et qu'il fallait cacher &#224; leurs adversaires leur intelligence avec lui, afin de mieux les prendre au d&#233;pourvu le jour o&#249; on les attaquerait. Il demanda qu'on se donn&#226;t des gages de bonne foi et que les Cariens jurassent de recevoir loyalement les Perses dans leurs forteresses, pour le bien de Cyrus et des Perses ; lui-m&#234;me consentait &#224; pr&#234;ter serment d'entrer sans mauvais dessein dans leurs murs pour le bien de ceux qui l'accueilleraient. Cela fait, il convint avec les deux partis, &#224; l'insu l'un de l'autre, de prendre la m&#234;me nuit, et, cette nuit-l&#224;, il entra dans leurs murs et prit possession des fortifications des uns et des autres.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le jour venu, il se posta avec son arm&#233;e au milieu des deux adversaires, et fit venir leurs chefs. En se voyant les uns les autres, ils s'indign&#232;rent, pensant qu'on les avait jou&#233;s. Alors Adousios prit la parole : &#171; Je vous ai jur&#233;, Cariens, d'entrer dans vos murs, en toute loyaut&#233;, pour le bien de ceux qui me recevraient. Si donc je d&#233;truis l'un ou l'autre parti, je croirai &#234;tre venu pour la ruine des Cariens. Si je r&#233;tablis la paix entre vous, si j'assure aux uns comme aux autres la s&#233;curit&#233; dans le travail des champs, je croirai &#234;tre venu ici pour votre bien. Je veux donc que d&#232;s aujourd'hui vous viviez entre vous comme des amis, que vous cultiviez vos champs sans crainte et que vous unissiez vos familles par des alliances. Quiconque, au m&#233;pris de ce r&#232;glement, entreprendra de l&#233;ser ses voisins, aura Cyrus et nous pour ennemis. &#187; D&#232;s lors les portes des remparts furent ouvertes, les rues furent pleines de gens qui se faisaient visite, les champs se couvrirent de travailleurs ; on c&#233;l&#233;bra des f&#234;tes en commun, enfin la paix et la joie r&#233;gnaient partout. Les choses en &#233;taient l&#224;, quand il arriva des messagers de Cyrus pour demander &#224; Adousios s'il avait besoin de nouvelles troupes et de machines. Il r&#233;pondit que son arm&#233;e m&#234;me pouvait &#234;tre employ&#233;e ailleurs, et en m&#234;me temps, il l'emmena hors du pays, laissant seulement des garnisons dans les citadelles. Les Cariens le suppli&#232;rent de rester. Ne pouvant le retenir, ils envoy&#232;rent prier Cyrus de leur donner Adousios pour satrape.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant l'exp&#233;dition de Carie, Cyrus avait envoy&#233; Hystaspe &#224; la t&#234;te d'une arm&#233;e dans la Phrygie qui borde l'Hellespont. Lorsque Adousios fut de retour, il lui ordonna de suivre Hystaspe sur la route qu'il avait prise, afin que les Phrygiens, sur le bruit qu'un renfort s'approchait, se soumissent plus facilement &#224; Hystaspe.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Grecs qui habitent les bords de la mer obtinrent &#224; force de pr&#233;sents de ne point recevoir de troupes &#233;trang&#232;res dans leurs murs, &#224; condition de payer tribut et de suivre Cyrus &#224; la guerre partout o&#249; il les appellerait. Quant au roi de Phrygie, il se pr&#233;parait &#224; d&#233;fendre ses forteresses et &#224; refuser l'ob&#233;issance, et il avait donn&#233; ses ordres &#224; cet effet. Mais quand ses lieutenants eurent fait d&#233;fection et qu'il se vit abandonn&#233;, il finit par se livrer &#224; Hystaspe pour s'en remettre &#224; la justice de Cyrus. Alors Hystaspe, ayant laiss&#233; dans les citadelles de fortes garnisons perses, sortit du pays avec le reste de ses troupes, grossies d'une foule de cavaliers et de peltastes phrygiens. Suivant les instructions de Cyrus &#224; Adousios, les deux g&#233;n&#233;raux devaient, apr&#232;s s'&#234;tre rejoints, emmener sans les d&#233;sarmer ceux des Phrygiens qui auraient embrass&#233; le parti des Perses, prendre leurs chevaux et leurs armes &#224; ceux qui avaient eu l'intention de r&#233;sister et les r&#233;duire &#224; suivre l'arm&#233;e avec des frondes, ce qui fut ex&#233;cut&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus partit de Sardes en y laissant une grosse garnison d'infanterie ; il avait avec lui Cr&#233;sus et emmenait un grand nombre de chariots pleins de richesses de toute esp&#232;ce. Cr&#233;sus lui avait apport&#233; des listes pr&#233;cises du contenu de chaque chariot et lui avait dit en les lui remettant : &#171; Avec ces listes, Cyrus, tu sauras qui te remet fid&#232;lement ce qu'il conduit et qui ne le fait pas. &#187; Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Tu as bien fait, Cr&#233;sus, de prendre cette pr&#233;caution ; mais comme ceux qui vont me conduire ces tr&#233;sors sont pr&#233;cis&#233;ment ceux qui m&#233;ritent de les avoir, s'ils volent quelque chose, c'est &#224; eux-m&#234;mes qu'ils le voleront. &#187; Tout en disant cela, il remit les listes &#224; ses amis et aux chefs, afin qu'ils sussent qui, parmi les surveillants, leur rendraient son d&#233;p&#244;t intact et qui ne le rendrait pas. Il emmenait aussi avec lui ceux des Lydiens qu'il voyait fiers de leurs armes, de leurs chevaux, de leurs chars et qui t&#226;chaient de faire tout ce qu'ils pensaient devoir lui &#234;tre agr&#233;able ; &#224; ceux-l&#224; il laissa leurs armes. Mais &#224; ceux qu'il voyait marcher &#224; contre-coeur il prit leurs chevaux pour les donner aux Perses qui l'avaient suivi les premiers &#224; la guerre et il fit br&#251;ler leurs armes. Il les for&#231;a eux aussi &#224; le suivre, mais avec des frondes. Il contraignit de m&#234;me ceux de ses sujets nouvellement soumis qui n'avaient pas d'armes &#224; s'exercer &#224; la fronde, arme qui, d'apr&#232;s lui, convenait le mieux aux esclaves, non qu'il n'y ait des occasions o&#249; les frondeurs m&#234;l&#233;s &#224; d'autres troupes peuvent &#234;tre d'une grande utilit&#233; ; mais r&#233;duits &#224; eux-m&#234;mes, tous les frondeurs ensemble ne sauraient tenir contre une poign&#233;e de soldats arm&#233;s pour combattre de pr&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En faisant route pour Babylone, Cyrus soumit la grande Phrygie ; il soumit aussi la Cappadoce et r&#233;duisit les Arabes sous sa domination. Il prit sur tous ces peuples de quoi porter la cavalerie perse &#224; au moins quarante mille hommes et il distribua aussi &#224; tous les alli&#233;s un grand nombre de chevaux des prisonniers. Il parut devant Babylone avec un tr&#232;s grand nombre de cavaliers, d'archers, de gens de trait et une multitude innombrable de frondeurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;CHAPITRE V
Si&#232;ge de Babylone. Cyrus entre dans la ville par le lit de l'Euphrate mis &#224; sec. Comment Cyrus organise sa vie et sa maison. Il choisit des eunuques pour gardes du corps et prend dix mille Perses pour garder son palais. Il engage les siens &#224; cultiver leur courage et &#224; pratiquer la vieille &#233;ducation des Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Arriv&#233; devant Babylone[15], Cyrus disposa d'abord son arm&#233;e autour de la ville, et lui-m&#234;me, avec ses amis et les chefs des alli&#233;s, il en fit le tour &#224; cheval. Apr&#232;s avoir examin&#233; les remparts, il se disposait &#224; ramener son arm&#233;e en arri&#232;re, quand un transfuge &#233;chapp&#233; de la ville l'avertit que les Babyloniens allaient l'attaquer pendant sa retraite ; &#171; car, ajouta-t-il, vos lignes ont paru faibles &#224; ceux qui les observaient du haut des remparts. &#187; Et il n'y avait &#224; cela rien d'&#233;tonnant ; car pour investir des murs d'une telle &#233;tendue, il fallait n&#233;cessairement que les lignes eussent peu de profondeur. Sur cet avis, Cyrus, se pla&#231;ant avec sa garde au milieu de son arm&#233;e, ordonna que, de l'extr&#233;mit&#233; de chaque aile, les hoplites repliassent leurs lignes, en se dirigeant vers la partie immobile de l'arm&#233;e, jusqu'&#224; ce que l'extr&#233;mit&#233; des deux ailes arriv&#226;t &#224; la hauteur du centre o&#249; il &#233;tait lui-m&#234;me. Par cette manoeuvre, il rassurait tout de suite ceux qui ne bougeaient pas, parce qu'ils voyaient leurs rangs doubl&#233;s en profondeur, et du m&#234;me coup ceux qui se repliaient, parce que, au lieu d'eux, c'&#233;taient les troupes immobiles qui faisaient face &#224; l'ennemi. Mais lorsque, s'avan&#231;ant des deux c&#244;t&#233;s, les extr&#233;mit&#233;s se furent rejointes, les troupes se trouv&#232;rent renforc&#233;es, celles qui avaient quitt&#233; leur position par celles qui &#233;taient devant elles, celles du front par celles qui venaient d'arriver par derri&#232;re. Par ce repliement des lignes, les meilleurs soldats se trouv&#232;rent forc&#233;ment aux premiers et aux derniers rangs, et les plus mauvais au milieu, disposition qui semblait bien imagin&#233;e pour combattre et emp&#234;cher les hommes de fuir. Les cavaliers et les troupes l&#233;g&#232;res qui &#233;taient aux ailes se rapprochaient toujours d'autant plus du chef que la phalange s'accourcissait en se doublant. Quand les Perses se furent ainsi ramass&#233;s, ils se retir&#232;rent &#224; reculons, tant qu'ils furent &#224; port&#233;e des traits lanc&#233;s des remparts ; quand ils furent hors de port&#233;e, ils se retourn&#232;rent et firent d'abord quelques pas en avant ; puis ils firent une conversion &#224; gauche et se trouv&#232;rent face aux remparts ; au fur et &#224; mesure qu'ils s'en &#233;loignaient, leurs conversions devenaient plus rares. Quand ils se crurent en s&#251;ret&#233;, ils march&#232;rent sans s'arr&#234;ter jusqu'&#224; ce qu'ils eussent gagn&#233; leurs tentes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils furent camp&#233;s, Cyrus convoqua les chefs et dit : &#171; Alli&#233;s, nous avons fait, pour l'examiner, le tour de la ville. Comment prendre de vive force des remparts si solides et si hauts[16], pour ma part, je ne le vois pas ; mais plus il y a de monde dans la ville, du moment qu'ils n'en sortent pas pour combattre, plus vite on pourra, je pense, les r&#233;duire par la famine. Si donc vous n'avez pas d'autre moyen &#224; proposer, je suis d'avis que nous en fassions le blocus. &#8212; Mais ce fleuve, dit Chrysantas, ne passe-t-il pas par le milieu de la ville ? Et il a plus de deux stades de largeur. &#8212; Oui, par Zeus, dit Gobryas, et sa profondeur est telle que deux hommes debout l'un sur l'autre ne d&#233;passeraient pas le niveau de l'eau, en sorte que la ville est encore mieux d&#233;fendue par son fleuve que par ses remparts. &#8212; Laissons, Chrysantas, reprit Cyrus, ce qui d&#233;passe nos forces. Tra&#231;ons le plan d'un foss&#233; et que chacun &#224; son tour travaille au plus vite &#224; le creuser aussi large et profond que nous pourrons, afin de n'avoir &#224; employer que le moins de gardes possible. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En cons&#233;quence, apr&#232;s avoir trac&#233; autour des remparts une ligne de circonvallation, en gardant pr&#232;s du fleuve juste assez de place pour l'&#233;rection de grandes tours, il fit creuser des deux c&#244;t&#233;s de la ville un foss&#233; gigantesque, dont les travailleurs rejetaient la terre de leur c&#244;t&#233;. Il commen&#231;a par faire construire des tours au bord du fleuve, sur un soubassement de palmiers qui n'avaient pas moins d'un pl&#232;thre de longueur ; il y en a en effet de plus grands encore dans le pays. Ces pal miens, pli&#233;s sous une charge, se redressent comme le dos des &#226;nes charg&#233;s de leurs b&#226;ts. Par ces fondations, il voulait emp&#234;cher le fleuve, s'il s'&#233;chappait dans le foss&#233;, d'emporter les tours, et faire croire autant que possible &#224; son intention de bloquer la place. Il fit &#233;lever encore beaucoup d'autres tours sur le parapet, afin d'avoir le plus grand nombre possible de postes de garde.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que les assi&#233;geants ex&#233;cutaient ces travaux, les ennemis, sur leur rempart, riaient de ce blocus ; car ils avaient des vivres pour plus de vingt ans. Cyrus en fut instruit ; alors il partagea son arm&#233;e en douze parties, chacune devant &#234;tre de garde pendant un mois de l'ann&#233;e. A cette nouvelle, les Babyloniens redoublent leurs railleries, &#224; la pens&#233;e que les Lydiens, les Phrygiens, les Arabes, les Cappadociens prendraient la garde ; car ils s'imaginaient que tous ces peuples leur &#233;taient plus favorables qu'aux Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D&#233;j&#224; les foss&#233;s &#233;taient creus&#233;s. Cyrus, ayant entendu dire qu'il y avait &#224; Babylone une f&#234;te Pendant laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit enti&#232;re &#224; boire et &#224; festoyer, attendit qu'il f&#238;t obscur, et prenant un grand nombre d'hommes, il fit ouvrir les foss&#233;s du c&#244;t&#233; du fleuve. L'ouverture faite, l'eau s'&#233;coula par les foss&#233;s durant la nuit, et le chemin du fleuve &#224; travers la ville devint praticable aux hommes. Quand tout fut pr&#234;t en ce qui concernait le fleuve, Cyrus commanda aux chiliarques perses, tant de l'infanterie que de la cavalerie, de venir le joindre, chacun avec ses mille hommes sur deux files, et aux alli&#233;s de les suivre en queue dans l'ordre accoutum&#233;. Quand ils furent arriv&#233;s, Cyrus fit descendre dans le lit mis &#224; sec ses gardes, fantassins et cavaliers, pour examiner si le fond du fleuve &#233;tait praticable. Quand on lui eut rapport&#233; qu'il l'&#233;tait, il convoqua les chefs de l'infanterie et de la cavalerie et leur parla ainsi : &#171; Amis, le fleuve nous a c&#233;d&#233; le chemin de la ville. Entrons &#224; l'int&#233;rieur avec assurance et sans crainte. Songeons que ceux contre qui nous allons marcher sont les m&#234;mes que nous avons d&#233;j&#224; vaincus, alors qu'ils avaient des alli&#233;s avec eux, qu'ils &#233;taient tous &#233;veill&#233;s et &#224; jeun, qu'ils &#233;taient arm&#233;s de toutes pi&#232;ces et rang&#233;s en bataille. Aujourd'hui nous allons les attaquer en un moment o&#249; beaucoup d'entre eux sont endormis, o&#249; beaucoup sont ivres et tous sont d&#233;band&#233;s. Quand en outre ils s'apercevront que nous sommes dans leurs murs, l'effroi les rendra beaucoup plus impuissants encore. S'il en est parmi vous qui pensent &#224; ce qu'on dit g&#233;n&#233;ralement : qu'il faut craindre, quand on entre dans une ville, que les ennemis ne montent sur les toits et ne lancent des traits des deux c&#244;t&#233;s de la rue, qu'ils se rassurent tout &#224; fait sur ce point. Si quelques-uns montent sur leurs maisons, nous avons pour alli&#233; un dieu, H&#233;phaistos. Les vestibules de ces maisons prennent facilement feu : les portes sont faites de palmiers et enduites d'asphalte inflammable. De notre c&#244;t&#233;, nous ne manquons pas de bois r&#233;sineux pour nous fournir du feu &#224; foison et nous avons de la poix et de l'&#233;toupe en abondance pour provoquer rapidement de gros incendies. Aussi faudra-t-il que les habitants se sauvent pr&#233;cipitamment de leurs maisons, ou qu'ils soient r&#233;duits en cendre. Mais allez, prenez vos armes, et je vous conduirai avec l'aide des dieux. Vous, Gadatas et Gobryas, ajouta-t-il, montrez-nous la route, vous la connaissez, et, quand nous serons &#224; l'int&#233;rieur, menez-nous tout droit au palais royal. &#8212; En v&#233;rit&#233;, dit Gobryas, il n'y aurait rien d'&#233;tonnant que les portes n'en fussent pas ferm&#233;es, car la ville enti&#232;re semble &#234;tre en liesse cette nuit. Nous trouverons cependant une garde devant les portes : il y en a toujours une d'&#233;tablie. &#8212; Il ne faut pas perdre un instant, dit Cyrus. En avant ! Prenons-les, autant que possible, au d&#233;pourvu. &#187; Cela dit, on se met en marche. Ceux qu'on rencontre sont frapp&#233;s et tu&#233;s, ou s'enfuient &#224; l'int&#233;rieur de leurs maisons ou poussent des cris. Les gens de Gobryas r&#233;pondent &#224; ces cris, comme s'ils &#233;taient, eux aussi, de la f&#234;te. On force le pas et l'on arrive au palais royal. Les troupes rang&#233;es sous les ordres de Gobryas et de Gadatas en trouvent les portes ferm&#233;es. Ceux qui ont ordre d'attaquer les gardes tombent sur eux, tandis qu'ils boivent &#224; la lueur d'un grand feu, et ils les traitent aussit&#244;t en ennemis. Un grand bruit se fait, des cris s'&#233;l&#232;vent ; &#224; l'int&#233;rieur on entend ce tumulte, et le roi ordonne d'aller voir ce qui en est. Quelques-uns courent pour ouvrir les portes et sortir. Les gens de Gadatas, voyant les portes ouvertes, s'y pr&#233;cipitent ; ils voient ceux qui voulaient sortir rebrousser chemin et se sauver &#224; l'int&#233;rieur ; ils les talonnent et les frappent et arrivent ainsi jusqu'au roi ; ils le trouvent debout, le cimeterre d&#233;gain&#233;. Les gens de Gadatas et de Gobryas le tuent. Ceux qui &#233;taient avec lui p&#233;rirent, l'un en se retranchant derri&#232;re un abri, l'autre en fuyant, l'autre en se d&#233;fendant avec ce qu'il peut trouver. Cyrus envoya par les rues de la ville ses escadrons de cavalerie avec ordre de tuer ceux qu'ils trouveraient dehors et de proclamer, par la bouche de ceux qui savaient le syrien, que ceux qui &#233;taient dans leur maison devaient y rester, et que, si l'on prenait quelqu'un dehors, il serait mis &#224; mort. Ces ordres furent ex&#233;cut&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant Gadatas et Gobryas avaient rejoint Cyrus. Leur premier soin fut de remercier les dieux pour la vengeance qu'ils avaient tir&#233;e d'un roi impie ; puis ils bais&#232;rent les mains et les pieds de Cyrus en pleurant de joie et d'all&#233;gresse. Quand le jour fut venu, les garnisons des citadelles, instruites de la prise de la ville et de la mort du roi, les livr&#232;rent aussi. Cyrus s'en saisit aussit&#244;t et y envoya des garnisons avec des officiers pour les commander. Il permit aux parents d'ensevelir leurs morts, et fit proclamer par des h&#233;rauts un ordre g&#233;n&#233;ral aux Babyloniens d'apporter leurs armes, les pr&#233;venant que, si l'on trouvait, des armes dans une maison, tous les habitants seraient mis &#224; mort. En cons&#233;quence, ils apport&#232;rent leurs armes. Cyrus les fit d&#233;poser dans les citadelles, pour les avoir &#224; sa disposition, si jamais il en avait besoin. Ces mesures prises, il appela d'abord les mages, et, comme la ville avait &#233;t&#233; prise &#224; la guerre, il leur dit de choisir peur les dieux les pr&#233;mices du butin et des enclos sacr&#233;s, puis il distribua des maisons et des r&#233;sidences officielles &#224; ceux qu'il regardait comme des associ&#233;s de ses exp&#233;ditions, attribuant les meilleurs lots aux plus braves, ainsi qu'il avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;, et invitant &#224; r&#233;clamer ceux qui se croyaient l&#233;s&#233;s. Il ordonna aux Babyloniens de cultiver la terre, de payer le tribut et de servir les ma&#238;tres qu'il leur avait donn&#233;s. Pour les Perses, ses compagnons et pour ceux des alli&#233;s qui voulurent demeurer pr&#232;s de lui, il les autorisa &#224; parler en ma&#238;tres &#224; ceux qui leur &#233;taient &#233;chus en partage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Par la suite, Cyrus, d&#233;sirant se mettre d&#233;sormais, lui aussi, sur le pied qu'il jugeait convenable &#224; un roi, crut bon de le faire avec l'assentiment de ses amis, afin d'exciter le moins de m&#233;contentement possible, s'il se montrait rarement en publie et dans un appareil imposant. Voici ce qu'il imagina, Un jour, d&#232;s le matin, il se pla&#231;a dans un endroit qui lui parut propre &#224; son dessein ; il y re&#231;ut ceux qui voulaient lui parler, ne les cong&#233;diant qu'apr&#232;s leur avoir fait r&#233;ponse. Quand les gens surent qu'il donnait audience, il en vint une foule prodigieuse ; on se poussait pour approcher, on rusait, on se battait. Les gardes les introduisaient, apr&#232;s les avoir tri&#233;s comme ils pouvaient. Mais quand les amis de Cyrus fendant la presse arrivaient devant lui, il leur tendait la main, les attirait &#224; lui et leur disait : &#171; Attendez que j'aie exp&#233;di&#233; la foule ; alors nous nous entretiendrons tranquillement. &#187; Ses amis attendaient donc ; mais la foule affluait de plus en plus nombreuse, et le soir arriva, avant que Cyrus e&#251;t le loisir de s'entretenir avec eux, Alors il leur dit : &#171; C'est l'heure de nous s&#233;parer, mes amis, mais revenez demain matin, je veux avoir un entretien avec vous. &#187; Sur ces mots, ses amis coururent chez eux aveu plaisir, car ils avaient souffert de n'avoir pu satisfaire leurs besoins, et, l&#224;-dessus, ils all&#232;rent se coucher.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, Cyrus se rendit au m&#234;me endroit et se vit entour&#233; d'une foule beaucoup plus nombreuse de gens qui voulaient l'approcher et qui &#233;taient venus bien plus t&#244;t que ses amis. Alors Cyrus fit former autour de lui un grand cercle de piquiers persans et leur ordonna de ne laisser avancer que ses familiers et les chefs des Perses et des alli&#233;s. Quand ils furent r&#233;unis, il leur tint ce discours : &#171; Amis et alli&#233;s, jusqu'&#224; pr&#233;sent nous ne pouvons reprocher aux dieux de n'avoir pas r&#233;alis&#233; tous nos voeux ; mais si, parce qu'on a accompli de grandes choses, on ne peut plus s'occuper de soi-m&#234;me et se r&#233;jouir avec ses amis, c'est l&#224; un bonheur auquel je dis adieu volontiers. Vous avez sans doute remarqu&#233; hier m&#234;me qu'ayant commenc&#233; mon audience d&#232;s le matin, je ne l'avais pas finie avant le soir ; aujourd'hui vous en voyez l&#224; d'autres, plus nombreux encore que ceux d'hier, qui viennent nous fatiguer de leurs affaires. Si je m'astreins &#224; les recevoir, je me rends compte que je serai bien peu &#224; vous, et vous &#224; moi, et je suis bien s&#251;r que je ne m'appartiendrai plus du tout &#224; moi-m&#234;me. Je remarque en outre, ajouta-t-il, autre chose de ridicule. J'ai pour vous, n'est-ce pas, les sentiments que vous m&#233;ritez, et dans cette foule qui m'entoure, c'est &#224; peine si je connais quelqu'un, et tous ces gens-l&#224; se sont mis, dans la t&#234;te que, s'ils sont plus forts que vous &#224; jouer des coudes, ils obtiendront de moi, plus t&#244;t que vous, ce qu'ils demandent. Or, ce que je croyais, moi, c'est que ces gens-l&#224;, s'ils avaient une requ&#234;te &#224; me faire, devaient rechercher votre protection, &#224; vous, mes amis, pour obtenir une introduction pr&#232;s de moi. On pourra me dire : &#171; Pourquoi donc ne t'es-tu pas mis sur ce pied d&#232;s le d&#233;but et t'es-tu rendu accessible &#224; tout le monde ? C'est que je savais qu'&#224; la guerre un chef ne doit pas &#234;tre en retard pour conna&#238;tre ce qu'il faut faire, ni pour ex&#233;cuter ce que les circonstances exigent ; et j'&#233;tais persuad&#233; qu'un g&#233;n&#233;ral qui se communique rarement laisse &#233;chapper bien des choses qu'il faudrait faire. Mais aujourd'hui que nous venons de terminer une guerre des plus p&#233;nibles, il me semble que mon esprit a droit &#224; quelque rel&#226;che. Aussi, comme je suis incertain de ce que je pourrais faire pour accorder nos int&#233;r&#234;ts avec ceux des autres dont nous avons la charge, conseillez-moi ce que vous voyez de plus avantageux. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus. Apr&#232;s lui, Artabaze, celui qui jadis s'&#233;tait donn&#233; pour son parent, se leva et dit : &#171; Certes, tu as bien fait, Cyrus, d'ouvrir cette discussion. Pour moi, tu &#233;tais encore un jeune gar&#231;on, quand, pour la premi&#232;re fois, je con&#231;us un vif d&#233;sir de devenir ton ami ; mais voyant que tu n'avais nul besoin de moi, j'h&#233;sitais &#224; t'approcher. Quand le hasard fit enfin que tu eus recours &#224; moi pour courir annoncer aux M&#232;des la volont&#233; de Cyaxare, je me dis &#224; part moi que, si je te servais avec z&#232;le en cette occasion, je serais admis dans ton intimit&#233; et que j'aurais la libert&#233; de converser avec toi aussi longtemps que je voudrais ; et je m'acquittai de ma mission de mani&#232;re &#224; obtenir tes &#233;loges. Puis les Hyrcaniens les premiers devinrent nos amis, en un temps o&#249; nous &#233;tions tout &#224; fait pauvres d'alli&#233;s ; aussi les re&#231;&#251;mes-nous &#224; bras ouverts, tant nous &#233;tions heureux de leur amiti&#233; ! Puis, quand nous nous f&#251;mes empar&#233;s du camp ennemi, tu n'eus plus, j'imagine, le loisir de t'occuper de moi, mais je ne t'en voulais pas. Ensuite ce fut Gobryas qui devint notre ami, et je m'en r&#233;jouis, et apr&#232;s lui, Gadatas, et d&#232;s lors il devint difficile d'avoir part &#224; ton attention. Puis quand les Saces &#224; leur tour et les Cadusiens devinrent nos alli&#233;s, il fallut naturellement les traiter avec &#233;gard, puisqu'ils &#233;taient pleins d'&#233;gards pour toi. Quand nous rev&#238;nmes au lieu d'o&#249; nous &#233;tions partis, en te voyant occup&#233; de chevaux, de chars, de machines, je pensai que, lorsque tu serais d&#233;livr&#233; de ces soucis, tu aurais alors le loisir de t'occuper de moi. Cependant, quand vint l'effrayante nouvelle que tout le monde se liguait contre nous, je compris l'importance de cet &#233;v&#233;nement ; mais je me crus d&#233;sormais assur&#233; que, si les suites en &#233;taient heureuses, nous aurions tout le temps de nous entretenir ensemble. Maintenant enfin que nous avons remport&#233; la grande victoire, que Sardes et Cr&#233;sus sont en notre pouvoir, que nous avons pris Babylone, que tout est soumis &#224; nos lois, hier, j'en jure par Mithra[17], si je ne m'&#233;tais pas fray&#233; &#224; coups de coude un chemin dans la foule, je n'aurais pas pu approcher de toi. Et lorsque, me prenant la main, tu m'eus dit de rester pr&#232;s de toi, je fus un objet d'envie, parce que je passais la journ&#233;e avec toi, sans manger ni boire. S'il peut se faire que nous, qui avons le mieux m&#233;rit&#233;, nous ayons le plus de part &#224; ta soci&#233;t&#233;, c'est bien ; sinon, je vais encore une fois proclamer de ta part que tout le monde ait &#224; s'&#233;loigner, sauf nous, tes amis de la premi&#232;re heure. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette conclusion fit rire Cyrus et beaucoup d'autres. Le Perse Chrysantas se leva ensuite et parla ainsi : &#171; Auparavant, Cyrus, tu avais raison de te rendre accessible au public, et pour les raisons que tu as all&#233;gu&#233;es toi-m&#234;me, et parce que nous n'&#233;tions pas ceux que tu devais honorer de pr&#233;f&#233;rence, car nous, c'&#233;tait dans notre propre int&#233;r&#234;t que nous t'avons suivi ; mais il fallait mettre tout en oeuvre pour gagner la multitude, afin qu'elle consent&#238;t de bon coeur &#224; partager nos travaux et nos dangers. Mais maintenant que tu n'es plus r&#233;duit &#224; ce seul moyen, mais que tu en as d'autres pour t'attacher ceux que tu juges &#224; propos, il est juste que toi aussi tu aies d&#233;sormais une maison. Comment jouirais-tu de ta puissance, si tu restais seul, sans foyer ? car il n'y a pas de place au monde plus sacr&#233;e, plus douce et plus ch&#232;re que le foyer. Ne crois-tu pas d'ailleurs que nous aurions honte de te voir peiner dehors, tandis que nous serions &#224; couvert dans nos maisons et que nous semblerions mieux partag&#233;s que toi ? &#187; Quand Chrysantas eut fini, d'autres en grand nombre parl&#232;rent dans le m&#234;me sens. D&#232;s lors Cyrus entra dans le palais, o&#249; ceux qui transportaient les tr&#233;sors de Sardes les lui rapport&#232;rent. D&#232;s qu'il y fut entr&#233;, il sacrifia d'abord &#224; Hestia, puis &#224; Zeus roi et &#224; tous les autres dieux que les mages lui indiqu&#232;rent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cela fait, il se mit &#224; organiser le reste de sa maison. Consid&#233;rant sa situation, qu'il entreprenait de gouverner un grand nombre de peuples, qu'il se disposait &#224; fixer sa r&#233;sidence dans la plus grande des villes fameuses, et que cette ville lui &#233;tait aussi hostile qu'une ville pouvait l'&#234;tre &#224; un souverain, en r&#233;fl&#233;chissant &#224; tout cela, il jugea qu'il avait besoin d'une garde du corps ; et comme Il savait qu'on n'est jamais plus expos&#233; &#224; un attentat que lorsqu'on est &#224; table, qu'on boit avec ses amis, ou qu'on dort dans son lit, il se demandait &#224; quel genre d'hommes il pourrait le plus s&#251;rement confier sa personne dans ces diff&#233;rentes situations. Il lui sembla qu'on ne saurait jamais compter sur la fid&#233;lit&#233; d'un homme qui en aimerait un autre plus que celui qu'il est charg&#233; de garder, que d&#232;s lors ceux qui ont des enfants, ou une femme avec laquelle ils vivent en bon accord, ou des mignons, sont naturellement port&#233;s &#224; les ch&#233;rir plus que tout autre objet, tandis qu'en voyant les eunuques priv&#233;s de toutes ces affections, il se persuada qu'ils &#233;taient les hommes les plus capables de se d&#233;vouer &#224; ceux qui pouvaient le mieux les enrichir, les prot&#233;ger, si on les opprimait, et les &#233;lever aux honneurs, et il estimait que personne ne pouvait leur faire plus de bien que lui. De plus, comme les eunuques sont m&#233;pris&#233;s des autres hommes, ils ont, par cela m&#234;me, besoin d'un ma&#238;tre pour les d&#233;fendre ; car il n'y a personne qui ne veuille en toute occasion l'emporter sur un eunuque, &#224; moins qu'une puissance sup&#233;rieure ne s'y oppose. D'ailleurs, quand un homme est fid&#232;le &#224; son ma&#238;tre, rien n'emp&#234;che qu'il n'occupe le premier rang pr&#232;s de lui, f&#251;t-il eunuque. Quant &#224; ce qu'on pourrait croire surtout, que ces gens sont des l&#226;ches, il n'&#233;tait pas de cet avis ; il se fondait pour cela sur l'exemple des animaux, et en effet des chevaux fougueux qu'on a ch&#226;tr&#233;s cessent de mordre et de se cabrer, sans rien perdre de leurs qualit&#233;s guerri&#232;res. Les taureaux ch&#226;tr&#233;s se d&#233;pouillent de leur humeur sauvage et indocile, sans cesser d'&#234;tre vigoureux et propres au travail. De m&#234;me les chiens ch&#226;tr&#233;s cessent de quitter leurs ma&#238;tres et n'en deviennent pas plus mauvais pour la garde ou pour la chasse. Il en est ainsi des hommes priv&#233;s de la source du d&#233;sir ; ils deviennent plus calmes, mais n'en sont ni moins prompts &#224; ex&#233;cuter ce qu'on leur commande, ni moins adroits &#224; monter &#224; cheval ou &#224; lancer le javelot, ni moins avides de gloire ; car on voit bien, &#224; la guerre et &#224; la chasse, que l'&#233;mulation n'est pas &#233;teinte dans leur &#226;me. Quant &#224; leur fid&#233;lit&#233;, c'est &#224; la mort de leurs ma&#238;tres qu'ils en ont donn&#233; les meilleures preuves ; personne, dans le malheur de ses ma&#238;tres, n'a t&#233;moign&#233; par ses actes plus de fid&#233;lit&#233; que les eunuques. Si naturellement ils semblent avoir perdu quelque chose de leur force physique, le fer &#233;gale, &#224; la guerre, les faibles aux forts. D'apr&#232;s ces consid&#233;rations, Cyrus, &#224; commencer par les portiers, ne choisit que des eunuques pour son service personnel.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais jugeant que cette garde &#233;tait insuffisante en face de la foule des malveillants, il se demanda quels &#233;taient parmi les autres hommes ceux auxquels il pourrait confier le plus s&#251;rement la garde de son palais. Or comme il savait que les Perses rest&#233;s au pays avaient peine &#224; vivre &#224; cause de leur pauvret&#233; et qu'ils menaient une existence tr&#232;s p&#233;nible, tant &#224; cause de l'&#226;pret&#233; du sol que parce qu'ils travaillaient de leurs mains, il crut qu'ils seraient les plus dispos&#233;s &#224; se satisfaire du r&#233;gime de sa cour. Il prit donc parmi eux dix mille satellites, qui, camp&#233;s autour du palais, le gardaient jour et nuit, quand il &#233;tait pr&#233;sent, et qui l'accompagnaient dans ses sorties, rang&#233;s de chaque c&#244;t&#233; de sa personne. Il pensa que pour toute la ville de Babylone aussi, il fallait des gardes en nombre suffisant, soit quand il y r&#233;sidait, soit lorsqu'il &#233;tait absent, et il &#233;tablit dans Babylone une forte garnison. Quant &#224; la solde, il obligea les Babyloniens &#224; la fournir ; car il voulait les appauvrir le plus qu'il pourrait, afin de les rendre aussi humbles et aussi souples que possible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette garde qu'il &#233;tablit alors autour de sa personne et celle de Babylone se sont maintenues jusqu'&#224; nos jours dans les m&#234;mes conditions. Songeant ensuite aux moyens de conserver tout son empire et de l'agrandir encore, il pensa que la sup&#233;riorit&#233; en bravoure que ces mercenaires avaient sur les peuples soumis ne compensait pas leur inf&#233;riorit&#233; en nombre. Aussi r&#233;solut-il de retenir ensemble les braves soldats qui, avec l'aide des dieux, lui avaient conquis la puissance, et de veiller &#224; ce qu'ils ne n&#233;gligeassent pas l'exercice de la vertu. Cependant, pour n'avoir pas l'air de leur intimer un ordre et pour qu'ils reconnussent eux-m&#234;mes que c'&#233;tait l&#224; le meilleur parti et en cons&#233;quence consentissent &#224; rester avec lui et &#224; pratiquer la vertu, il rassembla les homotimes, tous les personnages influents et tous ceux qu'il regardait comme les dignes associ&#233;s de ses travaux et de sa fortune. Quand ils furent r&#233;unis, il leur parla ainsi : &#171; Amis et alli&#233;s, nous sommes tr&#232;s reconnaissants aux dieux de nous avoir accord&#233; de conqu&#233;rir les biens dont nous nous jugions dignes. Nous voici ma&#238;tres en effet d'un vaste et fertile pays, avec des gens pour le cultiver et nous nourrir. Nous poss&#233;dons aussi des maisons, et des maisons bien meubl&#233;es. Et que nul de vous ne croie qu'en poss&#233;dant ces biens, il poss&#232;de le bien d'autrui ; car c'est une loi universelle et &#233;ternelle que, dans une ville prise sur des ennemis en &#233;tat de guerre, tout, et les personnes et les biens, appartient aux vainqueurs. Vous ne commettez donc pas d'injustice en d&#233;tenant les biens que vous avez, et c'est pure humanit&#233;, si vous ne leur prenez pas tout et leur laissez quelque chose. Mais quelle conduite tiendrons-nous &#224; l'avenir ? Je vais vous en dire mon avis : si nous vivons en vue de la mollesse et du plaisir, comme des l&#226;ches qui tiennent le travail pour le comble du malheur et l'oisivet&#233; pour une jouissance, je vous pr&#233;dis que bient&#244;t nous ne serons plus gu&#232;re estimables &#224; nos propres yeux, et que nous ne tarderons pas &#224; &#234;tre d&#233;pouill&#233;s de tous ces biens. Car il ne suffit pas d'avoir &#233;t&#233; braves, pour l'&#234;tre toujours ; il faut s'appliquer &#224; l'&#234;tre jusqu'&#224; la fin. De m&#234;me que les autres arts se d&#233;pr&#233;cient, quand on les n&#233;glige, de m&#234;me que les corps en bon &#233;tat changent et se g&#226;tent, si on les laisse aller &#224; la mollesse, de m&#234;me aussi la temp&#233;rance, la continence, la bravoure, si l'on en rel&#226;che l'exercice, s'alt&#232;rent et se tournent en vices. Pr&#233;servons-nous donc du rel&#226;chement, et ne nous laissons pas aller au plaisir du moment. Car, selon moi, si c'est un grand oeuvre de conqu&#233;rir un empire, c'en est un plus grand encore de conserver ce qu'on a conquis. Il a suffi &#224; plus d'un de montrer de l'audace pour conqu&#233;rir un empire ; mais garder ce qu'on a conquis ne peut se faire sans temp&#233;rance, sans continence, sans vigilance constante. Si nous sommes convaincus de ces v&#233;rit&#233;s, il nous faut &#224; pr&#233;sent nous exercer &#224; la vertu avec plus d'efforts encore qu'avant d'avoir acquis ce que nous poss&#233;dons, convaincus que, plus on poss&#232;de, plus on est expos&#233; &#224; l'envie, aux machinations, &#224; l'hostilit&#233; d'autrui, surtout quand on ne doit qu'&#224; la force les biens et les hommages dont on jouit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Il faut donc croire que les dieux seront avec nous ; car notre possession n'est pas due &#224; une agression injuste c'est nous qu'on a attaqu&#233;s et nous n'avons fait que nous venger. Mais apr&#232;s la protection des dieux, il y a un avantage essentiel que nous devons mous assurer, c'est de justifier notre pr&#233;tention au commandement en nous montrant sup&#233;rieurs &#224; nos sujets. Il faut n&#233;cessairement que les esclaves m&#234;mes aient leur part de la chaleur, du froid, de la faim, de la soif, de la fatigue, du sommeil ; mais en la leur donnant, il faut essayer en tout cela de para&#238;tre meilleurs qu'eux. Quant &#224; la science et aux exercices de la guerre, gardons-nous absolument d'en faire part &#224; ceux dont nous voulons faire nos manoeuvres et nos tributaires. Nous devons maintenir notre sup&#233;riorit&#233; dans cet art, parce que nous y voyons des instruments de libert&#233; et de bonheur donn&#233;s aux hommes par les dieux. Enfin par la m&#234;me raison que nous leur avons enlev&#233; leurs armes, nous-m&#234;mes, nous ne devons jamais quitter les n&#244;tres, bien p&#233;n&#233;tr&#233;s de cette maxime que, plus on est pr&#232;s de ses armes, mieux on s'assure la possession de ce qu'on veut.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Si quelqu'un se dit en lui-m&#234;me : &#171; A quoi nous sert donc d'avoir atteint le but de nos ambitions, s'il nous faut encore endurer la faim, la soif, les travaux et les soucis ? &#187; qu'il sache que les biens nous font d'autant plus de plaisir que nous avons pein&#233; davantage pour les atteindre ; car la fatigue est un assaisonnement aux bonnes choses. Si l'on ne d&#233;sire pas une chose, les appr&#234;ts les plus somptueux ne sauraient la rendre agr&#233;able. Mais puisque la Divinit&#233; nous a aid&#233;s &#224; conqu&#233;rir ce que les hommes d&#233;sirent le plus, si un homme veut se mettre en mesure d'en tirer tout le plaisir possible, cet homme aura sur les gens moins bien pourvus que lui le grand avantage que, s'il a faim, il se procurera les mets les plus agr&#233;ables, s'il a soif, il se payera les liqueurs les plus exquises, et s'il a besoin de rel&#226;che, il go&#251;tera le repos le plus doux. Voil&#224; pourquoi je dis qu'il faut nous appliquer de toutes nos forces &#224; &#234;tre courageux, afin de jouir de nos biens de la mani&#232;re la meilleure et la plus agr&#233;able, et de ne point faire l'&#233;preuve la plus p&#233;nible de toutes ; car il est moins f&#226;cheux de ne pas acqu&#233;rir un bien qu'il n'est affligeant de le perdre, quand on en est devenu le ma&#238;tre. Songez encore &#224; ceci : quel pr&#233;texte aurions-nous de laisser d&#233;choir notre courage d'autrefois ? Serait-ce parce que nous sommes les ma&#238;tres ? Mais il ne convient pas, n'est-ce pas ? que celui qui commande vaille moins que ceux qui ob&#233;issent. Serait-ce parce que notre fortune para&#238;t &#234;tre meilleure qu'autrefois ? Mais qui oserait dire que la l&#226;chet&#233; va de pair avec la fortune ? Est-ce parce que, maintenant que nous avons des esclaves, nous les ch&#226;tierons, s'ils sont mauvais ? Mais convient-il, quand on est mauvais soi-m&#234;me, de ch&#226;tier les autres pour leur m&#233;chancet&#233; ou leur l&#226;chet&#233; ? Autre consid&#233;ration encore.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous nous sommes mis sur le pied d'entretenir une multitude de satellites pour garder nos maisons et nos personnes. Quelle honte ce serait pour nous de penser que nous sommes oblig&#233;s d'assurer notre s&#233;curit&#233; par les armes de nos satellites et que nous sommes incapables de les porter pour nous d&#233;fendre nous-m&#234;mes ! Il faut savoir que la meilleure garde pour un homme, c'est qu'il soit lui-m&#234;me bon et brave. Voil&#224; l'escorte qu'il nous faut ; &#224; qui n'est pas accompagn&#233; de la vertu, rien ne doit r&#233;ussir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Que faut-il donc faire, selon moi ? O&#249; faut-il pratiquer la vertu, o&#249; faut-il s'y entra&#238;ner ? Ce que j'ai &#224; vous proposer, ne vous sera pas nouveau. De m&#234;me qu'en Perse les homotimes vivent pr&#232;s des b&#226;timents publics, de m&#234;me ici, nous, les pairs, nous devons pratiquer tout ce qu'on pratique l&#224;-bas. Vous devrez, pr&#233;sents &#224; mes portes, avoir l'oeil sur moi pour voir si je continue &#224; m'occuper de mes devoirs ; et moi j'aurai l'oeil sur vous pour vous observer, et ceux que je verrai poursuivre le beau et le bien, je les r&#233;compenserai. Quant aux enfants qui na&#238;tront de nous, &#233;levons-les ici ; car nous deviendrons nous-m&#234;mes meilleurs, si nous voulons donner en notre personne les meilleurs exemples possibles &#224; nos enfants, et nos enfants, m&#234;me s'ils le voulaient, ne deviendront pas ais&#233;ment m&#233;chants, s'ils ne voient ni n'entendent rien de honteux et consacrent tout leur temps &#224; de belles et nobles occupations. &#187;&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Enyalios est tant&#244;t un dieu &#224; part, tant&#244;t un surnom d'Ar&#232;s. On poussait le cri de guerre en l'honneur d'Enyalios, quand on avait fini de chanter le p&#233;an.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Il est question de Larissa appel&#233;e l'&#201;gyptienne dans les Hell&#233;niques, III, 1, 7.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] Cyll&#232;ne n'est mentionn&#233;e nulle part ailleurs, sauf dans Eustathe &#224; Iliade, p. 300, 39.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Cym&#233;, en &#201;olide, au nord de Phoc&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] Thymbrara &#233;tait, d'apr&#232;s St&#233;phane de Byzance, sur le Pactole. La bataille eut donc lieu pr&#232;s de Sardes. X&#233;nophon s'accorde ici avec H&#233;rodote, I, 80.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] Voici ce que dit H&#233;rodote de la prise de Sardes : &#171; Le quatorzi&#232;me jour du si&#232;ge, Cyrus fit proclamer... qu'il r&#233;compenserait celui qui monterait le premier sur les remparts. En cons&#233;quence, l'arm&#233;e fit plusieurs tentatives, mais sans succ&#232;s, et l'on se tenait en repos, quand un Marde, nomm&#233; Hyroiade, essaya l'escalade en au point de la citadelle o&#249; l'on n'avait pas plac&#233; de gardes ; car on ne craignait pas qu'elle f&#251;t prise de ce c&#244;t&#233;, l'acropole &#233;tant sur ce point escarp&#233;e et imprenable... Cet Hyroiade, ayant vu la veille un Lydien descendre par l&#224; pour reprendre son casque qui avait roul&#233; de haut en bas, r&#233;fl&#233;chit et nota le fait ; puis il monta lui-m&#234;me ; d'autres Perses en ayant fait autant, ils atteignirent en grand nombre le sommet, et c'est ainsi que la ville fut prise et mise &#224; sac. &#187; H&#233;rodote raconte ensuite que Cyrus fit dresser un vaste b&#251;cher, qu'il y fit monter Cr&#233;sus et quatorze Lydiens ; que le b&#251;cher br&#251;lait d&#233;j&#224;, quand Cyrus se repentit et ordonna d'&#233;teindre le feu. Comme on n'en venait pas &#224; bout, Cr&#233;sus invoqua Apollon. Alors il tomba du ciel une pluie abondante qui &#233;teignit le b&#251;cher.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] Pour &#233;prouver l'oracle, Cr&#233;sus fit demander &#224; la pythie &#224; quoi il &#233;tait occup&#233; au moment m&#234;me o&#249; il l'interrogeait par l'entremise de ses envoy&#233;s. &#171; Or il avait imagin&#233;, pour faire une chose que personne ne pouvait soup&#231;onner, de d&#233;pecer une tortue et un agneau, et il les avait fait cuire ensemble dans une marmite d'airain, &#224; couvercle d'airain, &#187; toutes choses que l'oracle devina fort bien. H&#233;rodote, I, 48.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[8] Selon H&#233;rodote, il se mit &#224; parler &#224; la vue d'un Perse qui allait tuer son p&#232;re, et il continua &#224; parler depuis (H&#233;rodote, I, 85).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[9] Ce fils de Cr&#233;sus s'appelait Atys : il p&#233;rit dans une chasse au sanglier, par la maladresse d'Adraste, son h&#244;te. (H&#233;rodote, 1, 43.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[10] C'est le mot qui &#233;tait inscrit au fronton du temple de Delphes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[11] H&#233;rodote (I, 8, 14) a racont&#233; comment Gyg&#232;s, garde du corps et confident du roi Candaule, fut contraint par lui de voir la reine toute nue. La reine offens&#233;e fit tuer son mari par Gyg&#232;s et &#233;pousa le meurtrier, qui devint roi et fit sanctionner son pouvoir par l'oracle de Delphes. Cf. Platon, R&#233;publique 359, o&#249; la version est toute diff&#233;rente ; l&#224;, c'est un berger, ma&#238;tre d'un anneau qui le rend invisible et qui, gr&#226;ce &#224; cet anneau magique, s&#233;duit la reine et tue le roi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[12] Le mot porte-sceptre d&#233;signe un fonctionnaire de la cour, en particulier les eunuques. Au reste, ce passage est consid&#233;r&#233; comme une interpolation : car il interrompt la suite des id&#233;es, et il est inadmissible que le tombeau soit d&#233;di&#233; &#224; des personnages subalternes, et non &#224; Panth&#233;e et Abradatas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[13] D'apr&#232;s H&#233;rodote, I, 171, sqq., ce fut Harpagus, g&#233;n&#233;ral de Cyrus, qui soumit les Cariens, et les soumit de force.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[14] Ce d&#233;tail est conforme &#224; l'histoire : les Ciliciens et les Cypriens gard&#232;rent leurs dynasties nationales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[15] Cf. H&#233;rodote, I, 178 : &#171; Situ&#233;e dans une vaste plaine, Babylone forme un carr&#233; dont chaque c&#244;t&#233; a cent vingt stades (pr&#232;s de 22 kilom&#232;tres), ce qui donne un p&#233;rim&#232;tre de quatre cent quatre-vingts stades. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[16] Diodore (II, 7) nous donne ces renseignements : &#171; S&#233;miramis construisit les remparts, qui ont, dit Ct&#233;sias, une hauteur de cinquante brasses (92 m. 50), de cinquante coud&#233;es (23 m&#232;tres), suivant des auteurs plus r&#233;cents, et une largeur telle que deux chars peuvent y passer ais&#233;ment. e D'apr&#232;s H&#233;rodote, le rempart &#233;tait large de cinquante coud&#233;es royales (25 m&#232;tres), haut de deux cents (202 m&#232;tres) (la coud&#233;e royale a trois doigts de plus que la coud&#233;e ordinaire). D'apr&#232;s Strabon, XVI, I, l'&#233;paisseur de la muraille &#233;tait de 23 pieds.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[17] Les Perses, nous dit Strabon, XV, p. 732, honorent le Soleil, qu'ils appellent Mithra. Cyrus le jeune jure aussi par Mithra dans l'Economique de X&#233;nophon, 4 ; 24.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>LA CYROP&#201;DIE LIVRE VIII</title>
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		<dc:creator>Ali HAJIPOUR</dc:creator>



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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SOMMAIRE&lt;/strong&gt;. &#8212; Mesures que prend Cyrus pour assurer la solidit&#233; de son empire. Qualit&#233;s de Cyrus : son intelligence, sa pr&#233;voyance, sa bont&#233;, sa g&#233;n&#233;rosit&#233;. Ses affaires termin&#233;es, il revient en Perse et &#233;pouse la fille de Cyaxare. De retour &#224; Babylone, il distribue &#224; ses amis les diff&#233;rentes satrapies de son empire. Sa mort : recommandations &#224; ses fils. Epilogue d&#233;cadence actuelle des Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE PREMIER&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chrysantas conseille aux grands de se tenir &#224; la disposition de Cyrus. Organisation des diff&#233;rents services, en particulier des finances. Il force les grands &#224; venir &#224; sa cour. Il forme ses fonctionnaires par son exemple. Comment il en impose &#224; ses sujets.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi parla Cyrus. Apr&#232;s lui, Chrysantas se leva et pronon&#231;a ce discours : &#171; Mes amis, j'ai remarqu&#233; en beaucoup d'autres circonstances qu'un bon chef ne diff&#232;re en rien d'un bon p&#232;re de famille. Un p&#232;re, en effet, se pr&#233;occupe d'assurer solidement l'avenir de ses enfants, et je vois qu'&#224; pr&#233;sent Cyrus nous donne les conseils les plus propres &#224; conserver notre bonheur. Mais il y a une chose, ce me semble, sur laquelle il a moins insist&#233; qu'il n'aurait fallu : c'est celle-l&#224; que je vais essayer d'exposer &#224; ceux qui n'en sont pas instruits. Demandez-vous quelle ville ennemie pourrait &#234;tre prise, quelle ville amie conserv&#233;e par des soldats qui n'ob&#233;iraient pas, quelle arm&#233;e indisciplin&#233;e pourrait jamais remporter la victoire, quelles troupes sont plus faciles &#224; battre que celles o&#249; chacun songe &#224; pourvoir &#224; sa s&#251;ret&#233; particuli&#232;re, quelle belle action pourrait-&#234;tre accomplie par des gens insubordonn&#233;s, quel &#201;tat pourrait &#234;tre gouvern&#233; selon les lois, quelle maison pourrait &#234;tre conserv&#233;e, quels vaisseaux arriver &#224; destination ; et nousm&#234;mes, si nous avons des biens, par quel autre moyen les avons-nous obtenus que par l'ob&#233;issance ? C'est parce que nous savions ob&#233;ir que, nuit et jour, nous nous rendions rapidement o&#249; le devoir nous appelait, que, suivant en rangs serr&#233;s notre g&#233;n&#233;ral, nous &#233;tions irr&#233;sistibles et ne laissions aucun ordre &#224; demi accompli. Or, si l'ob&#233;issance para&#238;t &#234;tre le meilleur moyen d'acqu&#233;rir les biens, sachez qu'elle est aussi le meilleur moyen de conserver ce qu'il faut conserver. J'ajoute qu'auparavant beaucoup d'entre nous ne commandaient personne, mais &#233;taient command&#233;s ; maintenant vous tous qui &#234;tes ici, vous &#234;tes arriv&#233;s &#224; commander un nombre plus ou moins grand de subordonn&#233;s. Or, si vous pr&#233;tendez &#234;tre ob&#233;is de vos subordonn&#233;s, nous devons ob&#233;ir nous aussi &#224; nos sup&#233;rieurs. Mais il doit y avoir une diff&#233;rence entre notre ob&#233;issance et celle des esclaves : tandis que les esclaves ne servent leurs ma&#238;tres que par force, nous devons, nous, si nous pr&#233;tendons &#234;tre des hommes libres, faire de bon gr&#233; ce que nous estimons le plus digne de louange. Vous trouvez, m&#234;me parmi les &#201;tats qui ne sont pas soumis au gouvernement d'un seul, que le plus soumis &#224; ses chefs est aussi celui qui est le moins expos&#233; &#224; subir la loi de ses ennemis. Soyons donc assidus, comme Cyrus nous le demande, &#224; la porte de ce palais, et exer&#231;ons-nous &#224; ce qui peut le mieux nous garantir la possession des biens qu'il nous importe de conserver, et mettons-nous &#224; la disposition de Cyrus pour tout ce qui sera n&#233;cessaire ; car il faut bien nous persuader qu'il est impossible que Cyrus trouve quoi que ce soit &#224; faire pour son bien propre, sans que ce soit aussi pour le n&#244;tre, puisque nous avons les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts et les m&#234;mes ennemis. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsque Chrysantas eut fini son discours, plusieurs autres, Perses ou alli&#233;s, se lev&#232;rent pour appuyer son avis, et il fut d&#233;cid&#233; que les grands se pr&#233;senteraient toujours aux portes du palais et se tiendraient &#224; la disposition du prince pour ex&#233;cuter ses ordres, jusqu'&#224; ce qu'il les renvoy&#226;t. Et ce qui fut d&#233;cid&#233; alors est encore pratiqu&#233; aujourd'hui par les Asiatiques qui sont sous l'autorit&#233; du roi : ils viennent faire leur cour &#224; la porte de leurs chefs. Et les mesures que Cyrus prit, comme je l'ai montr&#233; dans mon r&#233;cit, pour affermir sa puissance et celle des Perses, ces m&#234;mes mesures sont encore en usage sous les rois qui lui ont succ&#233;d&#233;. Mais il en est ici comme en toutes choses quand le chef est bon, les lois sont observ&#233;es exactement ; quand il est mauvais, elles le sont m&#233;diocrement. Ainsi donc les grands venaient tous les jours &#224; la porte de Cyrus avec leurs chevaux et leurs lances. Il en avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; ainsi par les meilleurs de ceux qui l'avaient aid&#233; &#224; soumettre l'empire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A la t&#234;te de chaque service, Cyrus mit un administrateur particulier : il eut ainsi des percepteurs de revenus, des tr&#233;soriers payeurs, des inspecteurs des travaux, des gardiens de ses domaines et des intendants pour l'approvisionnement de sa maison. Pour surveiller les chevaux et les chiens[1], il nomma ceux qu'il croyait capables de les dresser le plus parfaitement pour son usage. Pour ceux qu'il crut devoir associer &#224; la garde de sa fortune, il veillait lui-m&#234;me &#224; ce qu'ils fussent les meilleurs possible, et il n'en laissait point le soin &#224; d'autres, persuad&#233; que c'&#233;tait sa t&#226;che &#224; lui. Il savait en effet que, s'il fallait jamais livrer bataille, c'&#233;tait parmi ceux-l&#224; qu'il devrait prendre ceux qui marcheraient &#224; ses c&#244;t&#233;s et &#224; sa suite pour partager avec lui les plus grands dangers, parmi eux qu'il aurait &#224; choisir les taxiarques de son infanterie et de sa cavalerie. Et s'il avait besoin de g&#233;n&#233;raux pour commander sans lui, il savait que c'&#233;tait l'un de ceux-l&#224; qu'il devrait envoyer, et que, pour garder et gouverner des villes et des nations enti&#232;res, c'&#233;tait &#224; eux qu'il devrait recourir, chez eux encore qu'il devrait choisir ses ambassadeurs, choix qui lui paraissait &#234;tre de la premi&#232;re importance pour arriver &#224; ses fins sans faire la guerre. Or Il sentait que, si les fonctionnaires charg&#233;s des affaires les plus graves et les plus nombreuses, n'&#233;taient point ce qu'ils devaient &#234;tre, tout trait mal, pour lui ; si au contraire ils &#233;talent ce qu'ils devaient &#234;tre, il croyait que tout irait bien. C'est dans cette conviction qu'il se chargea de cette surveillance. Il estimait qu'il devait comme eux s'exercer &#224; la vertu ; car il n'&#233;tait pas possible, &#224; son avis, si l'on n'&#233;tait pas soi-m&#234;me un homme de devoir, d'exciter les autres &#224; pratiquer le beau et le bien,&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces r&#233;flexions l'amen&#232;rent &#224; conclure qu'il avait, avant tout, besoin de loisir, s'il voulait pouvoir s'occuper de l'essentiel. D'un c&#244;t&#233;, il ne croyait pas possible de n&#233;gliger les finances, parce que la grandeur de l'empire devait entra&#238;ner de grandes d&#233;penses ; de l'autre, &#233;tant donn&#233;e l'&#233;tendue de ses possessions, s'il s'en occupait constamment lui-m&#234;me, il s'&#244;terait, pensait-Il, tout loisir pour veiller au salut de l'empire, Examinant donc les moyens d'avoir des finances en bon &#233;tat et de se m&#233;nager des loisirs, il imagina une organisation semblable &#224; celle de l'arm&#233;e. D'ordinaire dans l'arm&#233;e, les dizainiers veillent sur leur dizaine, les lochages sur les dizainiers, les chiliarques sur les lochages, et les myriarques sur les chiliarques. Ainsi personne ne reste sans surveillance, quel que soit le nombre des myriades, et quand le g&#233;n&#233;ral a besoin de l'arm&#233;e pour quelque entreprise, il lui suffit de donner ses ordres aux myriarques. C'est sur ce mod&#232;le que Cyrus centralisa l'administration des finances. Il put ainsi, en conf&#233;rant avec un petit nombre d'hommes, r&#233;gler parfaitement les affaires de sa maison, et d&#233;sormais il lui resta plus de temps libre que n'en a l'intendant d'une seule maison ou le capitaine d'un seul vaisseau. Ayant ainsi r&#233;gl&#233; ses affaires, il &quot;prit &#224; ses amis &#224; user de la m&#234;me organisation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;S'&#233;tant ainsi assur&#233; du loisir pour lui et ses ministres, il entreprit, avec l'autorit&#233; qu'il avait sur eux, de rendre ses associ&#233;s tels qu'ils devaient &#234;tre. &#8212; Tant d'abord, si, &#233;tant assez riche pour vivre du travail d'autrui, un ne se pr&#233;sentait pas &#224; sa porte, il s'informait de la raison. Il estimait que ceux qui fr&#233;quentaient ses portes n'oseraient rien faire de mal ni de honteux, d'abord &#224; cause de la pr&#233;sence du chef, ensuite parce qu'ils &#233;taient s&#251;rs qu'aucune de leurs actions n'&#233;chapperait aux regards des meilleurs ; pour ceux au contraire qui se dispensaient de venir, il pensait que leur abstention &#233;tait due &#224; la d&#233;bauche, &#224; quelque mauvais dessein ou &#224; la n&#233;gligence. Nous allons d'abord expliquer par quels moyens il for&#231;ait les n&#233;gligents &#224; se pr&#233;senter. Par son ordre, quelqu'un de ses plus intimes amis allait se saisir des biens de l'absent, en disant qu'il prenait ce qui &#233;tait &#224; lui. Chaque fois, ceux qui &#233;taient ainsi d&#233;pouill&#233;s accouraient se plaindre de l'injustice dont ils se croyaient victimes. Pendant un certain temps, Cyrus ne se donnait pas le loisir de leur donner audience, et, quand il les avait entendus, il renvoyait &#224; un terme &#233;loign&#233; le jugement de leur affaire. Il esp&#233;rait ainsi les accoutumer &#224; faire leur cour et se rendre moins odieux que s'il les avait contraints &#224; venir en les ch&#226;tiant lui-m&#234;me. C'&#233;tait l&#224; son premier moyen de leur apprendre &#224; se pr&#233;senter. Il en avait un autre, qui &#233;tait de charger des commissions les plus faciles et les plus fructueuses ceux qui fr&#233;quentaient ses portes et un autre encore, qui &#233;tait de n'accorder aucune gr&#226;ce aux absents. Mais le moyen de contrainte le plus efficace, c'&#233;tait, quand ils restaient insensibles &#224; tous ses avertissements, de leur enlever les biens qu'ils poss&#233;daient pour les donner &#224; un autre qu'il croyait dispos&#233; &#224; venir toutes les fois qu'il le fallait ; il se faisait ainsi un ami utile, au lieu d'un inutile : Le roi actuel fait rechercher encore ceux qui sont absents, quand ils devraient &#234;tre pr&#233;sents.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Telle &#233;tait sa conduite &#224; l'&#233;gard des absents. Pour ceux qui se tenaient &#224; sa disposition, il pensa qu'il ne pouvait mieux les engager &#224; rechercher le beau et le bien qu'en t&#226;chant lui-m&#234;me, puisqu'il se croyait leur chef l&#233;gitime, d'offrir en sa personne &#224; ses sujets le plus parfait mod&#232;le de vertu. Il lui semblait bien certain que les lois &#233;crites aussi rendent les hommes meilleurs ; mais il regardait un bon chef comme une loi voyante, puisqu'il est capable de commander et de voir celui qui d&#233;sob&#233;it et de le punir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'apr&#232;s ces principes, on le vit alors s'appliquer au culte des dieux avec une pi&#233;t&#233; accrue par la prosp&#233;rit&#233;. C'est alors que fut &#233;tabli le coll&#232;ge des mages ; lui-m&#234;me ne manquait jamais de chanter des hymnes aux dieux au lever du jour et d'offrir chaque jour des sacrifices aux dieux que les mages lui d&#233;signaient. Et ce qu'il institua alors dure encore aujourd'hui chez tous les rois qui se succ&#232;dent sur le tr&#244;ne de Perse. Les Perses suivirent d'abord son exemple, dans la pens&#233;e qu'eux aussi seraient plus heureux, s'ils honoraient les dieux comme celui qui &#233;tait &#224; la fois leur ma&#238;tre et l'id&#233;al de l'homme heureux, et aussi qu'ils lui plairaient en l'imitant. Cyrus, de son c&#244;t&#233;, regardait la pi&#233;t&#233; de ses amis comme sa sauve-garde. Il raisonnait comme ceux qui pr&#233;f&#232;rent naviguer avec des hommes pieux plut&#244;t qu'avec des gens qui passent pour &#234;tre impies. Il se disait en outre que, si tous ses associ&#233;s &#233;taient pieux, ils seraient moins dispos&#233;s &#224; commettre quelque crime les uns contre les autres et contre lui-m&#234;me, qui se consid&#233;rait comme leur bienfaiteur. Il faisait voir aussi qu'il attachait un grand prix &#224; ce qu'on ne f&#238;t tort &#224; aucun ami ni &#224; aucun alli&#233;, et il &#233;tait persuad&#233; qu'en se montrant scrupuleux observateur de la justice, les autres aussi seraient moins port&#233;s &#224; faire des profits illicites et ne chercheraient &#224; s'enrichir que par des voies l&#233;gitimes. Il croyait qu'il inspirerait mieux la pudeur &#224; tous, s'il laissait voir lui-m&#234;me qu'il respectait assez les autres pour ne rien dire ou faire de honteux, et il fondait sa conviction sur cette observation, c'est que les hommes respectent plus, je ne dis pas leur chef, mais celui m&#234;me qu'ils ne craignent point, s'il se respecte lui-m&#234;me, que s'il est impudent, de m&#234;me que, pour les femmes qu'on sent pudiques, on les regarde avec des yeux plus chastes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant &#224; l'ob&#233;issance, le meillour moyen, &#224; ses yeux, de la maintenir parmi ceux qui l'approchaient, c'&#233;tait de montrer qu'il r&#233;servait plus d'honneur &#224; ceux qui ob&#233;issaient sans h&#233;siter qu'&#224; ceux qui faisaient montre des vertus les plus brillantes et les plus laborieuses. Et il conforma toujours sa conduite &#224; cette conviction. En donnant l'exemple de la temp&#233;rance, il excitait les autres &#224; pratiquer cette vertu ; car, quand on voit celui qui pourrait le plus abuser de sa puissance rester fid&#232;le &#224; la mod&#233;ration, cela dispose les moins puissants &#224; ne commettre ouvertement aucun exc&#232;s. Il faisait entre la pudeur et la temp&#233;rance cette distinction que les gens qui ont de la pudeur &#233;vitent les actions honteuses, quand on les voit, et que les temp&#233;rants les &#233;vitent, m&#234;me quand on ne les voit pas. Il croyait que le meilleur moyen de faire pratiquer la continence, c'&#233;tait de montrer que lui-m&#234;me ne se laissait pas d&#233;tourner de ses devoirs par les plaisirs du moment, mais qu'il ne se les permettait que comme d&#233;lassement d'un travail honn&#234;te. Par cette conduite, il imprima, dans sa cour, un grand respect de la hi&#233;rarchie aux inf&#233;rieurs, toujours pr&#234;ts &#224; c&#233;der &#224; leur sup&#233;rieurs, et aux uns et aux autres une grande r&#233;serve et un grand respect de la biens&#233;ance. On n'y e&#251;t entendu ni les &#233;clats de la col&#232;re ni les rires d'une joie immod&#233;r&#233;e, mais, en les voyant, on aurait cru qu'ils vivaient r&#233;ellement pour le devoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224; ce qu'on faisait et voyait tous les jours &#224; la cour. Pour former aux exercices de la guerre ceux pour qui il les jugeait indispensables, il les emmenait &#224; la chasse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La chasse &#233;tait pour lui le meilleur des exercices militaires en g&#233;n&#233;ral, et en particulier le plus appropri&#233; &#224; la cavalerie ; car c'est la chasse qui contribue le plus &#224; donner de l'assiette aux cavaliers dans toute sorte de terrains, parce qu'ils sont oblig&#233;s de suivre les b&#234;tes sauvages partout o&#249; elles fuient ; c'est l&#224; surtout qu'ils apprennent &#224; combattre du haut d'un cheval, parce qu'ils rivalisent d'ardeur pour atteindre la proie. L'abstinence, le travail, le froid, le chaud, la faim, la soif, c'est surtout l&#224; qu'il habituait ses associ&#233;s &#224; les supporter. Et maintenant encore le roi et ses courtisans continuent les m&#234;mes pratiques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus pensait, comme on l'a vu par tous ces d&#233;tails, que personne n'est digne de commander, s'il n'est meilleur que ses sujets. En exer&#231;ant ainsi ceux qui l'entouraient, il s'exer&#231;ait lui-m&#234;me beaucoup plus qu'aucun d'eux &#224; la temp&#233;rance, aux arts et aux exercices de la guerre. En effet, il ne menait les autres &#224; la chasse que quand il n'&#233;tait pas oblig&#233; de rester &#224; la maison, et, s'il &#233;tait oblig&#233; de rester, il chassait en ville les b&#234;tes nourries dans ses parcs. Jamais il ne prit lui-m&#234;me son repas avant de s'&#234;tre mis en sueur, et ne laissa donner du fourrage aux chevaux avant de les avoir travaill&#233;s. Il invitait aussi &#224; cette chasse les porte-sceptres de son entourage. Il avait, ainsi que ceux qui l'entouraient, une grande sup&#233;riorit&#233; dans tous ces nobles exercices, gr&#226;ce &#224; cette application continuelle. Non seulement il en donnait l'exemple dans sa personne, mais encore ceux qu'il voyait les plus ardents &#224; poursuivre la perfection, il les r&#233;compensait par des pr&#233;sents, des commandements, des si&#232;ges d'honneur, et toutes sortes de distinctions. De l&#224; naissait une &#233;mulation g&#233;n&#233;rale, chacun voulant para&#238;tre le meilleur &#224; Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous croyons avoir remarqu&#233; dans la conduite de Cyrus qu'une de ses maximes &#233;tait qu'un chef ne doit pas se contenter de surpasser ses sujets en vertu, mais qu'il doit encore leur en imposer par des artifices. En tout cas, il prit lui-m&#234;me l'habillement des M&#232;des et persuada &#224; ses associ&#233;s de le rev&#234;tir aussi. Il lui semblait propre &#224; cacher les d&#233;fauts du corps que l'on peut avoir et faire para&#238;tre ceux qui le portent tr&#232;s beaux et tr&#232;s grands ; car la chaussure m&#233;dique est faite de mani&#232;re qu'il est tr&#232;s facile d'y mettre une hausse invisible qui fait para&#238;tre plus grand qu'on ne l'est en r&#233;alit&#233;. Il approuvait aussi qu'on se teign&#238;t les yeux pour les rendre plus brillants et qu'on se fard&#226;t pour relever la couleur naturelle de son teint. Il habitua aussi les siens &#224; ne pas cracher et &#224; ne pas se moucher en public, et &#224; ne pas se retourner pour regarder quelque chose, en gens qui ne se piquent de rien. Il pensait que tout cela contribuait &#224; rendre le chef plus v&#233;n&#233;rable aux yeux de ses subordonn&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi qu'il forma par lui-m&#234;me ceux qu'il croyait destin&#233;s &#224; commander, par des exercices et par la majest&#233; avec laquelle il les pr&#233;sidait. Quant &#224; ceux qu'il formait pour servir, loin de les pousser &#224; s'exercer &#224; aucun des travaux des hommes libres, il ne leur permettait m&#234;me pas l'usage des armes. Il avait soin qu'ils ne se privassent jamais de manger et de boire, en vue de s'exercer &#224; la mani&#232;re des hommes libres. Et quand ils rabattaient le gibier dans les plaines vers les cavaliers, il leur permettait d'emporter des vivres pour la chasse ; aux hommes libres, jamais. Dans les marches, il les conduisait aux points d'eau, comme les b&#234;tes de somme, et, quand c'&#233;tait l'heure du d&#233;jeuner, il attendait qu'ils eussent mang&#233; quelque chose, pour qu'ils ne fussent pas atteints de boulimie. Aussi l'appelaient-ils leur p&#232;re, comme les grands, parce qu'il veillait sur eux, de mani&#232;re &#224; ce qu'ils restassent toujours sans protester dans la condition servile.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est ainsi que Cyrus affermit l'empire perse tout entier. Pour lui, personnellement, il &#233;tait fort assur&#233; de n'avoir rien &#224; craindre des peuples qu'il avait soumis ; car il les jugeait l&#226;ches et les voyait d&#233;sunis, et d'ailleurs aucun de ses nouveaux sujets ne l'approchait ni le jour ni la nuit. Mais il en &#233;tait parmi eux qu'il jugeait tr&#232;s puissants et qu'il voyait arm&#233;s et unis ; les uns commandaient des corps de cavalerie, les autres des corps d'infanterie ; il se rendait compte que beaucoup d'entre eux avaient de la fiert&#233; et se croyaient capables de commander ; ceux-l&#224; communiquaient souvent avec ses gardes du corps ; beaucoup m&#234;me avaient de fr&#233;quents rapports avec Cyrus lui-m&#234;me, chose in&#233;vitable, s'il voulait user de leurs services : c'&#233;tait de ceux-l&#224; qu'il avait le plus &#224; craindre, et &#224; bien des &#233;gards. En r&#233;fl&#233;chissant aux moyens de se garantir de leurs entreprises, il jugea qu'il n'&#233;tait pas &#224; propos de les d&#233;sarmer et de leur interdire la guerre, parce que ce serait une injustice, qui pourrait amener la dissolution de l'empire, que d'autre part ne plus les laisser approcher de lui et leur t&#233;moigner ouvertement de la d&#233;fiance, ce serait provoquer la guerre. Au lieu de tous ces exp&#233;dients, il estima que le parti le plus s&#251;r pour lui et le plus honorable, c'&#233;tait de t&#226;cher de se faire lui-m&#234;me aimer d'eux plus qu'ils ne s'aimaient entre eux. Comment il nous semble &#234;tre arriv&#233; &#224; gagner leur amiti&#233;, voil&#224; ce que nous allons essayer d'exposer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour se faire aimer, Cyrus envoie des mets de sa table, fait de magnifiques pr&#233;sents, procure des m&#233;decins &#224; ses amis malades. Les rivalit&#233;s entre les grands entretiennent les jalousies entre eux et emp&#234;chent les ligues contre le roi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'abord, pendant toute sa vie, il employa tous les moyens en son pouvoir pour montrer la bont&#233; de son coeur, persuad&#233; que, s'il n'est pas facile d'aimer ceux qui paraissent nous ha&#239;r ni de vouloir du bien &#224; qui nous veut du mal, les gens que l'on voit pleins d'amiti&#233; et de bienveillance ne sauraient &#234;tre ha&#239;s de ceux qui croient en &#234;tre aim&#233;s. Aussi, tant qu'il ne put obliger par des dons en argent, c'est en montrant de la pr&#233;voyance pour ses amis, en travaillant pour eux et en laissant voir qu'il se r&#233;jouissait de leurs succ&#232;s et s'affligeait de leurs disgr&#226;ces qu'il essayait de capter leur amiti&#233;. Mais, quand il fut en &#233;tat de faire des cadeaux, il sentit aussit&#244;t que le plaisir le plus sensible qu'&#224; d&#233;pense &#233;gale les hommes puissent se faire entre eux, c'est de se faire part des viandes et des liqueurs de leur table. Anim&#233; d'un tel sentiment, il prit d'abord ses mesures pour qu'on serv&#238;t toujours &#224; sa table des mets pareils &#224; ceux qu'il mangeait lui-m&#234;me et en quantit&#233; suffisante pour un grand nombre d'hommes, et il distribuait tout ce qui &#233;tait servi, sauf sa part et celle de ses convives, &#224; ceux de ses amis auxquels il voulait envoyer un souvenir ou une marque d'affection. Il en envoyait aussi &#224; ceux dont il avait &#224; se louer, soit pour la garde de sa personne, soit pour les soins qu'on lui rendait, soit pour tout autre motif, montrant par l&#224; qu'il connaissait les gens empress&#233;s &#224; lui plaire. Il honorait aussi des mets de sa table ceux de ses serviteurs qu'il voulait r&#233;compenser. De plus il faisait placer sur sa table tous les mets destin&#233;s &#224; ses serviteurs, s'imaginant que ce proc&#233;d&#233; aussi leur inspirerait de l'affection, comme il en inspire aux chiens. Voulait-il qu'un de ses amis f&#251;t honor&#233; par le peuple, il lui envoyait quelque plat de sa table, et maintenant encore, quand on voit quelqu'un recevoir des vivres de la table royale, tout le monde l'en respecte davantage, parce qu'on croit qu'il est en faveur et en &#233;tat d'obtenir ce qu'il demande. Au reste, ce n'est pas seulement pour les raisons que je viens d'all&#233;guer que les mets envoy&#233;s par le roi font plaisir ; en r&#233;alit&#233; tout ce qui vient de la table du roi est d'une saveur sup&#233;rieure. Et l'on ne doit pas s'en &#233;tonner ; car de m&#234;me que les autres m&#233;tiers sont pratiqu&#233;s avec plus d'art dans les grandes villes, de m&#234;me les aliments du roi sont beaucoup mieux appr&#234;t&#233;s. Dans les petites villes, en effet, ce sont les m&#234;mes artisans qui fabriquent le lit, la porte, la charrue, la table et qui b&#226;tissent m&#234;me souvent la maison, bien heureux encore, si avec tant de m&#233;tiers, ils trouvent assez de clients pour les nourrir. Or il est impossible qu'un homme qui fait plusieurs m&#233;tiers les fasse tous parfaitement[2]. Dans les grandes villes, au contraire, o&#249; beaucoup de gens ont besoin de chaque esp&#232;ce de choses, un seul m&#233;tier suffit pour nourrir un artisan, et parfois m&#234;me une simple partie de ce m&#233;tier : tel homme chausse les hommes, tel autre, les femmes ; il arrive m&#234;me qu'ils trouvent &#224; vivre en se bornant, l'un &#224; coudre le cuir, l'autre &#224; le d&#233;couper, un autre en ne taillant que l'empeigne, un autre en ne faisant autre chose que d'assembler ces pi&#232;ces, Il s'ensuit que celui qui s'est sp&#233;cialis&#233; dans une toute petite partie d'un m&#233;tier est tenu d'y exceller. Il en est de m&#234;me pour l'art culinaire. Celui en effet qui n'a qu'un serviteur pour pr&#233;parer les canap&#233;s, dresser la table, p&#233;trir le pain, appr&#234;ter tant&#244;t un plat, tant&#244;t un autre, doit, &#224; mon avis, que l'ouvrage soit bien ou mal fait, s'en accommoder. Quand, au contraire, il y a de la besogne en suffisance pour que l'un fasse bouillir les viandes, qu'un autre les grille, qu'un troisi&#232;me fasse bouillir les poissons, qu'un autre les grille, qu'un autre fasse le pain, et encore pas toute esp&#232;ce de pain, mais qu'il lui suffit de fabriquer une esp&#232;ce sp&#233;ciale qui est en vogue, le travail ainsi compris doit n&#233;cessairement donner, &#224; mon avis, des produits tout &#224; fait sup&#233;rieurs en chaque genre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour cette attention &#224; faire part des mets de sa table, Cyrus n'avait pas d'&#233;gal. Comment il &#233;tait &#233;galement sup&#233;rieur aux autres par tous ses autres proc&#233;d&#233;s pour gagner les coeurs, c'est ce que je vais exposer. Comme il surpassait de beaucoup les autres par la grandeur de ses revenus, il les surpassait bien davantage encore par la grandeur de ses pr&#233;sents. C'est lui qui inaugura cette munificence, et elle subsiste encore chez les rois d'&#224; pr&#233;sent. A qui voit-on des amis plus riches qu'au roi des Perses ? Qui montre plus de magnificence &#224; parer ses amis de belles robes que le roi ? De qui les pr&#233;sents sont-ils plus faciles &#224; reconna&#238;tre que certains pr&#233;sents du roi, bracelets, colliers, chevaux &#224; frein d'or, tous ornements qu'on ne peut tenir l&#224;-bas que de la main du roi ? De quel autre peut-on dire que la grandeur de ses pr&#233;sents lui fait donner la pr&#233;f&#233;rence sur un fr&#232;re, un p&#232;re, des enfants ? Quel autre que le roi des Perses s'est vu en &#233;tat de ch&#226;tier des ennemis &#233;loign&#233;s de plusieurs mois de marche ? Quel autre conqu&#233;rant fut en mourant appel&#233; p&#232;re par les sujets qu'il avait soumis, titre qui &#233;videmment d&#233;note un bienfaiteur plut&#244;t qu'un spoliateur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous savons aussi que ceux qu'on appelle les yeux et les oreilles du roi, c'est uniquement par des pr&#233;sents et des distinctions qu'il se les attacha ; car c'est en r&#233;compensant g&#233;n&#233;reusement ceux qui lui apportaient des nouvelles importantes qu'il excitait beaucoup de gens &#224; &#233;couter et &#224; observer ce que le roi avait int&#233;r&#234;t &#224; savoir, et c'est ce qui a donn&#233; lieu de croire que le roi avait beaucoup d'yeux et beaucoup d'oreilles[3]. Si quelqu'un s'imagine que le roi choisissait un seul homme pour &#234;tre son oeil, il est dans l'erreur. Car un seul ne verrait, un seul n'entendrait que peu de choses ; et ce serait en quelque sorte commander aux autres de ne point s'en m&#234;ler, si cette t&#226;che n'&#233;tait confi&#233;e qu'&#224; un seul. En outre, comme celui-l&#224; serait g&#233;n&#233;ralement connu, on saurait qu'il faut s'en m&#233;fier. Mais il n'en est pas ainsi, et quiconque pr&#233;tend avoir entendu ou vu quelque chose qui m&#233;rite l'attention, le roi l'&#233;coute. Voil&#224; pourquoi l'on dit qu'il a beaucoup d'oreilles et beaucoup d'yeux. Partout on craint de dire des choses qui pourraient nuire au roi, comme s'il les entendait lui-m&#234;me, et de faire des choses qui pourraient lui nuire, comme s'il &#233;tait pr&#233;sent en personne. Aussi, loin qu'on os&#226;t tenir sur Cyrus des propos d&#233;sobligeants, chacun se tenait devant les gens avec qui il se trouvait, comme s'ils eussent &#233;t&#233; les yeux et les oreilles du roi. Et si l'on se comportait ainsi &#224; son &#233;gard, il faut sans doute en attribuer la cause &#224; sa volont&#233; de r&#233;compenser magnifiquement les plus petits services. Surpasser les autres par la grandeur de ses pr&#233;sents, quand on est le plus riche, cela n'a rien d'&#233;tonnant ; mais les surpasser, quand on est roi, par les soins et les attentions qu'on a pour ses amis, voil&#224; qui est plus m&#233;morable[4]. Or tout le monde savait, dit-on, que rien n'aurait caus&#233; autant de honte &#224; Cyrus que d'&#234;tre vaincu dans les soins de l'amiti&#233;. On rapporte de lui ce mot, que la t&#226;che d'un bon berger est &#224; peu pr&#232;s celle d'un bon roi ; le berger en effet doit, en tirant profit de ses troupeaux, leur procurer le bonheur, le bonheur propre aux bestiaux, et le roi de m&#234;me doit, en usant des villes et (les hommes, les rendre heureux. Sera-t-on surpris qu'avec de tels sentiments, il ait eu l'ambition de se distinguer entre tous les hommes par sa bienfaisance ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Entre autres belles preuves de la justesse de ses vues, en voici une qu'il donna, dit-on, &#224; Cr&#233;sus. Celui-ci lui remontrait qu'&#224; force de donner il deviendrait pauvre, alors qu'il &#233;tait ma&#238;tre d'entasser dans son palais des monceaux d'or tels que jamais un seul homme n'en avait poss&#233;d&#233;. Cyrus, dit-on, lui fit cette question : &#171; Et &#224; quelle somme crois-tu que monteraient mes richesses, si, comme tu me le conseilles, j'avais ramass&#233; de l'or depuis que je r&#232;gne ? &#187; Cr&#233;sus cita un chiffre &#233;norme. A quoi Cyrus r&#233;pondit : &#171; Eh bien, Cr&#233;sus, envoie avec Hystaspe que voici l'homme en qui tu as le plus de confiance. Et toi, Hystaspe, ajouta-t-il, fais le tour de mes amis et dis leur que j'ai besoin d'or pour une entreprise, et de fait j'en ai besoin. Prie-les d'&#233;crire chacun la somme qu'il pourrait me fournir, de mettre leur sceau &#224; leur souscription et de la remettre &#224; l'envoy&#233; de Cr&#233;sus qui me l'apportera. &#187; Il &#233;crivit dans une lettre ce qu'il venait de dire, la cacheta de son sceau et chargea Hystaspe de la porter &#224; ses amis. La lettre portait aussi qu'ils eussent &#224; recevoir Hystaspe comme son ami. Quand Hystaspe eut fini son tour et que le serviteur de Cr&#233;sus eut rapport&#233; les souscriptions, Hystaspe dit : &#171; Moi aussi, roi Cyrus, traite-moi d&#233;sormais comme un homme riche ; car, gr&#226;ce &#224; ta lettre, je reviens avec d'innombrables pr&#233;sents. &#187; Cyrus dit : &#171; Voil&#224; donc d&#233;j&#224; un premier tr&#233;sor que nous avons dans la personne de cet homme-ci. Mais consid&#232;re les autres et calcule &#224; combien se monte ce dont je puis disposer en cas de besoin. &#187; Cr&#233;sus, ayant fait le calcul, trouva, dit-on, plusieurs fois autant que, d'apr&#232;s lui, Cyrus aurait eu dans ses coffres, s'il avait th&#233;sauris&#233;. Cette preuve faite, on rapporte que Cyrus ajouta : &#171; Tu vois, Cr&#233;sus, que moi aussi j'ai des tr&#233;sors, et tu veux que, pour en amasser chez moi, je m'expose &#224; l'envie et &#224; la haine et que je place ma confiance dans des mercenaires auxquels j'en confierais la garde. Pour moi, au contraire, ce sont les amis que j'enrichis qui sont des tr&#233;sors pour moi et qui sont pour ma personne et mes biens des gardes plus fid&#232;les que les mercenaires que je chargerais de les garder. Laisse-moi te dire encore une chose, Cr&#233;sus, c'est que ce d&#233;sir que les dieux ont mis dans les &#226;mes des hommes en les faisant tous &#233;galement pauvres, ce d&#233;sir-l&#224;, je ne peux, moi, non plus que les autres, m'en rendre ma&#238;tre, et je suis, comme tout le monde, insatiable de richesses. Cependant, il y a un point o&#249; je crois diff&#233;rer de la plupart des gens. Ceux-ci, quand ils ont acquis plus que le n&#233;cessaire, en enfouissent une partie, en laissent pourrir une autre et se tracassent &#224; compter, mesurer, peser, a&#233;rer et garder le reste. Et pourtant, avec tous ces biens qu'ils ont chez eux, ils ne mangent pas plus que leur estomac ne peut contenir, car ils cr&#232;veraient ; ils ne se couvrent pas de plus d'habits qu'ils n'en peuvent porter, car ils &#233;toufferaient ; mais ces biens superflus ne sont pour eux que des embarras. Pour moi, me soumettant &#224; l'ordre des dieux, je convoite toujours de nouvelles richesses ; mais une fois que je les ai acquises, tout ce que je vois chez moi de surabondant, je l'emploie &#224; subvenir aux besoins de mes amis, et, en enrichissant et obligeant les gens, je gagne leur bienveillance et leur amiti&#233;, d'o&#249; je r&#233;colte le repos et la gloire, fruits qui ne pourrissent point et dont l'exc&#232;s ne fait point de mal. Au contraire, plus la gloire s'&#233;tend, plus elle devient imposante et belle et facile &#224; porter ; parfois m&#234;me elle rend plus l&#233;gers ceux qui la portent. Et pour que tu le saches bien, Cr&#233;sus, continuat-il, ce ne sont pas ceux qui ont et qui gardent le plus de choses que je consid&#232;re comme les plus heureux ; car alors les plus heureux seraient les soldats en garnison dans une ville, puisqu'ils gardent tout ce qu'elle renferme ; mais celui qui peut acqu&#233;rir les plus grands biens par des voies justes et en user honn&#234;tement, voil&#224; l'homme que je regarde comme le plus heureux. &#187; Et l'on voyait bien qu'il conformait sa conduite &#224; ses discours.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En outre ayant remarqu&#233; que la plupart des hommes, tant qu'ils sont en bonne sant&#233;, s'appliquent &#224; se procurer le n&#233;cessaire et mettent en r&#233;serve les provisions propres au r&#233;gime des gens bien portants ; mais voyant, d'autre part, qu'ils n'ont gu&#232;re souci de se pourvoir des choses utiles en cas de maladie, il crut devoir se procurer aussi ces derni&#232;res. Il attira chez lui les meilleurs m&#233;decins par son empressement &#224; les payer, et tout ce qu'ils lui indiquaient d'instruments, de rem&#232;des, d'aliments ou de boissons utiles, il se le procurait et le mettait en r&#233;serve chez lui ; et, lorsqu'un personnage dont la sant&#233; lui inspirait de l'int&#233;r&#234;t tombait malade, il allait le voir et fournissait tout ce dont il avait besoin, et il t&#233;moignait sa gratitude aux m&#233;decins, quand ils avaient gu&#233;ri avec les rem&#232;des qu'ils prenaient chez lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224;, entre beaucoup d'autres du m&#234;me genre, les moyens qu'il imaginait pour occuper le premier rang dans le coeur de ceux dont il voulait &#234;tre aim&#233;. Quant aux jeux qu'il proposait et aux prix qu'il offrait, dans le but d'inspirer de l'&#233;mulation pour les nobles travaux, s'ils m&#233;ritaient des &#233;loges &#224; Cyrus pour le soin qu'il prenait de faire pratiquer la vertu, ils excitaient par contre des contestations et des rivalit&#233;s entre les grands. En outre Cyrus avait presque fait une loi &#224; tous ceux qui avaient un proc&#232;s &#224; juger ou qui &#233;taient en contestation pour un prix de s'entendre pour choisir des juges. Naturellement les deux partis t&#226;chaient d'avoir pour juges les gens les plus puissants et les mieux dispos&#233;s pour eux. Mais le vaincu enviait les vainqueurs et ha&#239;ssait ceux qui ne lui avaient pas donn&#233; leur suffrage. De son c&#244;t&#233; le vainqueur, affectant de ne devoir la victoire qu'&#224; la justice de sa cause, pensait ne devoir de reconnaissance &#224; personne. Ainsi ceux qui voulaient avoir le premier rang dans l'amiti&#233; de Cyrus se jalousaient entre eux, comme on le fait dans les r&#233;publiques, en sorte que la plupart cherchaient &#224; se supplanter les uns les autres plut&#244;t que de s'entendre entre eux pour agir dans un int&#233;r&#234;t commun. On voit par l&#224; ce que Cyrus imaginait pour se faire aimer de tous les grands plus qu'ils ne s'aimaient entre eux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE III&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sortie solennelle de Cyrus. Ordonnance du cort&#232;ge. Course de chevaux et de chars. Conversation de Ph&#233;raulas avec un Sace sur le prix des richesses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Maintenant je vais d&#233;crire comment Cyrus sortit pour la premi&#232;re fois de son palais en grand apparat : cet apparat m&#234;me nous para&#238;t &#234;tre un des artifices imagin&#233; pour imprimer le respect de son autorit&#233;. Et d'abord, avant le jour de la sortie, il fit venir ceux des Perses et des alli&#233;s qui avaient un commandement, et il leur distribua ses robes m&#233;diques. Ce fut la premi&#232;re fois que les Perses endoss&#232;rent le costume des M&#232;des. Et tout en faisant sa distribution, il leur dit qu'il voulait se rendre aux enclos sacr&#233;s qu'on avait r&#233;serv&#233;s pour les dieux et y sacrifier avec eux : &#171; Pr&#233;sentez-vous donc, dit-il, [demain] aux portes du palais, avant le lever du soleil, par&#233;s de ces robes et placez-vous comme le perse Ph&#233;raulas vous l'indiquera en mon nom, et, quand, ajouta-t-il, je me mettrai &#224; votre t&#234;te, suivez-moi dans l'ordre prescrit. Et si l'un de vous trouve une disposition plus belle que celle que nous allons suivre, qu'il me l'apprenne &#224; notre retour. Car il faut que tous les d&#233;tails de la c&#233;r&#233;monie soient r&#233;gl&#233;s de la fa&#231;on qui vous para&#238;tra la plus belle et la plus convenable. &#187; Quand il eut distribu&#233; aux grands ses plus belles robes, il fit apporter encore d'autres robes m&#233;diques ; car il en avait fait faire une grande quantit&#233;, prodiguant les robes pourpres, les robes grenat, les robes &#233;carlates, les robes cramoisies. Ayant distribu&#233; &#224; chacun des chefs le lot qui lui revenait, il leur dit d'en parer leurs amis, &#171; comme je vous ai par&#233;s vous-m&#234;mes &#187; ajouta-t-il. L'un des assistants lui ayant demand&#233; : &#171; Et toi, Cyrus, quand te pareras-tu ? &#8212; Ne trouvez-vous donc pas, r&#233;pondit-il, que c'est me parer moi-m&#234;me que de vous parer ? Soyez sans inqui&#233;tude, ajouta-t-il, si je peux vous faire du bien &#224; vous, mes amis, quelle que soit la robe que je porte, je vous para&#238;trai beau. &#187; Alors les chefs, s'&#233;tant retir&#233;s, firent venir leurs amis et les par&#232;rent de ces robes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus avait reconnu dans le pl&#233;b&#233;ien Ph&#233;raulas un homme intelligent, ami du beau, attach&#233; &#224; la discipline et jaloux de lui plaire. C'&#233;tait lui qui jadis avait appuy&#233; l'avis de r&#233;gler les r&#233;compenses sur le m&#233;rite de chacun. Il le fit appeler et le consulta sur les moyens d'organiser le cort&#232;ge le plus propre &#224; charmer les yeux des sujets loyaux et &#224; intimider les malveillants. Quand, apr&#232;s examen, ils se furent mis d'accord, il ordonna &#224; Ph&#233;raulas de veiller &#224; ce que le cort&#232;ge f&#251;t organis&#233; le lendemain comme ils l'avaient d&#233;cid&#233;. &#171; J'ai donn&#233; des ordres, ajouta-t-il, pour que tout le monde t'ob&#233;isse sur l'ordre de marche. Pour qu'on &#233;coute plus volontiers tes instructions, prends, ajouta-t-il, les tuniques que voici et distribueles aux officiers de la garde ; donne ces housses aux officiers de cavalerie, ces tuniques-ci aux conducteurs de chars. &#187; En le voyant, les officiers lui disaient : &#171; Te voil&#224; devenu un personnage, Ph&#233;raulas, puisque nous-m&#234;mes nous devons suivre tes instructions. &#8212; Non, par Zeus, r&#233;pliquait Ph&#233;raulas, non seulement je ne le suis pas, ce me semble, mais je suis m&#234;me r&#233;duit &#224; porter les bagages. En tout cas, voici deux housses que je porte, l'une pour toi, l'autre pour un de tes camarades. Choisis, toi, celle des deux que tu voudras. &#187; D&#232;s lors, celui qui recevait la housse oubliait sa jalousie et tout aussit&#244;t lui demandait conseil sur le choix &#224; faire. Ph&#233;raulas lui conseillait de prendre la meilleure et ajoutait : &#171; Si tu me trahis en disant que je t'ai donn&#233; &#224; choisir, une autre fois, quand je remplirai ma commission, tu ne me trouveras plus aussi accommodant. &#187; La distribution finie conform&#233;ment &#224; l'ordre de Cyrus, Ph&#233;raulas s'occupa aussit&#244;t des dispositions &#224; prendre pour que la sortie f&#251;t de tous points aussi parfaite que possible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand vint le lendemain, tout &#233;tait brillamment pr&#233;par&#233; avant le jour. On avait plac&#233; de chaque c&#244;t&#233; de la route des haies de soldats, comme on en place encore aujourd'hui aux endroits par o&#249; le roi doit passer. Il n'est permis &#224; personne de p&#233;n&#233;trer &#224; l'int&#233;rieur de ces haies, hormis les personnages de consid&#233;ration. Il y avait aussi des mastigophores pour frapper ceux qui causeraient du d&#233;sordre. On voyait d'abord, rang&#233;s en avant des portes, environ quatre mille hommes de la garde, sur quatre de hauteur, puis deux mille de chaque c&#244;t&#233; des portes. Toute la cavalerie &#233;tait l&#224;, les hommes descendus de leurs chevaux, les mains gliss&#233;es sous leurs robes, comme on le fait encore maintenant en pr&#233;sence du roi[5]. Les Perses occupaient la droite du chemin, les alli&#233;s la gauche ; les chars &#233;taient rang&#233;s de m&#234;me, une moiti&#233; d'un c&#244;t&#233;, l'autre de l'autre. Quand les portes du palais furent ouvertes, on vit sortir d'abord des taureaux de toute beaut&#233; rang&#233;s quatre par quatre, pour &#234;tre sacrifi&#233;s &#224; Zeus et &#224; ceux des autres dieux que les mages avaient d&#233;sign&#233;s. Car c'est une maxime chez les Perses qu'en mati&#232;re de religion, beaucoup plus qu'en toute autre chose, il faut avoir recours &#224; ceux qui s'en occupent sp&#233;cialement. Apr&#232;s les boeufs, venaient des chevaux qu'on devait immoler au Soleil ; apr&#232;s les chevaux, s'avan&#231;ait un char attel&#233; de chevaux blancs, au joug d'or, couronn&#233; de bandelettes, consacr&#233; &#224; Zeus ; ensuite le char du Soleil, attel&#233; de chevaux blancs et couronn&#233; de bandelettes comme le pr&#233;c&#233;dent ; enfin un troisi&#232;me char dont les chevaux &#233;taient couverts de housses de pourpre, et, derri&#232;re ce char, des hommes suivaient, portant du feu sur un grand foyer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ensuite Cyrus lui-m&#234;me parut hors des portes, mont&#233; sur un char, coiff&#233; d'une tiare droite et v&#234;tu d'une tunique de pourpre, avec une rayure blanche en son milieu, rayure que lui seul a droit de porter. Il avait aux jambes un pantalon rouge &#233;carlate et une robe &#224; manches tout enti&#232;re de pourpre. Il avait aussi autour de sa tiare un diad&#232;me, marque de distinction que portaient aussi les parents du roi et qu'ils portent encore &#224; pr&#233;sent. Il avait les mains hors des manches. A c&#244;t&#233; de lui &#233;tait son cocher, homme de haute taille, mais plus petit que lui, soit qu'il le f&#251;t r&#233;ellement ou par quelque artifice. En tout cas, Cyrus paraissait beaucoup plus grand. A sa vue, tous se prostern&#232;rent, soit que certains eussent re&#231;u l'ordre d'en donner l'exemple, soit qu'ils eussent &#233;t&#233; frapp&#233;s de l'appareil, de la taille et de la beaut&#233; que paraissait avoir Cyrus. Auparavant aucun des Perses ne se prosternait devant lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le char de Cyrus s'avan&#231;a, les quatre premiers mille gardes marchaient devant ; les deux autres mille de chaque c&#244;t&#233;. Imm&#233;diatement apr&#232;s lui, venaient &#224; cheval les grands personnages de sa suite au nombre d'environ trois cents, en grand apparat, avec leurs javelots. Apr&#232;s eux on menait en main les chevaux de ses &#233;curies, avec des freins d'or et des housses verget&#233;es, au nombre d'environ deux cents. Deux mille piquiers venaient ensuite, et apr&#232;s eux les dix mille Perses qui avaient form&#233; le premier corps de cavalerie, rang&#233;s sur cent de tous c&#244;t&#233;s et conduits par Chrysantas ; apr&#232;s eux, dix mille autres cavaliers perses rang&#233;s de m&#234;me et conduits par Hystaspe, puis dix mille autres dans le m&#234;me ordre sous la conduite de Datamas, d'autres sous la conduite de Gadatas, puis les cavaliers m&#232;des, puis les Arm&#233;niens et derri&#232;re eux les Hyrcaniens, et derri&#232;re eux les Cadusiens et ensuite les Saces. Apr&#232;s les cavaliers venaient les chars rang&#233;s quatre par quatre ; et &#224; leur t&#234;te &#233;tait le perse Artabatas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tandis que Cyrus s'avan&#231;ait, une foule innombrable l'accompagnait en dehors des haies de soldats, pour lui demander l'un une chose, l'autre une autre. Il leur envoya quelques-uns de ses porte-sceptres (il y en avait trois qui l'escortaient de chaque c&#244;t&#233; de son char pr&#233;cis&#233;ment pour porter ses messages), avec ordre d'annoncer que, si quelqu'un avait une demande &#224; lui faire, il l'adress&#226;t &#224; l'un des hipparques, qui, disait-il, l'en informerait. La foule aussit&#244;t se reporta vers les cavaliers, longeant les rangs et se demandant chacun &#224; quel officier il s'adresserait. Quand Cyrus voulait que certains de ses amis fussent sp&#233;cialement honor&#233;s par le peuple, il leur d&#233;tachait un messager pour les appeler pr&#232;s de lui l'un apr&#232;s l'autre et leur disait : &#171; Si ces gens qui vous suivent vous soumettent une requ&#234;te qui vous paraisse n&#233;gligeable, ne vous en occupez pas ; si, au contraire, vous trouvez la demande justifi&#233;e, faites-moi un rapport, afin que nous avisions ensemble au moyen d'y satisfaire. &#187; Tous, &#224; l'appel de Cyrus, ob&#233;issaient &#224; toute vitesse, magnifiant ainsi l'autorit&#233; de Cyrus et t&#233;moignant de leur empressement &#224; lui ob&#233;ir. Seul, un certain Da&#239;phern&#232;s, homme d'un caract&#232;re fruste, s'imagina qu'en ob&#233;issant lentement, il se donnerait un air d'ind&#233;pendance. Cyrus, s'en &#233;tant aper&#231;u, ne lui laissa pas le temps d'approcher ni de lui parler, et, lui d&#233;p&#234;chant un de ses porte-sceptres, il lui fit dire qu'il n'avait plus besoin de lui et &#224; l'avenir il ne l'appela plus. Comme celui qui avait &#233;t&#233; mand&#233; apr&#232;s Da&#239;phern&#232;s &#233;tait arriv&#233; avant lui pr&#232;s de Cyrus, celui-ci lui fit cadeau d'un des chevaux qui marchaient &#224; sa suite et enjoignit &#224; un de ses porte-sceptres de le lui emmener o&#249; il le d&#233;sirerait. Les assistants sentirent tout le prix de cette faveur et d&#232;s lors on le courtisa beaucoup plus qu'auparavant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils arriv&#232;rent aux enclos sacr&#233;s, ils sacrifi&#232;rent &#224; Zeus et firent un holocauste des taureaux[6] ; ils br&#251;l&#232;rent de m&#234;me les chevaux en l'honneur du Soleil ; puis ils immol&#232;rent des victimes &#224; la terre dans les formes que leur indiqu&#232;rent les mages, puis aux h&#233;ros protecteurs de la Syrie ; ensuite, comme la place se pr&#234;tait &#224; son dessein, Cyrus indiqua un but &#233;loign&#233; d'environ cinq stades et dit aux cavaliers rang&#233;s par nation d'y lancer leurs chevaux &#224; toute vitesse. Lui-m&#234;me fit la course avec les Perses et l'emporta de beaucoup sur les autres ; car il s'&#233;tait particuli&#232;rement exerc&#233; &#224; l'&#233;quitation. Parmi les M&#232;des, ce fut Artabaze, le m&#234;me &#224; qui Cyrus avait donn&#233; un cheval, qui fut vainqueur ; parmi les Syriens qui avaient pass&#233; au parti des Perses, ce fut Gadatas ; parmi les Arm&#233;niens, Tigrane ; parmi les Hyrcaniens, le fils du commandant de la cavalerie ; parmi les Saces, un simple soldat qui avait distanc&#233; avec son cheval les autres chevaux de pr&#232;s de la moiti&#233; de la carri&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On rapporte que Cyrus, ayant demand&#233; au jeune homme s'il &#233;changerait son cheval contre un royaume, celui-ci r&#233;pondit : &#171; Non, je ne l'&#233;changerais pas contre un royaume ; mais je le donnerais pour m'assurer l'amiti&#233; d'un brave homme. &#8212; Eh bien, lui dit Cyrus, je vais te montrer un endroit o&#249; tu ne pourrais rien jeter, m&#234;me en fermant les yeux, sans toucher un brave homme. &#8212; Montre-le moi donc tout de suite, dit le Sace, afin que j'y jette cette motte de terre. &#187; En disant cela, il la ramassait. Cyrus lui d&#233;signe l'endroit o&#249; &#233;taient la plupart de ses amis. Le Sace alors ferme les yeux, lance sa motte et atteint Ph&#233;raulas qui passait, portant justement un message sur l'ordre de Cyrus. Bien que touch&#233;, Ph&#233;raulas ne se retourna m&#234;me pas et poursuivit son chemin vers l'endroit o&#249; il avait ordre d'aller. Le Sace, ayant ouvert les yeux, demande qui il avait touch&#233;. &#171; Par Zeus, dit Cyrus, aucun de ceux qui sont ici. &#8212; Je n'ai pourtant pas touch&#233; un de ceux qui n'y sont pas, dit le jeune homme. &#8212; Si, r&#233;pliqua Cyrus, tu as touch&#233; celuil&#224; qui chevauche &#224; toute vitesse le long des chars. &#8212; Et comment ne se retourne-t-il pas ? demanda le Sace. &#8212; C'est que c'est un fou sans doute, &#187; r&#233;pondit Cyrus. L&#224;-dessus le jeune homme s'en alla voir qui c'&#233;tait, et il trouva Ph&#233;raulas, dont le menton &#233;tait plein de terre et de sang ; car le coup l'avait fait saigner du nez. S'&#233;tant approch&#233; de lui, il lui demanda s'il avait &#233;t&#233; touch&#233;. &#171; Comme tu le vois, dit Ph&#233;raulas. &#8212; Alors, reprit le Sace, je te donne le cheval que voici. &#8212; En &#233;change de quoi ? &#187; demanda Ph&#233;raulas. Le Sace lui raconta ce qui s'&#233;tait pass&#233; et lui dit &#224; la fin : &#171; Et je suis persuad&#233; que j'ai touch&#233; un brave homme. &#8212; Si tu &#233;tais sage, reprit Ph&#233;raulas, tu donnerais ton cheval &#224; un homme plus riche que moi. Je l'accepte cependant, et je prie les dieux, ajouta-t-il, qui sont cause que tu m'as touch&#233;, de me mettre en &#233;tat de faire que tu ne te repentes pas de ton pr&#233;sent. Et maintenant, dit-il, monte sur mon cheval et retourne &#224; ton poste. J'irai t'y rejoindre. &#187; Ils firent alors &#233;change de leurs montures. Parmi les Cadusiens, ce fut Rathin&#232;s qui remporta le prix.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus fit aussi courir chacun des corps de chars, et &#224; tous les vainqueurs il donna des boeufs pour faire un sacrifice et un festin et des coupes. Il re&#231;ut lui aussi un boeuf comme prix de sa victoire ; mais pour sa part de coupes, il la donna &#224; Ph&#233;raulas, jugeant qu'il avait magnifiquement ordonn&#233; sa sortie du palais. L'ordonnance de la cavalcade est encore aujourd'hui telle que Cyrus l'&#233;tablit alors, sauf qu'on ne m&#232;ne pas de victimes, quand il n'y a pas de sacrifice. La parade finie, ils reprirent le chemin de la ville et se retir&#232;rent, ceux qui avaient re&#231;u des maisons, dans leurs maisons, ceux qui n'en avaient pas re&#231;u, dans leurs quartiers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant &#224; Ph&#233;raulas, il invita le Sace qui lui avait donn&#233; son cheval, l'installa chez lui et lui fournit tout en abondance. Quand ils eurent fini de d&#238;ner, il remplit les coupes qu'il avait re&#231;ues de Cyrus, porta la sant&#233; de son h&#244;te et les lui donna. Et le Sace, consid&#233;rant la quantit&#233; et la beaut&#233; des couvertures et des meubles et le grand nombre des serviteurs, lui demanda : &#171; Dis-moi, Ph&#233;raulas, est-ce que dans ton pays tu &#233;tais d&#233;j&#224; au nombre des riches ? &#8212; Des riches ! r&#233;pliqua Ph&#233;raulas. J'&#233;tais, comme tout le monde sait, de ceux qui vivent du travail de leurs mains ; car mon p&#232;re, qui travaillait luim&#234;me et me nourrissait p&#233;niblement, me donna l'&#233;ducation des enfants ; mais, quand je fus arriv&#233; &#224; l'adolescence, comme il ne pouvait me nourrir &#224; ne rien faire, il m'emmena aux champs et me mit &#224; l'ouvrage. L&#224;, je le nourris &#224; mon tour, tant qu'il v&#233;cut, b&#234;chant et semant une toute petite terre qui certes n'&#233;tait pas mauvaise, mais au contraire honn&#234;te entre toutes ; car elle rendait bien et justement la semence qu'elle avait re&#231;ue, et avec la semence un int&#233;r&#234;t qui n'&#233;tait pas &#233;lev&#233; ; parfois m&#234;me, dans un acc&#232;s de g&#233;n&#233;rosit&#233;, elle rendait le double de ce qu'elle avait re&#231;u. Voil&#224; comme je vivais dans mon pays. Tout ce que tu vois ici &#224; pr&#233;sent, c'est Cyrus qui me l'a donn&#233;. &#8212; Tu es un heureux homme &#224; tous &#233;gards, reprit le Sace, mais surtout parce que tu as &#233;t&#233; pauvre avant que d'&#234;tre riche ; car je m'imagine que tu go&#251;tes bien mieux la richesse par le fait m&#234;me que tu n'es devenu riche qu'apr&#232;s avoir soupir&#233; apr&#232;s la richesse. &#187; Ph&#233;raulas lui r&#233;pondit : &#171; Tu crois donc r&#233;ellement, Sace, que mon bonheur s'est accru en proportion de ma fortune ? Ne sais-tu pas, ajouta-t-il, que je n'ai pas &#224; manger, &#224; boire, &#224; dormir un grain de plaisir de plus que quand j'&#233;tais pauvre ? Et si j'ai de grands biens, tout ce que j'y gagne, c'est que j'ai plus &#224; garder, plus &#224; distribuer, plus &#224; surveiller et, par l&#224;, plus de tracas. Car &#224; pr&#233;sent une foule de serviteurs me demandent, qui du pain, qui du vin, qui des v&#234;tements ; d'autres ont besoin de m&#233;decins ; tel vient m'annoncer que mes brebis ont &#233;t&#233; mang&#233;es par les loups ou que mes boeufs sont tomb&#233;s dans des pr&#233;cipices ; tel encore m'avertit que la maladie est tomb&#233;e sur mes bestiaux ; en sorte que je crois pouvoir dire, ajouta Ph&#233;raulas, que j'ai beaucoup plus d'ennuis, parce que je poss&#232;de beaucoup, que je n'en avais auparavant, parce que je poss&#233;dais peu. &#8212; Mais, par Zeus, reprit le Sace, quand tout est en bon &#233;tat, et que tu te vois tant de biens, tu es cent fois plus heureux que moi. &#8212; Non, Sace, reprit Ph&#233;raulas, il n'est pas aussi agr&#233;able de poss&#233;der des richesses qu'il est ennuyeux de les perdre. Et tu vas reconna&#238;tre que je dis la v&#233;rit&#233; ; en effet, parmi les gens riches, tu n'en trouveras pas que le plaisir force &#224; veiller, tandis que, parmi ceux qui perdent quelque chose, tu n'en verras point que le chagrin n'emp&#234;che de dormir. &#8212; Par Zeus, reprit le Sace, tu n'en verras pas non plus, parmi ceux qui re&#231;oivent quelque chose, que le plaisir ne tienne &#233;veill&#233;. &#8212; C'est vrai, r&#233;pondit Ph&#233;raulas ; si en effet il &#233;tait aussi agr&#233;able de poss&#233;der que de recevoir, les riches seraient beaucoup plus heureux que les pauvres. Mais, Sace, continua-t-il, celui qui poss&#232;de beaucoup est aussi forc&#233; de d&#233;penser beaucoup pour les dieux, pour ses amis, pour ses h&#244;tes. Aussi quiconque est fortement attach&#233; &#224; l'argent, celui-l&#224;, sache-le, est aussi fortement ennuy&#233; de d&#233;penser. &#8212; Par Zeus, moi, dit le Sace, je ne suis pas de ceux-l&#224;, et je regarde comme un bonheur, quand on poss&#232;de beaucoup, de d&#233;penser beaucoup. &#8212; Au nom des dieux, s'&#233;cria Ph&#233;raulas, fais-toi heureux tout de suite, et moi du m&#234;me coup. Prends tout ce que j'ai, sois-en le ma&#238;tre et t'en sers &#224; ton gr&#233;. Pour moi, tu n'auras qu'&#224; me nourrir comme un h&#244;te et m&#234;me plus simplement qu'un h&#244;te. Il me suffira, quoi que tu poss&#232;des, d'y avoir ma part. &#8212; Tu plaisantes &#187;, repartit le Sace. Ph&#233;raulas affirma par serment qu'il parlait s&#233;rieusement. &#171; Et j'obtiendrai encore autre chose de Cyrus en ta faveur, Sace ; c'est qu'il te dispense de venir &#224; ses portes faire ta cour et de servir &#224; l'arm&#233;e. Tu n'auras, devenu riche, qu'&#224; rester &#224; la maison, et ces devoirs-l&#224;, c'est moi qui les remplirai pour nous deux. Et si je re&#231;ois quelque bien pour les soins que je rendrai &#224; Cyrus ou &#224; la suite de quelque campagne, je te l'apporterai, pour que tu aies plus de biens &#224; ta disposition. Seulement, ajouta-t-il, d&#233;livremoi de ce soin ; si en effet tu me d&#233;barrasses de ce fardeau, je crois que tu rendras grand service &#224; la fois &#224; moi et &#224; Cyrus. &#187; Ils conclurent un arrangement conforme &#224; ce qu'ils venaient de dire et ils l'ex&#233;cut&#232;rent. Et l'un s'imaginait &#234;tre devenu un homme heureux, parce qu'il &#233;tait ma&#238;tre de grandes richesses, et l'autre, le plus heureux des hommes, parce qu'il allait avoir un intendant pour lui procurer le loisir de faire ce qui lui plairait. Ph&#233;raulas aimait naturellement ses camarades et rien ne lui paraissait aussi agr&#233;able et utile que d'&#234;tre aimable avec les gens. Il regardait l'homme comme le meilleur et le plus reconnaissant de tous les animaux, parce qu'il voyait qu'il rend volontiers louanges pour louanges et t&#226;che de payer une complaisance par une complaisance, que, s'il apprend qu'on lui veut du bien, il y r&#233;pond par une &#233;gale bienveillance et que, s'il se sait aim&#233; de quelqu'un, il ne peut le ha&#239;r, qu'entre tous les animaux il est le plus dispos&#233; &#224; rendre &#224; ses parents vivants ou morts les soins qu'il en a re&#231;us ; enfin il reconnaissait que tous les animaux sont plus ingrats et plus insensibles que l'homme. Ainsi Ph&#233;raulas &#233;tait ravi d'&#234;tre d&#233;barrass&#233; du soin de toutes ses richesses et de pouvoir s'occuper de ses amis ; le Sace, parce qu'ayant beaucoup de biens, il pouvait en user &#224; profusion. Le Sace aimait Ph&#233;raulas, parce que celui-ci apportait toujours quelque chose, et Ph&#233;raulas aimait le Sace, parce que celui-ci voulait bion tout recevoir et, malgr&#233; ses occupations croissantes, ne lui en procurait pas moins de loisir. C'est ainsi qu'ils vivaient ensemble.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE IV&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Repas donn&#233; par Cyrus &#224; ses amis. Pourquoi il honore Chrysantas de la meilleure place. Il marie la fille de Gobryas avec Hystaspe. Il renvoie une partie des troupes dans leur pays. Il fait des pr&#233;sents aux chefs et aux soldats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il eut sacrifi&#233;, Cyrus aussi offrit un festin pour f&#234;ter sa victoire et y invita ceux de ses amis qu'il voyait le plus empress&#233;s &#224; augmenter sa puissance et &#224; l'honorer de leur affection. Et avec eux il invita Artabaze le M&#232;de, Tigrane l'Arm&#233;nien, le chef de la cavalerie des Hyrcaniens et Gobryas. Gadatas commandait les porte-sceptres du prince, et tout le r&#233;gime du palais &#233;tait sur le pied o&#249; Gadatas l'avait mis. Quand les convives &#233;taient nombreux, Gadatas ne s'asseyait m&#234;me pas ; il veillait au service ; quand il &#233;tait seul avec Cyrus, il d&#238;nait avec lui ; car Cyrus aimait sa compagnie. En &#233;change de ses services, Cyrus lui t&#233;moignait son estime en le comblant de gros pr&#233;sents ; aussi Gadatas &#233;tait-il extr&#234;mement consid&#233;r&#233; par les autres. Quand les invit&#233;s furent arriv&#233;s, Cyrus ne les pla&#231;a pas au hasard, mais il mit celui qu'il honorait le plus &#224; sa gauche, partie du corps plus expos&#233;e aux coups que la droite, le deuxi&#232;me &#224; sa droite, puis de nouveau le troisi&#232;me &#224; sa gauche, le quatri&#232;me &#224; sa droite ; et ainsi de suite jusqu'au dernier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il lui semblait utile de marquer ainsi publiquement les degr&#233;s de son estime. En effet, quand les hommes pensent que celui qui l'emporte sur les autres n'entendra pas proclamer son nom et n'obtiendra pas de prix, il est &#233;vident qu'il n'y a pas entre eux d'&#233;mulation ; mais, si l'on voit que le meilleur est le mieux partag&#233;, on voit aussi tout le monde rivaliser de z&#232;le. C'est ainsi que Cyrus, pour faire conna&#238;tre ceux qui tenaient le plus haut rang dans son estime, commen&#231;ait d'abord par leur donner des places d'honneur pr&#232;s de lui. Mais les places assign&#233;es ne l'&#233;taient pas &#224; perp&#233;tuit&#233; ; il avait au contraire &#233;tabli comme loi que les belles actions &#233;l&#232;veraient &#224; une place plus honorable et que le rel&#226;chement en ferait descendre. Quant &#224; celui qui &#233;tait assis &#224; la premi&#232;re place, Cyrus aurait eu honte de ne pas signaler aussi son estime pour lui en le comblant de bienfaits. Et ces usages &#233;tablis au temps de Cyrus, nous savons qu'ils durent encore aujourd'hui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme ils d&#238;naient, Gobryas ne trouva rien d'&#233;tonnant &#224; ce que, chez un homme qui r&#233;gnait sur tant de pays, chaque service f&#251;t si abondant ; ce qui le surprit, c'est qu'un prince si fortun&#233;, loin de se r&#233;server pour lui seul les plats qu'il trouvait de son go&#251;t, se f&#238;t un devoir de prier ses convives de les partager avec lui ; souvent m&#234;me il le voyait envoyer &#224; des amis absents des mets qu'il avait trouv&#233;s bons. Aussi quand le d&#238;ner fut fini et que Cyrus eut envoy&#233; de c&#244;t&#233; et d'autre tout ce qu'on desservait, et la desserte &#233;tait abondante, Gobryas lui dit &#171; Auparavant, Cyrus, je ne te mettais au-dessus des autres hommes que pour ta sup&#233;riorit&#233; dans l'art militaire, mais &#224; pr&#233;sent, j'en jure par les dieux, je crois que tu l'emportes plus encore par ta bont&#233;. &#8212; Oui, par Zeus, dit Cyrus, et j'ai plus de plaisir &#224; me signaler par des actes d'humanit&#233; que par mes talents militaires. &#8212; Comment cela ? dit Gobryas. &#8212; Parce qu'on ne montre ceux-ci qu'en faisant du mal aux hommes, et celle-l&#224; qu'en leur faisant du bien. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pendant qu'on buvait apr&#232;s le repas, Hystaspe dit &#224; Cyrus : &#171; Est-ce que je te f&#226;cherais, Cyrus, si je te demandais une chose que je voudrais savoir de toi ? &#8212; Non, par les dieux, r&#233;pondit Cyrus ; au contraire, je serais f&#226;ch&#233;, si je savais que tu retiens une question que tu as envie de me poser. &#8212; R&#233;ponds-moi donc, reprit Hystaspe. Toutes les fois que tu m'as mand&#233;, ne suis-je pas venu ? &#8212; Inutile de me le demander, r&#233;pliqua Cyrus. &#8212; Et en t'ob&#233;issant, l'ai-je fait nonchalamment ? &#8212; Pas davantage. &#8212; Et quand tu m'as donn&#233; un ordre, ne l'ai-je pas ex&#233;cut&#233; ? &#8212; Je ne saurais t'en accuser, r&#233;pondit le prince. &#8212; Et quand je l'ex&#233;cutais, t'es-tu jamais aper&#231;u que je le faisais sans empressement et sans plaisir ? &#8212; Pas le moins du monde, r&#233;pliqua Cyrus. &#8212; Alors, au nom des dieux, s'&#233;cria Hystaspe, pour quelle raison as-tu inscrit Chrysantas pour une place plus honorable que la mienne ? &#8212; Te le dirai-je ? demanda Cyrus. &#8212; Certes, dit Hystaspe. &#8212; Et toi, de ton c&#244;t&#233;, ne te f&#226;cheras-tu pas, si je te dis la v&#233;rit&#233; ? &#8212; Au contraire, je serai ravi, dit Hystaspe, de voir que tu ne m'as pas fait d'injustice. &#8212; Eh bien, reprit Cyrus, Chrysantas que voici n'a jamais attendu mon appel : avant d'&#234;tre appel&#233;, il &#233;tait l&#224; pour me servir. Puis il ne se bornait pas &#224; ex&#233;cuter mes ordres, il faisait de lui-m&#234;me ce qu'il jugeait avantageux pour nous. Quand il fallait faire une communication aux alli&#233;s, il me conseillait ce qu'il pensait que je devais dire. Devinait-il que je d&#233;sirais leur faire savoir certaines choses que j'avais honte d'exprimer en mon nom, il les exposait comme venant de lui-m&#234;me. Ne puis-je pas dire qu'en cela il a &#233;t&#233; meilleur pour moi que moi-m&#234;me ? Pour lui, il d&#233;clare toujours qu'il est content de ce qu'il a ; mais pour moi, je le vois toujours en qu&#234;te de ce qui pourrait augmenter ma puissance, et enfin il est beaucoup plus fier et plus content de mes succ&#232;s que moi-m&#234;me. &#8212; Par H&#233;ra, Cyrus, s'&#233;cria Hystaspe, je suis ravi de t'avoir pos&#233; cette question. &#8212; Pourquoi donc ? demanda Cyrus. &#8212; Parce que moi aussi je vais essayer d'en faire autant ; mais, ajouta-t-il, il y a un point qui m'embarrasse ; &#224; quels signes verra-t-on que je me r&#233;jouis de tes succ&#232;s ? dois-je battre des mains, ou rire, ou que puis-je faire ? &#8212; Danser &#224; la perse[7], &#187; dit Artabaze, sur quoi l'assembl&#233;e se mit &#224; rire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au cours du banquet, Cyrus s'adressant &#224; Gobryas : &#171; Dis-moi, Gobryas, demanda-t-il, serais-tu plus dispos&#233; &#224; donner ta fille &#224; l'un de ceux-ci que lorsque tu t'es joint &#224; nous pour la premi&#232;re fois ? &#8212; Dois-je moi aussi, r&#233;pondit Gobryas, te dire la v&#233;rit&#233; ? &#8212; Oui, par Zeus, dit Cyrus ; on n'interroge pas pour entendre mentir. &#8212; Eh bien donc, dit Gobryas, sache que je la donnerais beaucoup plus volontiers. &#8212; Pourrais-tu nous dire pourquoi ? demanda Cyrus. &#8212; Oui. &#8212; Parle donc. &#8212; Parce qu'en ce temps-l&#224;, je ne connaissais de tes amis que leur constance dans les fatigues et les dangers, au lieu qu'&#224; pr&#233;sent je connais leur mod&#233;ration dans la prosp&#233;rit&#233;. Or il me semble, Cyrus, qu'il est plus difficile de trouver un homme qui supporte bien la prosp&#233;rit&#233; qu'un qui supporte bien l'adversit&#233; ; l'une, pour l'ordinaire, inspire l'insolence, l'autre inspire toujours la modestie. &#8212; Entendstu, Hystaspe, le mot de Gobryas ? &#8212; Oui, par Zeus, dit-il, et s'il en dit beaucoup de pareils, il me trouvera beaucoup plus empress&#233; &#224; briguer la main de sa fille que s'il &#233;talait devant moi tout un assortiment de coupes. &#8212; Je puis dire, reprit Gobryas, que j'en ai beaucoup de pareils couch&#233;s par &#233;crit, et je ne refuse pas de t'en faire part, si tu &#233;pouses ma fille. Quant aux coupes, ajoutat-il, puisque tu ne parais pas t'en accommoder, je ne sais pas si je ne les donnerai pas &#224; Chrysantas que voici, puisque aussi bien il t'a d&#233;j&#224; d&#233;rob&#233; ta place. &#187; Cyrus prit alors la parole : &#171; Hystaspe, et vous tous qui &#234;tes ici pr&#233;sents, quand vous voudrez vous marier, vous n'aurez qu'&#224; me le dire, et vous verrez comme je saurai vous assister. &#187; Gobryas &#224; son tour demanda : &#171; Et ceux qui veulent marier leur fille, &#224; qui doivent-ils s'adresser ? &#8212; Encore &#224; moi, dit Cyrus, car j'ai pour cela un talent particulier. &#8212; Lequel, demanda Chrysantas ? &#8212; Celui d'assortir les mariages. &#8212; Eh bien, reprit Chrsyantas, au nom des dieux, quelle serait, &#224; ton avis, la femme qui me conviendrait le mieux ? &#8212; Il te faudrait d'abord une femme petite, car tu es petit, toi aussi. Si tu en &#233;pouses une grande, et que tu veuilles l'embrasser, quand elle sera debout, il te faudra sauter jusqu'&#224; elle, comme un petit chien. &#8212; Tu montres l&#224; une sage pr&#233;voyance, d'autant que je ne suis pas du tout bon sauteur. &#8212; Ensuite, dit Cyrus, une camuse te conviendrait fort. &#8212; Pourquoi aussi une camuse ? &#8212; Parce que toi, tu as le nez aquilin ; or nez camus et nez aquilin, ne l'oublie pas, s'ajustent parfaitement ensemble. &#8212; Autant dire, r&#233;pliqua Chrysantas, que pour un homme qui a bien d&#238;n&#233;, comme moi &#224; cette heure, une femme &#224; jeun conviendrait bien. &#8212; Oui, par Zeus, dit Cyrus ; car un ventre plein devient aquilin et un ventre vide camus. &#8212; Et &#224; un prince froid, reprit Chrysantas, pourrais-tu me dire, au nom des dieux, quelle est la femme qui convient ? &#187; A cette question, Cyrus &#233;clata de rire, et les autres aussi. On en riait encore, quand Hystaspe dit : &#171; Il y a une chose, Cyrus, que je t'envie plus que toute autre dans ta royaut&#233;. &#8212; Laquelle ? demanda Cyrus. &#8212; C'est que tu peux, froid comme tu es, faire rire les autres[8]. &#8212; Alors tu ne donnerais pas beaucoup, dit Cyrus, pour &#234;tre l'auteur de ces plaisanteries et pour qu'on les rapporte &#224; celle aupr&#232;s de qui tu veux avoir la r&#233;putation d'homme d'esprit ? &#187; Telles &#233;taient les plaisanteries qu'ils &#233;changeaient.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s cette conversation, Cyrus fit apporter &#224; Tigrane des bijoux en le priant de les donner &#224; sa femme, parce qu'elle suivait courageusement son mari &#224; la guerre ; &#224; Artabaze il donna une coupe d'or ; au chef des Hyrcaniens un cheval et beaucoup d'autres pr&#233;sents de grande valeur. &#171; Pour toi, Gobryas, dit-il, je vais te donner un mari pour ta fille. &#8212; C'est donc moi, dit Hystaspe, que tu vas donner, afin que je devienne possesseur des &#233;crits de Gobryas ? &#8212; As-tu, demanda Cyrus, une fortune qui r&#233;ponde &#224; celle de la jeune fille ? &#8212; Par Zeus, r&#233;pondit Hystaspe, j'ai un tr&#233;sor infiniment sup&#233;rieur &#224; sa fortune. &#8212; O&#249; donc est ce tr&#233;sor ? demanda Cyrus. &#8212; A la place m&#234;me o&#249; tu es assis, puisque tu m'aimes, r&#233;pondit Hystaspe. &#8212; Cela me suffit &#187;, dit Gobryas, et tendant la main : &#171; Donne-le, Cyrus, dit-il, je l'accepte. &#187; Cyrus prit la main droite d'Hystaspe et la mit dans celle de Gobryas qui la re&#231;ut. Puis il fit &#224; Hystaspe de nombreux et pr&#233;cieux cadeaux pour les envoyer &#224; la jeune fille ; ensuite, attirant &#224; lui Chrysantas, il l'embrassa. Alors Artabaze s'&#233;cria : &#171; Par Zeus, Cyrus, la coupe que tu m'as donn&#233;e et le pr&#233;sent que tu viens de faire &#224; Chrysantas ne sont pas du m&#234;me m&#233;tal. &#8212; Je t'en ferai un pareil, dit Cyrus. &#8212; Quand ? demanda Artabaze. &#8212; Dans trente ans, r&#233;pondit Cyrus. &#8212; Pr&#233;pare-toi donc &#224; me le donner, car j'attendrai et ne mourrai pas avant. &#187; C'est ainsi que se termina le repas. Ses h&#244;tes s'&#233;tant lev&#233;s, Cyrus se leva aussi et les reconduisit &#224; sa porte.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain, il renvoya chacun chez eux les alli&#233;s qui s'&#233;taient joints &#224; lui volontairement, except&#233; ceux qui pr&#233;f&#233;r&#232;rent s'&#233;tablir aupr&#232;s de lui. A ceux qui rest&#232;rent Cyrus donna des terres et des maisons qui sont encore aujourd'hui entre les mains de leurs descendants : la plupart sont des M&#232;des et des Hyrcaniens. Ceux qui s'en all&#232;rent furent combl&#233;s de pr&#233;sents, et tous, officiers et soldats, partirent contents de sa g&#233;n&#233;rosit&#233;. Ensuite il distribua &#224; ses propres soldats les tr&#233;sors qu'il avait enlev&#233;s de Sardes. Il en pr&#233;leva d'abord de quoi donner aux myriarques et &#224; ses aides de camp, selon leur m&#233;rite respectif ; puis il partagea le reste, en remettant &#224; chaque myriarque la part de ses troupes, pour la distribuer comme il avait fait lui-m&#234;me &#224; leur &#233;gard. Les chefs firent donc le partage entre les officiers inf&#233;rieurs, en se r&#233;glant sur leur m&#233;rite. Ce qui resta les sixainiers le donn&#232;rent aux simples soldats qui &#233;taient sous leurs ordres, en tenant compte du m&#233;rite de chacun. Tous re&#231;urent ainsi leur part l&#233;gitime. La distribution faite, les soldats parlaient de Cyrus. Les uns disaient : &#171; Il est sans doute bien riche, pour avoir tant donn&#233; &#224; chacun de nous. &#187; Les autres disaient : &#171; Bien riche ! Cyrus n'est pas d'humeur &#224; th&#233;sauriser ; il aime mieux donner que poss&#233;der. &#187; Mis au courant de ce qu'on disait et pensait de lui, il r&#233;unit ses amis et tous les chefs et leur dit : &#171; Mes amis, j'ai vu des hommes qui veulent para&#238;tre plus riches qu'ils ne sont ; ils croient par l&#224; para&#238;tre plus honn&#234;tes gens ; niais il me semble, ajouta-t-il, qu'ils s'attirent la r&#233;putation contraire &#224; celle qu'ils d&#233;sirent ; car si un homme passe pour &#234;tre riche et qu'on ne le voie pas aider ses amis en raison de sa fortune, il se condamne, ce me semble, &#224; passer pour un ladre. Il y en a d'autres, ajouta-t-il, qui cherchent &#224; cacher ce qu'ils ont ; ceux-l&#224; aussi sont, &#224; mes yeux, de mauvais amis. Comme on ne conna&#238;t pas leur fortune r&#233;elle, il arrive souvent que leurs amis n'osent leur d&#233;couvrir leurs besoins et restent priv&#233;s de secours. La conduite la plus loyale, &#224; mon avis, c'est de laisser voir &#224; d&#233;couvert sa fortune et de tabler l&#224;-dessus pour conqu&#233;rir la r&#233;putation d'honn&#234;te homme. Aussi, ajouta-t-il, je veux exposer &#224; vos yeux tout ce qu'il est possible de voir de mes biens, et ce qu'il n'est pas possible de voir, je vous en donnerai le d&#233;tail. &#187; Ayant ainsi parl&#233;, il leur fit voir une grande quantit&#233; d'effets pr&#233;cieux ; pour les tr&#233;sors qu'il n'&#233;tait pas facile de leur montrer, il leur en donna le d&#233;tail, et &#224; la fin il dit : &#171; Tous ces tr&#233;sors, mes amis, croyez qu'ils ne sont pas plus &#224; moi qu'&#224; vous ; car je ne les amasse point pour les d&#233;penser moi-m&#234;me ni pour les consommer &#224; moi seul, je ne le pourrais pas, mais pour avoir le moyen de r&#233;compenser tous ceux de vous qui feront quelque chose de m&#233;ritoire, et de secourir ceux de vous qui, se trouvant dans le besoin, auront recours &#224; moi. &#187; Voil&#224; ce que dit Cyrus en cette occasion.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE V&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voyage de Cyrus en Perse. Ordre dans lequel son arm&#233;e campait et d&#233;campait. En passant en M&#233;die, il rend visite &#224; Cyaxare qui lui offre sa fille. Serments de fid&#233;lit&#233; r&#233;ciproque pr&#234;t&#233;s par Cyrus et les Perses. Cyrus &#233;pouse la fille de Cyaxare.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il crut que sa situation &#224; Babylone &#233;tait assez bien assise pour qu'il p&#251;t s'en &#233;loigner, il pr&#233;para son voyage en Perse et donna ses ordres en cons&#233;quence. Lorsqu'il jugea qu'il &#233;tait suffisamment pourvu des choses qu'il estimait n&#233;cessaires, il se mit en route. C'est ici le lieu d'exposer avec quel ordre son arm&#233;e, qui &#233;tait nombreuse, campait et d&#233;campait et avec quelle rapidit&#233; chacun se pla&#231;ait o&#249; il fallait. Car partout o&#249; le roi campe, tous ceux qui le suivent en campagne logent sous la tente, hiver comme &#233;t&#233;. D&#232;s l'abord Cyrus &#233;tablit l'usage de dresser sa tente face au levant. Puis, en premier lieu, il d&#233;termina l'intervalle qui devait s&#233;parer les tentes des doryphores de la tente royale ; ensuite il fixa la place des boulangers &#224; sa droite, celle des cuisiniers &#224; sa gauche ; celle des chevaux &#224; sa droite, celle des autres b&#234;tes de somme &#224; sa gauche, et tout le reste &#233;tait r&#233;gl&#233; de mani&#232;re que chacun conn&#251;t tout &#224; la fois l'espace et le lieu qu'il devait occuper. Quand on d&#233;campe, chacun ramasse les bagages destin&#233;s &#224; son usage ; d'autres les placent sur les b&#234;tes de somme, en sorte que tous les conducteurs de bagages &#224; la fois se rendent pr&#232;s des bagages qu'ils sont charg&#233;s de conduire et que tous &#224; la fois les chargent sur leurs b&#234;tes de somme respectives.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De cette fa&#231;on le temps n&#233;cessaire &#224; d&#233;faire une tente suffit &#224; les d&#233;faire toutes ; le m&#234;me ordre s'observe pour les dresser. Et pour que tous les vivres soient pr&#234;ts en temps voulu, on assigne de m&#234;me &#224; chacun ce qu'il doit faire ; aussi le temps requis pour appr&#234;ter une portion, suffit pour appr&#234;ter toutes les provisions. Et de m&#234;me que les serviteurs charg&#233;s des vivres avaient chacun leur place &#224; eux, de m&#234;me les soldats avaient dans le camp la place qui revenait &#224; chaque corps ; ils la connaissaient et tous s'y rendaient sans avoir jamais &#224; contester.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus pensait en effet que l'ordre est une excellente habitude dans une maison, parce que, quand on a besoin d'une chose, on sait o&#249; il faut aller la prendre ; mais il &#233;tait persuad&#233; que c'en est une meilleure encore pour des corps de troupe, d'autant plus que les occasions d'agir &#224; la guerre sont plus rapides &#224; saisir et les &#233;checs provenant d'un retard plus importants, tandis que les plus grands succ&#232;s sont le fruit de la c&#233;l&#233;rit&#233; &#224; profiter de l'instant favorable. Cyrus s'en rendait compte ; aussi veillait-il avant tout &#224; &#233;tablir cette habitude de l'ordre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il se pla&#231;ait lui-m&#234;me le premier au milieu du camp, parce que c'&#233;tait la place la plus s&#251;re ; puis il mettait autour de lui, comme il en avait l'habitude, ses amis les plus affid&#233;s ; puis imm&#233;diatement autour d'eux il rangeait les cavaliers et les conducteurs de chars. Il pensait qu'il leur fallait une place prot&#233;g&#233;e, parce que dans le camp ils n'ont sous la main aucune de leurs armes de bataille, et qu'il leur faut beaucoup de temps pour s'armer compl&#232;tement, s'ils veulent rendre des services effectifs. A droite et &#224; gauche de lui et des cavaliers &#233;tait l'emplacement des peltastes ; celui des archers &#233;tait en avant et en arri&#232;re de lui et des cavaliers. Quant aux hoplites et &#224; ceux qui portaient de grands boucliers, ils &#233;taient rang&#233;s autour des autres comme un rempart, pour que, si les cavaliers avaient &#224; s'&#233;quiper, les soldats les plus solides, plac&#233;s en avant, leur permissent de le faire en s&#251;ret&#233;. Il faisait reposer dans les rangs les peltastes et les archers, aussi bien que les hoplites. De cette mani&#232;re, s'il se produit une alerte de nuit, les hoplites sont pr&#234;ts &#224; frapper qui les approche, et les archers et les lanceurs de javelots sont pr&#234;ts de m&#234;me, en cas d'attaque, &#224; d&#233;cocher leurs javelines et leurs fl&#232;ches par-dessus la t&#234;te des hoplites.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tous les chefs avaient des enseignes sur leur tente ; et de m&#234;me que des serviteurs intelligents connaissent dans une ville les maisons de la plupart des citoyens, surtout des plus consid&#233;rables, de m&#234;me aussi, dans le camp, les aides de camp de Cyrus connaissaient les tentes des chefs et les enseignes de chacun d'eux, si bien que, lorsque Cyrus avait besoin de l'un d'eux, ils n'avaient pas &#224; le chercher, mais couraient chez lui par le chemin le plus court. Parce que chaque nation avait ses quartiers &#224; part, il &#233;tait beaucoup plus facile de voir o&#249; la discipline &#233;tait bien observ&#233;e et o&#249; les ordres restaient sans ex&#233;cution. Cyrus pensait qu'avec ces dispositions, si l'ennemi attaquait soit de jour soit de nuit, il tomberait dans son camp comme dans une embuscade.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour lui, la tactique ne consistait pas seulement &#224; &#233;tendre ou approfondir ais&#233;ment ses lignes, &#224; mettre une arm&#233;e en ligne quand elle est en colonnes, &#224; ex&#233;cuter correctement une contre-marche quand l'ennemi appara&#238;t &#224; droite, &#224; gauche ou sur les derri&#232;res. Il estimait qu'il n'est pas moins essentiel de diviser les troupes, quand les circonstances l'exigent, de placer chaque partie dans les positions les plus avantageuses, de presser la marche pour gagner l'ennemi de vitesse. C'&#233;taient toutes ces parties et d'autres semblables qui formaient &#224; ses yeux le talent du tacticien, et il s'occupait de toutes &#233;galement. Dans les marches, il rangeait toujours ses troupes suivant les conjonctures ; mais dans les campements, les places &#233;taient g&#233;n&#233;ralement r&#233;gl&#233;es comme je l'ai dit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand l'arm&#233;e poursuivant sa marche arriva dans la M&#233;die, Cyrus se d&#233;tourna pour aller voir Cyaxare. Lorsqu'ils se furent embrass&#233;s, la premi&#232;re chose que Cyrus dit &#224; Cyaxare, c'est qu'on avait choisi pour lui &#224; Babylone une maison et une r&#233;sidence officielle, afin qu'il p&#251;t, quand il irait l&#224;-bas, descendre chez lui ; ensuite il lui offrit un grand nombre de pr&#233;sents splendides. Cyaxare les re&#231;ut et lui pr&#233;senta sa fille qui portait une couronne d'or, des bracelets, un collier et la plus belle robe m&#233;dique que l'on p&#251;t voir. Comme la princesse mettait la couronne sur la t&#234;te de Cyrus, Cyaxare dit : &#171; C'est ma fille, Cyrus, et je te la donne aussi pour &#234;tre ta femme. Ton p&#232;re luim&#234;me avait &#233;pous&#233; la fille de mon p&#232;re, &#224; laquelle tu dois la naissance. C'est l'enfant que tu caressais souvent lorsque, jeune gar&#231;on, tu s&#233;journais parmi nous, et, quand on lui demandait avec qui elle se marierait, &#171; avec Cyrus &#187;, r&#233;pondait-elle. Je lui donne pour dot la M&#233;die tout enti&#232;re, car je n'ai pas d'enfant m&#226;le l&#233;gitime. &#187; Telles furent ses paroles. Cyrus lui r&#233;pondit : &#171; Je sens, Cyaxare, tout le prix de l'alliance, de la fille, de la dot ; mais je veux avoir le consentement de mon p&#232;re et de ma m&#232;re pour sanctionner notre accord. &#187; Telle fut la r&#233;ponse de Cyrus qui n'en envoya pas moins &#224; la princesse tous les pr&#233;sents qu'il crut qui feraient plaisir &#224; elle et &#224; Cyaxare. Apr&#232;s cela, il reprit le chemin de la Perse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand Cyrus, continuant son voyage, arriva sur les fronti&#232;res de la Perse, il y laissa le gros de son arm&#233;e et s'avan&#231;a vers la capitale avec ses amis, amenant avec lui des victimes en nombre suffisant pour que tous les Perses pussent faire un sacrifice et un festin. Il apportait aussi des pr&#233;sents appropri&#233;s pour son p&#232;re, sa m&#232;re, ses amis, et d'autres appropri&#233;s aussi pour les autorit&#233;s, les vieillards et tous les homotimes, et il offrit &#224; tous les Perses, hommes et femmes, des cadeaux comme ceux que le roi fait encore aujourd'hui, quand il vient en Perse. Ensuite Cambyse assembla les plus vieux d'entre les Perses et les magistrats les plus consid&#233;rables ; il convoqua aussi Cyrus et pronon&#231;a ce discours : &#171; Vous, Perses, et toi, Cyrus, vous avez naturellement toute mon affection ; car je suis votre roi, et, toi, Cyrus, tu es mon fils. Il est donc juste que tout ce que je crois reconna&#238;tre d'avantageux pour vous tous, je vous le communique. Car, dans le pass&#233;, c'est vous qui avez fait la grandeur de Cyrus, en lui donnant une arm&#233;e et en le prenant pour chef. Mais, de son c&#244;t&#233;, Cyrus, &#224; la t&#234;te de cette arm&#233;e, vous a rendus avec l'aide des dieux c&#233;l&#232;bres dans le monde entier et honor&#233;s dans toute l'Asie. Il a enrichi les plus m&#233;ritants de ceux qui l'ont suivi, et il a fourni aux simples soldats la solde et la nourriture ; enfin en cr&#233;ant un corps de cavalerie nationale, il leur a permis de vaincre aussi en rase campagne. Si donc vous restez &#224; l'avenir dans les m&#234;mes dispositions, vous en retirerez des deux c&#244;t&#233;s une foule d'avantages. Mais si toi, Cyrus, enfl&#233; de tes succ&#232;s pr&#233;sents, tu veux gouverner les Perses, comme tes autres sujets, en vue de tes int&#233;r&#234;ts personnels, ou si vous, citoyens, lui enviant sa puissance, vous essayez de le d&#233;pouiller de la souverainet&#233;, sachez que vous vous priverez r&#233;ciproquement de grands biens. Pour &#233;viter ces maux et vous assurer les biens, je suis d'avis, dit-il, que vous fassiez un sacrifice en commun et que, prenant les dieux &#224; t&#233;moin, vous conveniez, toi, Cyrus, si quelqu'un envahit la Perse ou entreprend d'en d&#233;truire les lois, de la d&#233;fendre de toutes tes forces, et vous, Perses, que, si quelqu'un veut d&#233;pouiller Cyrus de son autorit&#233; et si quelque nation sujette se r&#233;volte contre lui, de voler au secours tout &#224; la fois de vous-m&#234;mes et de Cyrus, quoi qu'il vous commande. Tant que je vivrai, je garderai la royaut&#233; des Perses ; mais, quand je ne serai plus, elle reviendra &#233;videmment &#224; Cyrus, s'il me survit. Quand il viendra en Perse, la pi&#233;t&#233; commande que ce soit lui qui sacrifie pour vous les victimes que je sacrifie moi-m&#234;me aujourd'hui ; quand au contraire il sera absent du pays, vous ferez bien, je crois, de choisir dans notre famille celui qui vous para&#238;tra le plus digne pour rendre aux dieux le culte qui leur est d&#251;. &#187; Lorsque Cambyse eut fini son discours, Cyrus et les magistrats perses l'approuv&#232;rent, et les engagements qu'ils contract&#232;rent alors en prenant les dieux &#224; t&#233;moin, les Perses et le roi les observent encore aujourd'hui. Cela conclu, Cyrus s'en alla.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il fut revenu chez les M&#232;des, il &#233;pousa, avec l'assentiment de son p&#232;re et de sa m&#232;re, la fille de Cyaxare, dont on vante encore aujourd'hui la grande beaut&#233;. Quelques historiens racontent qu'il &#233;pousa la soeur de sa m&#232;re, mais cette enfant e&#251;t &#233;t&#233; une vieille femme. Le mariage conclu, il partit aussit&#244;t avec sa femme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE VI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus envoie des satrapes gouverner les provinces, mais garde sous son autorit&#233; directe les garnisons qui y sont &#233;tablies. Il fait inspecter les satrapies par des commandants d'arm&#233;e. Il institue un service des postes. Il soumet tous les pays situ&#233;s entre la Syrie et la mer Erythr&#233;e, ainsi que l'&#201;gypte. Ses diverses r&#233;sidences.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand il fut de retour &#224; Babylone, il d&#233;cida d'envoyer des satrapes aux nations soumises. N&#233;anmoins il ne voulut pas que les commandants des citadelles et les chiliarques des gardes du pays ob&#233;issent &#224; un autre qu'&#224; lui-m&#234;me. Il prenait cette pr&#233;caution, afin que, si quelque satrape, fier de ses richesses et du nombre de ses sujets, se conduisait en despote et se mettait en t&#234;te de refuser l'ob&#233;issance, il trouv&#226;t aussit&#244;t dans le pays des gens pour s'y opposer. Dans ce dessein, il r&#233;solut de convoquer les principaux chefs pour faire conna&#238;tre &#224; ceux qui partiraient pour les provinces &#224; quelles conditions ils allaient prendre leurs gouvernements. Il pensait qu'ils supporteraient ainsi plus facilement cette limitation de leur pouvoir. S'il attendait au contraire qu'ils fussent &#233;tablis gouverneurs, pour la leur faire conna&#238;tre, il se disait qu'ils en seraient froiss&#233;s et s'imagineraient qu'il la leur imposait, parce qu'il se d&#233;fiait d'eux personnellement. Lorsqu'ils furent assembl&#233;s, il leur tint ce discours : &#171; Mes amis, nous avons dans les &#201;tats soumis des garnisons et des gouverneurs, que nous y avons laiss&#233;s au temps de la conqu&#234;te. En partant je leur avais recommand&#233; de ne se m&#234;ler d'aucune autre affaire que de garder les forteresses. A ceux-l&#224;, je ne veux point retirer leur commandement, puisqu'ils ont bien gard&#233; ce qu'ils avaient ordre de garder ; mais j'ai r&#233;solu d'envoyer en outre des satrapes pour commander aux habitants, pour lever le tribut et solder les garnisons, et r&#233;gler les autres d&#233;penses n&#233;cessaires. Il me para&#238;t bon aussi que ceux d'entre vous qui restent ici et &#224; qui j'impose la peine de se rendre pour quelque mission chez ces peuples, y aient en propri&#233;t&#233; des terres et des maisons pour qu'on leur en apporte le tribut ici et que, quand ils iront l&#224;-bas, ils puissent loger chez eux. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cela dit, il assigna &#224; beaucoup de ses familiers des maisons et des sujets dans les &#201;tats conquis, et jusqu'&#224; ce jour ces propri&#233;t&#233;s situ&#233;es en diff&#233;rentes contr&#233;es sont encore dans les mains des descendants de ceux qui les re&#231;urent alors, tandis que les propri&#233;taires habitent aupr&#232;s du roi. &#171; Mais, reprit Cyrus, il faut choisir, pour les envoyer comme satrapes dans ces pays, des gens qui n'oublient pas d'envoyer ici ce que chaque sol produit de beau et de bon, afin que, m&#234;me en restant ici, nous ayons part &#224; ce qu'il y a de bon partout ; et de fait, si quelque danger les menace, c'est nous qui aurons &#224; les d&#233;fendre. &#187; L&#224;-dessus il cessa de parler ; puis, parmi ceux de ses amis qu'il vit dispos&#233;s &#224; partir aux conditions &#233;nonc&#233;es, il choisit ceux qui lui paraissaient les plus capables, et il envoya comme satrapes, en Arabie, M&#233;gabyze ; en Cappadoce, Artabatas ; dans la grande Phrygie, Artacamas ; en Lydie et en Ionie, Chrysantas ; en Carie, Adousios, celui-l&#224; m&#234;me que les habitants avaient demand&#233; ; dans la Phrygie qui touche &#224; l'Hellespont et l'Eolide, Pharnouchos. La Cilicie, Cypre, la Paphlagonie ne re&#231;urent point de satrapes perses, parce que les peuples de ces pays l'avaient suivi volontairement &#224; Babylone ; cependant eux aussi durent payer tribut. Cette organisation de Cyrus dure encore aujourd'hui : les garnisons des citadelles rel&#232;vent du roi, les chiliarques des gardiens sont nomm&#233;s par lui et inscrits sur ses &#233;tats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il recommanda &#224; tous les satrapes qu'il envoyait de l'imiter en tout ce qu'ils lui voyaient faire, d'abord de former avec les Perses et les alli&#233;s qui le suivraient des cavaliers et des conducteurs de chars, de contraindre tous ceux qui auraient re&#231;u des terres et des palais &#224; venir &#224; leurs portes, d'observer la temp&#233;rance et de se mettre &#224; la disposition du satrape, s'il avait besoin d'eux, d'&#233;lever les enfants qui leur na&#238;traient, aux portes du palais, comme cela se pratiquait &#224; sa cour. Le satrape devait aussi conduire &#224; la chasse ceux qui fr&#233;quentaient ses portes, et s'entra&#238;ner, lui et les siens, aux exercices de la guerre. &#171; Celui d'entre vous, ajouta Cyrus, qui, relativement &#224; ses facult&#233;s, montrera le plus grand nombre de chars et la cavalerie la plus nombreuse et la meilleure, celui-l&#224;, je l'honorerai comme un excellent alli&#233; et comme un ferme soutien de l'empire des Perses et de moi-m&#234;me. Que chez vous, comme chez moi, les places d'honneur soient r&#233;serv&#233;es aux plus m&#233;ritants ; que votre table, comme la mienne, nourrisse d'abord vos serviteurs et qu'ensuite elle soit suffisamment garnie pour en distraire de quoi donner &#224; vos amis et pour honorer chaque jour ceux qui font quelque belle action. Ayez aussi des parcs et nourrissez-y des b&#234;tes fauves. Vous-m&#234;mes, ne vous faites jamais servir &#224; manger sans avoir travaill&#233; et ne donnez point de fourrage &#224; vos chevaux avant de les avoir exerc&#233;s. Car je ne saurais &#224; moi tout seul, avec une force purement humaine, conserver vos biens &#224; vous tous ; mais comme il faut que je sois vaillant et que j'aie des compagnons vaillants pour venir &#224; votre secours, vous devez vous-m&#234;mes &#234;tre vaillants et avoir des compagnons vaillants pour venir &#224; mon aide. Il y a encore une chose que je voudrais vous faire remarquer, c'est qu'aucune des choses que je vous recommande, je ne la prescris aux esclaves ; et ce que je pr&#233;tends vous faire faire, j'essaie de le faire moim&#234;me. Et comme je vous exhorte &#224; m'imiter, apprenez, vous aussi, &#224; ceux qui commandent sous vous &#224; vous imiter aussi. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les r&#232;glements que Cyrus &#233;tablit alors sont encore observ&#233;s aujourd'hui : les garnisons relevant de l'autorit&#233; royale sont toujours tenues de la m&#234;me mani&#232;re, les portes de tous les gouverneurs sont fr&#233;quent&#233;es de m&#234;me, toutes les maisons, grandes et petites, sont administr&#233;es de m&#234;me ; tous les chefs r&#233;servent les places d'honneur aux plus dignes de leurs h&#244;tes ; les voyages officiels sont partout organis&#233;s de la m&#234;me fa&#231;on, et partout les affaires sont concentr&#233;es entre les mains d'un petit nombre de chefs. Apr&#232;s avoir d&#233;termin&#233; le devoir de chacun et leur avoir confi&#233; une arm&#233;e, Cyrus cong&#233;dia ses satrapes, en les avertissant de se tenir pr&#234;ts &#224; entrer en campagne l'ann&#233;e suivante et pour la revue des hommes, des armes, des chevaux et des chars.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous avons not&#233; encore un usage &#233;tabli, dit-on, par Cyrus, et qui dure encore aujourd'hui. Tous les ans, un envoy&#233; du roi fait le tour des provinces avec une arm&#233;e. Si quelque satrape a besoin de secours, il lui pr&#234;te main-forte ; s'il se conduit en despote, il le ram&#232;ne &#224; la mod&#233;ration ; s'il n&#233;glige de faire payer les tributs, de veiller &#224; la s&#251;ret&#233; des habitants et &#224; la culture des terres, ou s'il manque &#224; quelque autre devoir, l'envoy&#233; porte rem&#232;de &#224; tout cela, ou, s'il ne le peut, il en fait un rapport au roi. Une fois instruit, le roi d&#233;cide de la punition du d&#233;linquant. D'ordinaire les inspecteurs sont choisis parmi ceux dont on dit : &#171; Le fils du roi, le fr&#232;re du roi, l'oeil du roi est venu. &#187; Parfois ils ne vont pas jusqu'&#224; destination, chacun d'eux retournant sur ses pas, s'il pla&#238;t au roi de les contremander.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous connaissons encore une autre invention de Cyrus, appropri&#233;e &#224; la grandeur de son empire, et gr&#226;ce &#224; laquelle il &#233;tait promptement inform&#233; de ce qui se passait m&#234;me dans les contr&#233;es les plus lointaines. S'&#233;tant rendu compte de la distance qu'un cheval mont&#233; peut parcourir en un jour sans &#234;tre exc&#233;d&#233;, il fit construire des &#233;curies &#233;cart&#233;es de ce m&#234;me intervalle, y mit des chevaux et des gens charg&#233;s de les soigner, et pla&#231;a dans chaque relais un homme capable de recevoir et de transmettre les lettres qui arrivaient, de recueillir les hommes et les chevaux fatigu&#233;s, et d'en envoyer d'autres tout frais. On dit que parfois m&#234;me ces transports ne s'arr&#234;tent point la nuit et qu'&#224; un messager de jour succ&#232;de un messager de nuit. On pr&#233;tend qu'avec cette mani&#232;re de voyager on va plus vite que les grues. Si cela est exag&#233;r&#233;, il est du moins ind&#233;niable que de toutes les mani&#232;res de voyager sur terre, celle-l&#224; est la plus rapide. Or il est bon d'apprendre les nouvelles le plus vite possible, pour prendre les mesures les plus rapides possible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand l'ann&#233;e fut &#233;coul&#233;e, Cyrus rassembla son arm&#233;e &#224; Babylone. On dit qu'il avait cent vingt mille cavaliers, deux mille chars &#224; faux et six cent mille fantassins. Lorsque ses pr&#233;paratifs furent termin&#233;s, il entreprit cette exp&#233;dition o&#249; l'on pr&#233;tend qu'il soumit toutes les nations qui habitent entre les fronti&#232;res de la Syrie et l'Oc&#233;an Indien. Apr&#232;s cela, il porta, dit-on, son arm&#233;e en &#201;gypte et soumit le pays. D&#232;s lors son empire eut pour bornes, au levant l'Oc&#233;an Indien, au nord le PontEuxin, au couchant Cypre et l'&#201;gypte[9], au midi l'Ethiopie, r&#233;gions dont les extr&#233;mit&#233;s sont presque inhabitables soit &#224; cause de la chaleur, soit &#224; cause du froid, soit &#224; cause des inondations, soit &#224; cause de la s&#233;cheresse. Cyrus &#233;tablit son s&#233;jour au centre de ces diff&#233;rents pays ; il passait les sept mois d'hiver &#224; Babylone, o&#249; le climat est chaud, les trois mois de printemps &#224; Suse, et deux mois &#224; Ecbatane, au fort de l'&#233;t&#233;, ce qui a fait dire qu'il passait sa vie dans la chaleur temp&#233;r&#233;e d'un &#233;ternel printemps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et ses sujets lui &#233;taient si d&#233;vou&#233;s que chaque nation croyait se faire tort, si elle ne lui envoyait ce que le pays produisait, nourrissait, fabriquait de beau. Chaque ville aussi, chaque particulier pensait devenir riche en faisant &#224; Cyrus quelque cadeau qui lui f&#251;t agr&#233;able. Cyrus, en effet, apr&#232;s avoir re&#231;u d'eux ce dont ils avaient en abondance, leur envoyait en &#233;change ce qu'il savait qui leur manquait.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE VII&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un songe avertit Cyrus de sa mort prochaine. Il laisse le tr&#244;ne &#224; Cambyse, l'a&#238;n&#233; de ses deux fils et leur recommande la concorde. Discours sur l'immortalit&#233; de l'&#226;me. Mort de Cyrus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s avoir pass&#233; sa vie dans ces occupations, Cyrus, devenu tr&#232;s vieux, se rendit en Perse pour la septi&#232;me fois depuis qu'il avait pris l'empire. On con&#231;oit que son p&#232;re et sa m&#232;re &#233;taient morts depuis longtemps. Il fit les sacrifices accoutum&#233;s, conduisit le choeur des Perses, suivant l'usage de son pays, et distribua des pr&#233;sents &#224; tout le monde, comme il en avait l'habitude. Puis s'&#233;tant couch&#233; dans son palais, il eut le songe que voici il lui sembla qu'un &#234;tre sup&#233;rieur &#224; l'homme s'approchait de lui et lui disait : &#171; Tiens-toi pr&#234;t, Cyrus ; car tu vas partir chez les dieux. &#187; La vue de ce songe l'&#233;veilla, et il crut deviner que sa fin approchait. Aussi prit-il sans tarder des victimes qu'il sacrifia &#224; Zeus, dieu de ses p&#232;res, au Soleil et aux autres dieux, sur les hauteurs, suivant la coutume perse, et il fit cette pri&#232;re : &#171; Zeus, dieu de mes p&#232;res, et toi, Soleil, et vous tous, dieux, recevez ces sacrifices en remerciement de tant de belles actions accomplies gr&#226;ce &#224; vous, qui m'avez indiqu&#233;, soit dans les entrailles des victimes, soit par des signes c&#233;lestes, soit par des augures, soit par des voix, ce que je devais faire ou &#233;viter. Je vous remercie aussi du fond du coeur de n'avoir jamais m&#233;connu votre assistance et de n'avoir pas oubli&#233; dans mes prosp&#233;rit&#233;s que j'&#233;tais homme. Je vous prie d'accorder maintenant le bonheur &#224; mes enfants, &#224; ma femme, &#224; mes amis, &#224; ma patrie, et de m'accorder &#224; moi une fin digne de la vie que vous m'avez donn&#233;e. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le sacrifice accompli, Cyrus rentra chez lui crut qu'il aurait du plaisir &#224; se reposer et se coucha. Quand l'heure fut venue, les serviteurs pr&#233;pos&#233;s au bain s'approch&#232;rent pour l'inviter &#224; se baigner ; il leur r&#233;pondit qu'il &#233;tait bien dans son lit. L'heure du d&#238;ner &#233;tant arriv&#233;e, ceux qui &#233;taient charg&#233;s de sa table le servirent ; mais son estomac refusait les aliments, il lui sembla qu'il avait soif et il but avec plaisir. Le lendemain et le surlendemain se trouvant dans le m&#234;me &#233;tat, il fit appeler ses enfants, qui justement l'avaient accompagn&#233; et se trouvaient en Perse ; il appela aussi ses amis et les magistrats perses, et, les voyant tous r&#233;unis, il leur tint ce discours : &#171; Mes enfants, et vous tous, mes amis ici pr&#233;sents, me voici maintenant arriv&#233; au terme de mes jours : je le reconnais &#224; des signes &#233;vidents. Quand je ne serai plus, regardez-moi comme un homme heureux et que ce sentiment se montre dans vos actions comme dans vos discours. Enfant, je crois avoir cueilli tous les fruits qu'on appr&#233;cie &#224; cet &#226;ge ; jeune homme, ceux de l'adolescence, et, homme fait, ceux de l'&#226;ge m&#251;r. Avec le temps qui s'avan&#231;ait, j'ai cru voir mes forces augmenter sans cesse, en sorte que je ne me suis jamais encore aper&#231;u que ma vieillesse f&#251;t plus faible que ma jeunesse, et je ne sache pas avoir entrepris ou d&#233;sir&#233; quelque chose qui ait d&#233;&#231;u mon esp&#233;rance. J'ai vu mes amis heureux par mes bienfaits, mes ennemis asservis par mes mains. Ma patrie n'&#233;tait qu'une modeste province de l'Asie ; je la laisse &#224; pr&#233;sent honor&#233;e entre toutes. De toutes les conqu&#234;tes que j'ai faites, il n'en est point que je n'aie conserv&#233;e. Mais, bien que dans le pass&#233; j'aie vu r&#233;aliser tous mes voeux, j'ai toujours craint de voir, d'apprendre ou de souffrir dans l'avenir quelque &#233;v&#233;nement f&#226;cheux, et cette crainte m'a emp&#234;ch&#233; de m'abandonner sans r&#233;serve &#224; l'orgueil ou &#224; la joie immod&#233;r&#233;e. Mais &#224; pr&#233;sent que je vais mourir, je vous laisse en vie, vous, mes enfants que les dieux m'ont donn&#233;s, je laisse ma patrie et mes amis heureux. D&#232;s lors n'est-il pas juste que j'aie dans la post&#233;rit&#233; la r&#233;putation d'un homme heureux ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Il faut aussi que je d&#233;clare clairement &#224; qui je laisse la royaut&#233;, pour vous &#233;viter les ennuis d'une contestation. Je vous aime tous deux, mes fils, avec une &#233;gale tendresse ; mais la pr&#233;s&#233;ance au conseil et la direction &#224; donner pour toutes les mesures utiles &#224; prendre appartiennent au premier n&#233;, qui est naturellement plus exp&#233;riment&#233;. J'ai &#233;t&#233; &#233;lev&#233; par cette patrie qui est la mienne et la v&#244;tre &#224; c&#233;der, non seulement aux fr&#232;res, mais aux citoyens plus &#226;g&#233;s le pas, le si&#232;ge et la parole ; et vous, mes enfants, je vous ai &#233;lev&#233;s aussi d&#232;s l'enfance &#224; honorer les vieillards et &#224; vous faire honorer de ceux qui sont plus jeunes que vous : ce sont des maximes anciennes et conformes &#224; l'usage et &#224; la loi que je vous rappelle ; recevez-les donc comme telles. Et toi, Cambyse, prends la royaut&#233; : les dieux te la d&#233;f&#232;rent, et moi aussi, autant qu'il est en mon pouvoir. A toi, Tanaoxar&#232;s[10], je te donne la satrapie de la M&#233;die, de l'Arm&#233;nie, et j'y ajoute celle des Cadusiens. En te donnant cela, je laisse &#224; ton a&#238;n&#233; un empire plus grand et le titre de roi, mais &#224; toi, un bonheur moins troubl&#233; ; car je ne vois pas ce qui pourra te manquer de la f&#233;licit&#233; humaine ; tout ce qui para&#238;t donner de la joie aux hommes, tu l'auras &#224; ta disposition. L'amour des entreprises difficiles, la multiplicit&#233; des soucis, l'impossibilit&#233; de go&#251;ter le repos sous l'aiguillon qui le pousse &#224; rivaliser avec mes actions, les emb&#251;ches &#224; dresser ou &#224; &#233;viter, voil&#224; n&#233;cessairement le partage de celui qui r&#232;gne plut&#244;t que le tien ; ce sont l&#224;, sache-le, autant d'obstacles au bonheur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Tu sais toi-m&#234;me, Cambyse, que ce n'est pas ce sceptre d'or qui conserve le tr&#244;ne, et que les amis fid&#232;les sont le sceptre le plus v&#233;ritable et le plus s&#251;r pour les rois. Mais ne t'imagine pas que les hommes sont naturellement fid&#232;les ; autrement les m&#234;mes personnes se montreraient fid&#232;les &#224; tous indistinctement, comme les autres sentiments naturels sont les m&#234;mes pour tout le monde. Mais chacun doit se faire des amis fid&#232;les, et on ne les acquiert point par la force, mais par la bienfaisance. Si donc tu cherches &#224; gagner des auxiliaires pour garder ta royaut&#233;, commence, avant tout autre, par ceux qui sont de ton sang. Si nos concitoyens sont plus pr&#232;s de nous que des &#233;trangers et nos commensaux que ceux qui vivent sous un autre toit, comment ceux qui sont n&#233;s de la m&#234;me semence, qui ont &#233;t&#233; nourris par la m&#234;me m&#232;re, qui ont grandi dans la m&#234;me maison, qui sont ch&#233;ris des m&#234;mes parents, qui donnent le nom de m&#232;re &#224; la m&#234;me femme, le nom de p&#232;re au m&#234;me homme, ne seraient-ils pas les plus &#233;troitement unis de tous ? Ne laissez donc pas sans effet ces pr&#233;cieux sentiments par lesquels les dieux engagent les fr&#232;res &#224; s'unir ; mais sur ces fondements &#233;levez tout de suite d'autres oeuvres d'amour, et votre amiti&#233; sera telle que personne ne pourra la surpasser. C'est travailler pour soi que de veiller aux int&#233;r&#234;ts de son fr&#232;re. A quel autre la grandeur d'un fr&#232;re fera-t-elle plus d'honneur qu'&#224; un fr&#232;re ? A quel autre la puissance d'un homme vaudra-t-elle autant d'hommages qu'&#224; un fr&#232;re ? Qui craindra-t-on plus d'offenser que celui dont le fr&#232;re est puissant ? Que personne donc ne soit plus prompt que toi, Tanaoxar&#232;s, &#224; ob&#233;ir &#224; ton fr&#232;re et plus empress&#233; &#224; le secourir ; car personne n'est plus int&#233;ress&#233; que toi &#224; sa prosp&#233;rit&#233; ou aux dangers qui le menacent. R&#233;fl&#233;chis aussi &#224; ceci : de qui pourrais-tu esp&#233;rer plus de reconnaissance pour tes services que de la part de ton fr&#232;re ? Quel alli&#233; plus solide peux-tu gagner en &#233;change des secours que tu portes ? Est-il quelqu'un qu'il soit plus honteux de ne pas aimer qu'un fr&#232;re ? Est-il quelqu'un au monde qu'il soit plus beau d'honorer qu'un fr&#232;re ? Ton fr&#232;re est le seul, Cambyse, qui puisse occuper le premier rang pr&#232;s de son fr&#232;re sans &#234;tre en butte &#224; l'envie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Au nom des dieux de nos anc&#234;tres, mes enfants, ayez des &#233;gards l'un pour l'autre, si vous avez quelque souci de me plaire. Car sans doute vous n'&#234;tes pas s&#251;rs que je ne serai plus rien, quand j'aurai termin&#233; cette existence humaine. Jusqu'&#224; pr&#233;sent non plus vous n'avez pas vu mon &#226;me, mais &#224; ses op&#233;rations vous reconnaissiez qu'elle existait. N'avez-vous pas remarqu&#233; quelle terreur les &#226;mes de leurs victimes innocentes impriment au coeur des assassins et quelles d&#233;it&#233;s vengeresses elles envoient sur les traces des sc&#233;l&#233;rats ? Et croyez-vous que le culte des morts se perp&#233;tuerait, si leurs &#226;mes &#233;taient destitu&#233;es de toute puissance ? Pour moi, mes enfants, je n'ai jamais pu me persuader que l'&#226;me, qui vit, tant qu'elle est dans un corps mortel, s'&#233;teigne lorsqu'elle en est sortie[11] ; car je vois que c'est elle qui vivifie les corps p&#233;rissables, tant qu'elle habite en eux. Et que l'&#226;me perde le sentiment, au moment o&#249; elle se s&#233;pare du corps qui est insensible, cela non plus je ne puis le croire. C'est au contraire quand il s'est s&#233;par&#233; du corps, que l'esprit, pur et sans m&#233;lange, a naturellement le plus d'intelligence. Quand le corps de l'homme se dissout, on voit chaque partie se rejoindre aux &#233;l&#233;ments de m&#234;me nature, &#224; l'exception de l'&#226;me : seule, pr&#233;sente ou absente, elle &#233;chappe aux regards.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Songez, poursuivit-il, qu'il n'y a rien dans la nature humaine qui se rapproche plus de la mort que le sommeil. Or c'est certainement dans le sommeil que l'&#226;me r&#233;v&#232;le le mieux son caract&#232;re divin ; c'est alors qu'elle pr&#233;voit l'avenir, sans doute parce que c'est alors qu'elle est le mieux lib&#233;r&#233;e du corps. Si donc il en est ainsi, comme je le crois, et que l'&#226;me abandonne le corps, faites, par respect pour mon &#226;me, ce que je vous demande. S'il n'en est pas ainsi, et si l'&#226;me, restant dans le corps, p&#233;rit avec lui, craignez du moins les dieux qui sont &#233;ternels, qui voient tout, qui peuvent tout, qui maintiennent dans l'univers cet ordre inalt&#233;rable, imp&#233;rissable, infaillible, dont la beaut&#233; et la grandeur d&#233;fient toute description, et ne faites jamais une action, n'ayez jamais une pens&#233;e qui blesse la pi&#233;t&#233; ou la justice. Apr&#232;s les dieux, r&#233;v&#233;rez aussi le genre humain tout entier qui se perp&#233;tue en g&#233;n&#233;rations successives ; car les dieux ne vous cachent point dans l'ombre, mais vos actes doivent vivre toujours sous les yeux des hommes. S'ils paraissent purs et conformes &#224; la justice, ils vous rendront puissants parmi les hommes ; mais si vous cherchez &#224; vous nuire l'un &#224; l'autre, vous perdrez la confiance des hommes, car personne ne pourrait plus, avec la meilleure volont&#233; du monde, avoir confiance en vous, si l'on vous voyait maltraiter celui qui a le plus de droit &#224; votre affection.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Si je vous ai bien convaincus de ce que vous devez &#234;tre l'un pour l'autre, mes recommandations doivent vous suffire ; sinon, consultez l'histoire du pass&#233; : c'est la meilleure des &#233;coles. Vous y verrez la plupart des parents d&#233;vou&#233;s &#224; leurs enfants, la plupart des fr&#232;res &#224; leurs fr&#232;res, mais vous en verrez pourtant qui ont fait tout le contraire. Prenez pour mod&#232;les ceux d'entre eux qui vous para&#238;tront s'&#234;tre le mieux trouv&#233;s de leur conduite, et vous ne vous tromperez pas. Mais j'en ai dit assez peut&#234;tre &#224; ce sujet.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Pour mon corps, &#244; mes fils, quand je ne serai plus, ne le mettez ni dans l'or ni dans l'argent, ni dans quelque autre mati&#232;re que ce soit ; rendez-le &#224; la terre au plus vite. Que peut-on en effet d&#233;sirer de mieux que de se m&#234;ler &#224; la terre qui fait pousser et nourrit tout ce qu'il y a de beau, tout ce qu'il y a de bon ? J'ai toujours en toutes circonstances aim&#233; les hommes, et &#224; pr&#233;sent encore il me semble que j'aurai du plaisir &#224; m'associer &#224; la bienfaitrice des hommes. Mais il me semble, ajouta-t-il, que d&#233;j&#224; mon &#226;me s'&#233;chappe par les parties de mon corps par o&#249;, je crois, elle commence toujours &#224; se retirer. Si donc quelqu'un de vous veut toucher ma main ou regarder mes yeux, pendant que je suis encore en vie, qu'il s'approche. Quand je me serai voil&#233;, je vous en prie, mes enfants, que mon corps ne soit vu de personne, pas m&#234;me de vous. Seulement appelez tous les Perses et les alli&#233;s &#224; mon tombeau, pour qu'ils me f&#233;licitent d'&#234;tre d&#233;sormais en s&#251;ret&#233;, hors d'&#233;tat de souffrir aucun mal, soit que j'aie rejoint la divinit&#233;, soit que je sois r&#233;duit au n&#233;ant. Que tous ceux qui s'y rendront s'en retournent apr&#232;s avoir re&#231;u les dons qu'on a coutume de distribuer aux fun&#233;railles d'un homme heureux. Et souvenez-vous, ajouta-t-il, de ce dernier conseil : c'est en faisant du bien &#224; vos amis que vous pourrez punir vos ennemis. Adieu, mes chers fils ; dites adieu &#224; votre m&#232;re en mon nom, et vous ; tous, mes amis pr&#233;sents ou absents, adieu. &#187; Ayant ainsi' parl&#233;, il pr&#233;senta la main &#224; tous ceux qui l'entouraient, se voila et expira.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;CHAPITRE VIII&lt;/strong&gt;[12]&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Epilogue. D&#233;cadence g&#233;n&#233;rale de l'empire perse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Que le royaume de Cyrus ait &#233;t&#233; le plus florissant et le plus &#233;tendu de ceux de l'Asie, c'est ce dont il t&#233;moigne par lui-m&#234;me. Car il &#233;tait born&#233; &#224; l'est par l'Oc&#233;an Indien, au nord par le Pont-Euxin, &#224; l'Ouest par Cypre et l'&#201;gypte, au sud par l'&#201;thiopie et, si grand qu'il f&#251;t, il &#233;tait gouvern&#233; par la seule volont&#233; de Cyrus. Cyrus avait pour ses sujets autant de consid&#233;ration et de soins que pour ses enfants, et ses sujets le v&#233;n&#233;raient comme un p&#232;re. Mais &#224; peine eut-il ferm&#233; les yeux que la discorde divisa ses fils[13] et que les villes et les nations firent d&#233;fection, et ce fut une d&#233;cadence g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je vais justifier ce que j'avance, en commen&#231;ant par la religion. Je sais qu'auparavant, si le roi et les grands avaient donn&#233; leur parole, f&#251;t-ce &#224; des gens qui avaient commis les plus grands crimes, ils la tenaient, et, s'ils avaient donn&#233; leur main droite, ils confirmaient cet engagement. S'ils n'avaient pas &#233;t&#233; loyaux et n'en avaient pas eu la r&#233;putation, personne n'aurait eu confiance en eux, pas plus qu'on n'a confiance en leur parole &#224; pr&#233;sent que l'on a reconnu leur impi&#233;t&#233;, et nagu&#232;re les g&#233;n&#233;raux qui mont&#232;rent en Asie avec Cyrus se seraient m&#233;fi&#233;s d'eux[14]. C'est parce qu'ils se fi&#232;rent &#224; leur ancienne r&#233;putation qu'ils se mirent entre leurs mains et, que, conduits devant le roi, ils eurent la t&#234;te tranch&#233;e ; beaucoup de barbares qui avaient pris part &#224; l'exp&#233;dition, tromp&#233;s par diverses promesses, p&#233;rirent aussi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voici encore un point o&#249; ils ont beaucoup d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;. Auparavant ceux qui avaient risqu&#233; leur vie pour le roi, ou qui lui avaient soumis une ville ou un peuple, ou qui avaient accompli quelque belle ou bonne action, &#233;taient ceux qu'on honorait ; mais &#224; pr&#233;sent ceux qui font comme Mithridate, qui livra son p&#232;re Ariobarzane[15], ou comme Rh&#233;omitr&#232;s[16], qui laissa sa femme, ses enfants et les enfants de ses amis en otages au roi d'&#201;gypte, et viola les serments les plus solennels, pourvu qu'ils paraissent servir les int&#233;r&#234;ts du roi, ce sont ceux-l&#224; qu'on honore des plus hautes r&#233;compenses. En voyant de pareils faits, tous les habitants de l'Asie se sont laiss&#233; entra&#238;ner &#224; l'impi&#233;t&#233; et &#224; l'injustice ; car tels sont les chefs, tels deviennent g&#233;n&#233;ralement les subordonn&#233;s, et c'est ainsi que l'immoralit&#233; est chez eux pire qu'elle n'&#233;tait autrefois.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En mati&#232;re d'argent, voici en quoi ils sont devenus plus malhonn&#234;tes. Ce ne sont plus seulement les gens charg&#233;s de crimes, mais les innocents m&#234;mes qu'on arr&#234;te et qu'on force, contre toute justice, &#224; payer des amendes, en sorte que ceux qui passent pour avoir de grands biens ne craignent pas moins que ceux qui ont commis de grands d&#233;lits. Tout comme les criminels, les riches &#233;vitent de se mettre entre les mains des puissants, et ils n'osent m&#234;me pas se joindre &#224; l'arm&#233;e royale. Aussi quiconque leur fait la guerre peut courir leur pays, comme il veut, sans avoir &#224; combattre, juste punition de leur impi&#233;t&#233; envers les dieux et de leur injustice envers les hommes. C'est ainsi que leur moralit&#233; est enti&#232;rement g&#226;t&#233;e aujourd'hui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ils ne s'occupent pas non plus, comme jadis, d'exercer leur corps : je vais le montrer. C'&#233;tait une r&#232;gle chez eux de ne point cracher ni se moucher. Il est &#233;vident que ce n'&#233;tait pas pour m&#233;nager les humeurs qui sont dans le corps qu'ils avaient &#233;tabli cette r&#232;gle ; leur dessein &#233;tait de le fortifier parle travail et la sueur. Maintenant l'usage de ne pas cracher et de ne pas se moucher existe encore, mais le travail qui &#233;liminait les humeurs n'est plus pratiqu&#233; nulle part. De m&#234;me c'&#233;tait une r&#232;gle auparavant de ne faire qu'un repas par jour[17], afin de pouvoir consacrer la journ&#233;e tout enti&#232;re aux affaires et &#224; un travail prolong&#233;. A pr&#233;sent on continue &#224; ne faire qu'un repas par jour, mais on commence &#224; manger &#224; l'heure de ceux qui d&#233;jeunent le plus matin et l'on ne cesse de manger et de boire jusqu'&#224; l'heure o&#249; ceux qui se couchent le plus tard finissent de d&#238;ner.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'usage leur d&#233;fendait d'apporter des pots de chambre dans les banquets, &#233;videmment parce qu'on pensait que si l'on ne buvait pas avec exc&#232;s, le corps et l'esprit risquaient moins de chanceler. A pr&#233;sent la d&#233;fense dure encore ; mais ils boivent tellement qu'au lieu d'apporter des pots de chambre, c'est eux qu'on emporte, quand ils ne peuvent plus se tenir debout pour sortir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il &#233;tait encore dans les usages du pays de ne point manger ni boire pendant une marche et de ne point satisfaire publiquement aucun des besoins que provoquent le boire et le manger. A pr&#233;sent on s'abstient encore de tout cela ; mais les marches sont si courtes qu'on ne saurait m&#234;me s'&#233;tonner qu'ils r&#233;sistent aux besoins de la nature.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Auparavant, on allait si souvent &#224; la chasse que cet exercice suffisait pour tenir en haleine les hommes et les chevaux ; mais quand le roi Artaxerx&#232;s[18] et les siens furent gagn&#233;s par l'ivrognerie, ils ne sortirent plus et n'emmen&#232;rent plus aussi souvent les autres &#224; la chasse. Et si quelques-uns, &#233;pris d'exercice, allaient chasser fr&#233;quemment avec leurs cavaliers, les courtisans ne cachaient pas leur jalousie et leur en voulaient d'&#234;tre meilleurs qu'eux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On continue encore &#224; &#233;lever les enfants aux portes du palais ; mais on a cess&#233; de leur apprendre et de les exercer &#224; monter &#224; cheval, parce qu'ils n'ont plus l'occasion de faire briller leur adresse. Autrefois les enfants &#233;coutaient l&#224; juger les proc&#232;s selon les r&#232;gles de la justice et ils croyaient ainsi apprendre la justice ; sur ce point encore, c'est l'inverse qu'on pratique : car ils ne voient que trop clairement que la victoire demeure &#224; la partie qui donne le plus. Auparavant on apprenait aussi aux enfants la propri&#233;t&#233; des plantes, afin de s'en servir ou de s'en abs tenir, selon qu'elles sont salutaires ou nuisibles. Aujour d'hui il semble qu'ils n'apprennent &#224; les distinguer que pour faire le plus de mal possible ; en tout cas il n'y a pas de pays o&#249; le poison cause autant de morts ou de victimes. Ils sont aussi beaucoup plus eff&#233;min&#233;s aujourd'hui qu'au temps de Cyrus. En ce temps-l&#224; en effet, l'&#233;ducation et la temp&#233;rance des Perses &#233;taient encore en usage, quoiqu'ils eussent d&#233;j&#224; pris la robe et le luxe des M&#232;des ; mais maintenant on laisse &#233;teindre les m&#226;les vertus des Perses et l'on conserve la mollesse des M&#232;des. Je veux donner quelques preuves aussi de leur rel&#226;chement. Tout d'abord il ne leur suffit plus de coucher sur des coussins moelleux ; mais ils placent les pieds de leurs lits sur des tapis qui, ob&#233;issant au poids, emp&#234;chent de sentir la r&#233;sistance du plancher. Pour la p&#226;tisserie, ils n'ont rien abandonn&#233; des inventions d'autrefois, mais ils imaginent toujours quelque chose de nouveau ; et il en est de m&#234;me pour les rago&#251;ts ; ils ont m&#234;me des inventeurs[19] &#224; gages dans les deux genres. En hiver, il ne leur suffit plus de se couvrir la t&#234;te, le corps et les pieds, mais ils ont encore des moufles fourr&#233;es aux mains et des gants. En &#233;t&#233;, ils ne se contentent plus de l'ombre des arbres et des rochers, mais, m&#234;me sous ces abris, ils ont pr&#232;s d'eux des gens qui leur procurent une ombre artificielle[20]. Ils sont fiers de poss&#233;der le plus grand nombre possible de coupes ; mais qu'ils se les soient procur&#233;es par des moyens visiblement malhonn&#234;tes, ils n'en rougissent aucunement : tant se sont d&#233;velopp&#233;es chez eux l'injustice et la cupidit&#233; ! C'&#233;tait jadis une coutume nationale de ne jamais para&#238;tre &#224; pied dans les chemins, coutume dont le seul but &#233;tait de former les meilleurs cavaliers possible. Mais maintenant ils ont plus de couvertures sur leurs chevaux que sur leurs lits ; car ils se pr&#233;occupent moins d'&#234;tre solides &#224; cheval que d'&#234;tre mollement assis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Relativement &#224; la guerre, ne faut-il pas s'attendre qu'ils soient tout &#224; fait inf&#233;rieurs &#224; ce qu'ils &#233;taient jadis ? Au temps pass&#233;, l'usage du pays voulait que ceux qui poss&#233;daient la terre en tirassent des cavaliers qui les suivaient &#224; la guerre, tandis que les hommes qui gardaient les fronti&#232;res touchaient une solde. Maintenant portiers, boulangers, cuisiniers, &#233;chansons, baigneurs, valets charg&#233;s de servir et de desservir, de mettre les ma&#238;tres au lit, de les r&#233;veiller, valets de chambre qui teignent les yeux, fardent le visage et s'occupent de tous les soins de la toilette, voil&#224; quels sont les gens dont les grands font des cavaliers pour en toucher la solde. Ces recrues forment bien une arm&#233;e, mais une arm&#233;e pour la montre, et sans aucune utilit&#233; pour la guerre. Il est un fait qui le prouve c'est que leurs ennemis circulent plus facilement dans leur pays que leurs amis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cyrus avait aboli l'usage des escarmouches, avait arm&#233; de cuirasses les hommes et les chevaux et avait donn&#233; &#224; chaque homme un javelot pour engager le combat de pr&#232;s. A pr&#233;sent il n'y a plus ni escarmouche, ni corps &#224; corps. L'infanterie a bien encore des boucliers d'osier, des &#233;p&#233;es courtes et des haches, pour combattre comme au temps de Cyrus ; mais elle non plus n'a pas le courage d'en venir aux mains. Les chars &#224; faux non plus ne sont plus employ&#233;s &#224; l'usage pour lequel Cyrus les avait fait construire. En comblant d'honneurs les cochers et en attirant sur eux l'admiration, il en avait fait des braves pr&#234;ts &#224; se jeter au milieu des hoplites. Les Perses d'&#224; pr&#233;sent ne connaissent m&#234;me pas ceux qui sont sur les chars et ils s'imaginent tirer les m&#234;mes services de ceux qui sont inexp&#233;riment&#233;s que de ceux qui sont exerc&#233;s. Ces cochers poussent bien leurs chevaux en avant, mais avant de joindre l'ennemi, les uns tombent sans le vouloir, les autres sautent &#224; bas de leur char, de sorte que les attelages priv&#233;s de conducteurs font souvent plus de mal aux amis qu'aux ennemis. Au reste, les Perses, sachant eux m&#234;mes o&#249; ils en sont en ce qui regarde la guerre, se r&#233;si gnent &#224; leur inf&#233;riorit&#233;, et aucun d'eux ne se met plus en guerre sans avoir des Grecs avec lui, soit qu'il se batte avec ses compatriotes[21], soit qu'il se d&#233;fende contre les Grecs[22] ; car ils ont pour principe de ne jamais faire la guerre aux Grecs sans avoir des auxiliaires grecs. Je crois avoir rempli l'objet que je m'&#233;tais propos&#233; ; car je pr&#233;tends avoir montr&#233; que les Perses et les peuples plac&#233;s sous leur d&#233;pendance ont moins de respect pour les dieux, moins de pi&#233;t&#233; envers leurs parents, moins d'&#233;quit&#233; les uns envers les autres, moins de bravoure &#224; la guerre qu'ils n'en avaient auparavant. Si quelqu'un est d'un avis contraire au mien, il n'a qu'&#224; examiner leur conduite il verra qu'elle t&#233;moigne en faveur de mes assertions.&lt;/p&gt; &lt;hr class=&quot;spip&quot; /&gt;
&lt;p&gt;[1] H&#233;rodote, I, 142, dit du gouverneur de Babylone : &#171; Il nourrissait une quantit&#233; de chiens de l'Inde, telle que quatre gros bourgs de la plaine &#233;taient exempts d'autres imp&#244;ts, &#224; la charge de pourvoir &#224; la nourriture de ces chiens. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[2] Ce passage sur la division du travail rappelle ceux o&#249; Platon a trait&#233; le m&#234;me sujet dans la R&#233;publique, II, 369, et les Lois, VIII, 846.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[3] H&#233;rodote, 1, 100, fait remonter l'institution de cette police secr&#232;te &#224; D&#233;joc&#232;s, le fondateur de l'empire m&#232;de. Plutarque au contraire, Moralia, 522 sq., dit que les &#171; oreilles du roi &#187; datent du nouveau Darius, c'est-&#224;-dire de Darius Nothus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[4] Ce que X&#233;nophon dit ici de Cyrus l'Ancien, il le dit aussi de Cyrus le Jeune dans l'Anabase, I, 9, 24 : &#171; Sans doute il n'y a rien de surprenant &#224; ce qu'il surpass&#226;t ses amis par la grandeur de ses bienfaits, puisqu'il &#233;tait plus puissant qu'eux, mais qu'il leur f&#251;t sup&#233;rieur par ses attentions et son empressement &#224; leur faire plaisir, voil&#224; ce qui me para&#238;t &#224; moi particuli&#232;rement admirable. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[5] En pr&#233;sence du roi, les Perses devaient tenir leurs mains dans les longues manches de leur cafetan, pour montrer qu'ils renon&#231;aient au libre usage de leurs mains devant leur souverain. Cyrus le Jeune fit m&#234;me tuer deux de ses proches parents pour avoir manqu&#233; &#224; cet usage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[6] L'usage de br&#251;ler les victimes est un usage grec, non persan. &#171; Les Perses ne construisent pas d'autels et n'allument point de feu pour sacrifier. &#187; H&#233;rodote, I, 132.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[7] La danse perse se pratiquait avec force g&#233;nuflexions. Cf. Anabase, VI, 1, 10 : &#171; A la fin le Mysien dansa la persique en frappant ses boucliers l'un contre l'autre ; il s'accroupissait, il se relevait, et tout cela, il le faisait en mesure, au son de la fl&#251;te. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[8] Hystaspe veut dire que Cyrus fait rire, m&#234;me si ses plaisanteries sont froides, parce qu'il n'a autour de lui que des flatteurs. C'est ainsi que l'interpr&#232;te Cyrus, qui prend le verbe &#171; je t'envie &#187; au sens ironique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[9] L'&#201;gypte fut conquise, non par Cyrus, mais par Cambyse, son successeur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[10] Cf. Ct&#233;sias, 8 : &#171; Cyrus sur le point de mourir laissa la royaut&#233; &#224; Cambyse, le premier n&#233; de ses fils. Quant au cadet, Tanyoxark&#232;s, il le fit roi de la Bactriane, de la Chorasmie, de la Parthie et de la Carmanie. &#187; H&#233;rodote, III, 30 et 65, l'appelle Smerdis et Eschyle, Perses, 771, Merdis.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[11] Ces id&#233;es sur l'immortalit&#233; de l'&#226;me que X&#233;nophon met dans la bouche de Cyrus sont comme un &#233;cho des conversations de Socrate avec ses disciples, et rappellent certains passages de l'Apologie et du Ph&#233;don de Platon.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[12] Sur l'authenticit&#233; de ce chapitre, voyez la Notice.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[13] Cambyse fit mettre &#224; mort son fr&#232;re. Sur ce point H&#233;rodote, Ct&#233;sias et Platon sont d'accord.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[14] Allusion aux g&#233;n&#233;raux grecs qui, apr&#232;s la bataille de Cunaxa et la mort de Cyrus le Jeune, furent appel&#233;s &#224; une entrevue par Tissapherne et tra&#238;treusement mis &#224; mort.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[15] Ariobarzane, satrape d'Ionie, de Lydie et de Phrygie, sous Artaxerx&#232;s Mn&#233;mon, avait fait d&#233;fection avec plusieurs autres satrapes. Quand il tomba aux mains du roi, il fut mis en croix. Son fils est. le m&#234;me qui tua tra&#238;treusement Datame (N&#233;pos, Datame, 10).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[16] Rh&#233;omitr&#232;s fut envoy&#233; par Ariobarzane et ses alli&#233;s &#224; Tachos, roi d'&#201;gypte, pour obtenir son assistance. Rh&#233;omitr&#232;s lui ayant laiss&#233; en otages sa femme, ses enfants et les fils de plusieurs des satrapes r&#233;volt&#233;s, obtint de Tachos des vaisseaux et de l'argent. Il repassa au parti du roi, sans s'inqui&#233;ter des otages qu'il avait donn&#233;s et lui livra plusieurs des r&#233;volt&#233;s qu'il avait invit&#233;s chez lui et retenus prisonniers. Ces &#233;v&#233;nements se placent, d'apr&#232;s Diodore, en 362 et 361 av. J.-C.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[17] Les Perses ne faisaient qu'un repas : ils ne d&#233;jeunaient pas (H&#233;rodote, 7, 120). S'il est souvent question du d&#233;jeuner dans la Cyrop&#233;die, c'est que X&#233;nophon suit l'usage des Grecs, non des Perses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[18] Artaxerx&#232;s, Mn&#233;mon, H&#233;rodote, I, 133, et H&#233;raclide de Cym&#233; chez Ath&#233;n&#233;e, 4, p. 145 attestent aussi qu'apr&#232;s Cyrus les Perses s'adonn&#232;rent &#224; l'ivrognerie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[19] Ath&#233;n&#233;e, XII, 545, dit qu'il y a chez les Perses des prix propos&#233;s &#224; ceux qui peuvent inventer un plaisir nouveau. Cf. Cic., Tusc., 5, 7. Xerxes praemium proposuit qui invenisset novam voluptatem.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[20] Ils se procurent une ombre artificielle au moyen d'ombrelles. En Gr&#232;ce, les femmes seules avaient des ombrelles.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[21] Par exemple (Anabase, I, 4, 3), les mercenaires grecs du satrape Abrocomas qui passent &#224; Cyrus le Jeune.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[22] C'est ainsi que Tissapherne et Pharnabaze oppos&#232;rent des mercenaires grecs au g&#233;n&#233;ral spartiate Derkylidas (Hell, III, 2,15).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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